Napo Lionne

l s’appelait Napoléon. Mon petit poisson dit « japonais » aux yeux tridimensionnels et aux atours orange fluo. C’est lors de ma pendaison de crémaillère en novembre que ce compagnon discret et dévoué m’a été offert par mon amie A. « Je te trouvais un peu seule en ce moment. » Eu égard à mes tendances dominatrice latex, il est décidé collectivement de rebaptiser l’animal « Napoléon ». D’abord ravie par ce nouveau colocataire, grâce à mes deux grammes d’alcoolémie lors de ladite soirée, je finis par paniquer.

La pauvre créature tourne tristement en rond dans son vase, perché sur mon meuble fétiche, une ancienne armoire de la Stasi. Napoléon a le regard vitreux et le ventre vide. 

Entre deux forums de maniaques aquatiques, j’apprends sur Google que les poissons aiment beaucoup les courgettes et les carottes. Tous les magasins étant fermés, je commence à découper des petites allumettes légumineuses que je cuis avant de les jeter dans l’eau un peu trouble. Napoléon fait mine de s’approcher mais décline : il préfère faire des bulles d’air.

Lundi, je me précipite chez le premier animalier venu. Le vendeur est une armoire aquarophile, pro-vita et WWF addict au crâne rasé et à l’accent fleurant bon le Plattenbau.

« Bonjour, on m’a offert un poisson rouge. Que dois-je lui donner à manger ?

–         Déjà, vous avez un aquarium ?

–         Une sorte de bocal oui.

–         Il lui faut de l’espace sinon c’est de la torture pour animaux. Combien de mètres votre bocal ?

–         Plusieurs centimètres.

–         Ach junge Frau, das ist Tierquälerei [torture animale]. Votre poisson va s’atrophier, son développement s’arrêter et il va mourir dans d’atroces souffrances.

–         Que me recommandez-vous ?

[Un aquarium bouillonnant d’oxygène d’environ 10 mètres, tarif : 150 euros.]

« Désolée mais je suis pauvre et je vis dans un camp pour réfugiés. » Mon petit père, j’ai à peine de quoi payer mes factures d’eau alors tu peux te brosser la raie si tu crois que je vais investir dans un jacuzzi pour de la friture !

Il finit par me donner des croquettes multicolores et un liquide nettoyant bleu cyan, pour « purifier l’eau ». Je ne lui dis pas que moi je la bois nature, l’eau du robinet. Je sors du magasin suivi par son regard mauvais sur ma tendre nuque. « Französin assassine !» que je crois même entendre.

Je rentre dans mon palace, balance les granules. Nage dédaigneuse de Napo. Après trois jours, même cirque : il refuse de s’alimenter. De l’anorexie, bordel, il ne manquait plus que ça. Une copine me raconte que c’est arrivé aussi à son mec, un cadeau, trois poissons rouges qui sont morts après une semaine, de dénutrition. Du coup, elle l’a quitté. Je change son eau deux fois par jour en le faisant patienter dans un bol Ikéa, j’essaie de déplacer son habitat dans un endroit plus lumineux mais rien. Il ne bouffe pas ce con.

Si Napoléon n’avale rien, il évacue nonobstant sans problème : des petites crottes orange flottent en suspension, entre deux granules. Je commence à flipper sérieux, j’hésite à en parler à ma psy. Est-ce que je lui communique mon stress ? Est-il dépressif ? Mon voisin me lance depuis son balcon qu’il est « hors de question qu’il s’occupe de sa perfusion lorsque je partirai en reportage ». Chaque matin, je me lève, vole vers le vase et m’attends au pire : Napo raide mort, les nageoires en l’air, la lippe accusatrice « tu m’as tué ! ». Je retourne au magasin et, en baissant les yeux, informe le vendeur que je ne peux pas assumer mon poisson rouge, qu’il refuse de se nourrir et que je préfère le lui confier, gratos.

Il grommelle, va aux toilettes, prend un misérable seau en plastique et y jette mon poisson sans ménagement. Il a fait une bonne affaire le bougre. Je me sens mal : presque 30 ans et même pas capable de m’occuper d’un poisson rouge, ça promet pour la suite. Depuis, j’ai été à Sarajevo : il y a là un bar qui s’appelle le « Goldfisch » avec en guise de déco, un énorme poisson japonais dans un micro-bocal. Cela fait 10 ans qu’il y vit. Très heureux d’après le serveur.

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