Picsou

« De toi, plus rien ne m’étonne, » m’a un jour lancé un ami bien intentionné. « Excepté si tu deviens riche ou si tu te maries. » Le pauvre bougre ne savait pas ce qu’il disait.

Car il se trouve qu’en en ces temps de disette universelle et de crise financière mondiale, j’ai réussi, par on ne sait quel miracle, à devenir riche. Oui, j’ai trouvé un job bien trop rémunérateur – qui n’a évidemment rien à voir avec le journalisme. Et disons que je dispose désormais d’un pécule rondelet, qui me permet désormais de totaliser plus de 30,76 euros sur mon livret A.

Et ce vendredi soir, tel un Crésus au féminin, je compte et recompte mes lingots sur BNPnet.com, tout en savourant mon petit litron de vin et le téléfilm champêtre de France3 en streaming.

« Mais l’argent fait-il le bonheur ? », me demande-je entre deux gorgées. Pas vraiment à en croire ma famille. « Ne sacrifiez pas au Veau d’Or™ », rugissait ainsi régulièrement papa, + 3 grammes d’alcoolémie devant les yeux ébaubis de Mamie Vison, lors des déjeuners dominicaux auxquels j’ai assisté entre 0 et 18 ans. Et depuis, cette incantation me poursuit. Sans oublier le refrain maternel « on ne parle pas d’argent à table, c’est sale », murmuré d’une voie flûtée, entre l’apéro et le pâté.

Je suis depuis affublée d’une insupportable conscience judéo-chrétienne qui me fait culpabiliser de palper.

Jusqu’alors, il est vrai que cela ne m’arrivait pas souvent. Loin du veau d’or, j’ai vécu cette dernière décennie comme une parfaite vache maigre. On m’a toujours appelée Prunella, la ‘Gypsy‘ : en raison de mes créoles et bracelets ‘Bijoux Brigitte’, de ma roulette en bois et mes cheveux perpétuellement gras.

J’ai obtenu mon premier logement d’une surface supérieure à 16m2 à l’âge de 29 ans.

De plus, j’ai pris l’habitude de porter les mêmes fringues, plus ou moins customisées, de saisons en saisons -certaines de mes nippes étant devenues des « it pièces » aux yeux de mes amis-. Exemples : le jean déchiré à l’entrejambe, les chaussettes bicolores trouées, la moumoute vintage babouchka que je recycle jusque dans les Côtes d’Armor, les bottes en cuir noir de caporal néo-nazi.

Côté boulot, j’ai longtemps privilégié les « Clown Aktion » dans les rues de Berlin avec un gros nez rouge et une perruque frisée orange que les reportages au long cours. Ou passé l’été au ‘call center’ pour 10 euros de l’heure. Question déco, j’ai recyclé les taies d’oreiller recyclées en nappe lors des ‘dîners mondains’ avec mes voisins car mes finances ne me permettaient pas d’acquérir du « linge de maison ».

Tout cela est bel et bien fini : à l’heure actuelle, je me vautre impunément dans les euros et je ne devrais pas tarder à investir dans la chirurgie esthétique. Ma sœur me conseille de « bouffer mon pain blanc car pain noir bientôt viendra » tandis que ma mère m’a rebaptisée ‘Pacha 5000‘. Tout à fait accidentellement, j’engrange des sommes plutôt coquette qui me permettent de ne plus vraiment réfléchir avant de mettre main au portefeuille.

Le hic, c’est que je me comporte comme une parvenue qui n’a pas vu un écu depuis trois siècles. Un peu comme une boulimique est-allemande, privée de cornichons Spreewald depuis novembre 1989. Je consomme tout et n’importe quoi. Dépenser oui, mais uniquement dans la frivolité.

J’appelle cela le syndrome ‘brioche’ de Marie-Antoinette. Plus c’est inutile ou inefficace, moins je peux résister à l’appel de l’achat. Je craque, je claque : transports en commun ; tapis en velours immonde, juste parce que je l’avais trouvée ‘exotique’ sur le moment ; denrées ‘gourmets’ chez Lafayette qui finissent périmées dans un placard ; crème anti-ride hyaluronique qui ne marche que si l’éclairage est à la bougie. Und so weiter…

Bref, je passe mes journées au distributeur (héhé). J’ai deux cartes bleues. Je connais par cœur mes deux codes PIN -alors que je devais jadis les noter sur des bouts de papier, soigneusement pliés dans ma culotte quand je sortais ‘dans le vaste monde sacrifier à la frénésie capitaliste‘. Pour autant, être riche, peut même être dangereux. Surtout à Berlin. Jouer au nabab t’exclut direct du club des glandeurs losers célestes. Ici, il est de bon ton de ramer. Et non pas de la ramener.

Tu penses que gagner de l’argent t’ouvre les portes d’un monde exclusif et exquis ? Perdu, cela fait de toi un exilé économique, en plus d’un affreux bourge, un « schicki-micky », doté d’un goître, à qui on voudrait bien couper la tête dans les ruelles sombres de Neukölln.

Bien qu’ayant acquis cet argent de manière parfaitement légale, sans prostitution, ni braquage, je ressens en outre un vague sentiment de mauvaise conscience. Genre, je me dis que ce n’est pas normal et qu’un renne va sûrement me tomber sur la tête au Weihnachtsmarkt de l’Alex. Malgré mes lingots, je vis dans la peur de perdre, mes bons. La hantise du Finanzamt, des impôts, de Mutti Merkel… Ciel, mon écôt m’aura tuer ! Rendez-moi ma génération précaire…

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3 commentaires sur « Picsou »

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