Entre les lignes

Vladimir Poutine, fraîchement réélu à Moscou, ne fait pas mystère de sa volonté impérialiste à l’égard des pays voisins. En Géorgie, trois ans après la guerre de cinq jours, les troupes russes continuent d’occuper près de 20% du territoire, en Abkhasie et en Ossétie du Sud. Dans le village de Nicosie, situé sur la ligne de « démarcation administrative », les habitants continuent de vivre dans une ‘zone grise’, entre isolement et espoir.

« ‘Ara’ ! -Non-. Les Russes ont fait des exercices de tirs toute la semaine. Vous n’allez pas plus loin. » Un chemin de terre, un poste-frontière et un verger de pommiers. A 500 mètres tout au plus, une série de toits rouges : c’est Tskhinvali, la capitale de la région séparatiste d’Ossétie du Sud.

En août 2008, la rebelle Tsinkvali est sérieusement bombardée par les forces géorgiennes qui veulent reprendre le contrôle d’une région aux vélleïtés un peu trop indépendantistes pour le président Mika Saakavchili. Les troupes russes viendront alors en aide à leurs frères Ossètes et en profiteront pour occuper une partie du territoire géorgien.

Malgré son charme bucolique, Nicosie, situé à une trentaine de kilomètres de Gori, n’est pas la destination idéale d’une Géorgie en plein boom touristique : le village se trouve sur l’Administrative Border Line -la frontière administrative officielle – avec l’Ossétie du Sud.

De l’autre côté, c’est dangereux. » Le soldat géorgien du poste-frontière a un sourire de gamin : il tient fermement sa Kalaschnikov en bandoulière. Officiellement, l’ambiance est réputée « calme » le long de la frontière. Mais depuis le premier conflit entre le gouvernement géorgien et l’indépendantiste Ossétie, au lendemain de l’indépendance dans les années 90, la tension est palpable.

Des soldats, du vin mais pas d’eau

Près de 300 familles vivent encore à Nicosie, dont une bonne partie est mélangée, à la fois Ossète et Géorgienne. « Sans les soldats géorgiens qui vivent dans notre village, nous ne pourrions pas vivre, » soupire Tamara Mchedlidre, 62 ans. « Ils nous protègent.».

Cela fait une vingtaine d’année que Tamara a quitté Tbilissi pour s’installer à la campagne avec son mari, médecin à la retraite. A l’époque, Nicosie était un joli village paisible. Depuis 2008, les murs peints de la maison de Tamara sont balafrés « par l’impact des tirs d’obus ». Au fonds de son jardin, les restes d’une grange brûlée : « une bombe est tombé ici. » La guerre, Tamara la résume ainsi : « nous avons perdu nos vergers et les mentalités ont changé ».

Sur sa table, il y a du pain, du fromage, du vin, qu’elle produit elle-même. Sa maison n’a ni toilettes, ni eau courante. Tamara touche une retraite de l’Etat de 260 laris, soit environ 120 euros. En Géorgie, le salaire moyen flirte avec les 150 euros par mois.

Les mirages de la croissance économique, amorcés par l’élan démocratique de la Révolution des Roses en 2003 se concentrent surtout dans la capitale, dans les boutiques chics de l’avenue Rustaveli, de Tbilissi. A Nicosie, trois ans après la guerre, on porte toujours des vêtements de seconde main et l’on se nourrit de l’aide humanitaire.

Surveillance omniprésente

« Le gouvernement géorgien nous soutient mais il ne peut pas tout faire. Alors, nous devons rester optimiste, » explique Tamara. « Pour les enfants, pour la famille. » Dans sa bouche, il y a une phrase qui revient souvent : « Didi Madloba America ». Cela veut dire : « Merci beaucoup l’Amérique ».

A l’entrée du village, un panneau indique qu’une ONG norvégienne s’est occupée des opérations de déminage. La zone est officiellement « safe ». Puis au détour d’un virage, un char blindé fait demi-tour sous le soleil de plomb et se dirige vers la frontière avec l’Ossétie, au milieu du cimetière.

Planté sur un monticule qui surplombe Tskhinvali, le cimetière est le point d’observation favori des soldats géorgiens, qui fument allègrement en surveillant la plaine vallonnée aux faux airs de Toscane. Le drapeau géorgien est solidement planté au milieu des tombes orthodoxes. Lorsqu’ils ont achevé leur tour de ronde du village, désert, les jeunes militaires font vrombir leur 4×4 flambant neuf, slalomant entre les nids de poules.

Outre les soldats géorgiens, la mission de surveillance de l’Union européenne, l’EUMM, basée dans la ville voisine de Gori, patrouille régulièrement dans la région depuis le conflit. Aux yeux du diplomate bulgare, Philip Dimitrov, le représentant de l’Union européenne à Tbilissi, « le conflit entre Géorgie et Russie est enlisé dans un statu quo. C’est pourquoi la présence de la communauté internationale est importante car elle donne une impression de sécurité aux populations vivant près des frontières administratives. »

Asphyxie économique

Dans son container en fer, hérité de la marine russe, Olga Sabievi, 55 ans, raconte, pince-sans-rire, que les clients ne se bousculent pas devant son épicerie. Ossète née à Tsinkhvali, mariée à un Géorgien, elle vit à Nicosie depuis l’indépendance de la Géorgie en 1991. Si la région a longtemps été réputée pour son agriculture et son trafic de contrebande, les contrôles permanents aux frontières empêchent désormais tout commerce : de fruits, comme de vodka ou de cigarettes. Fin du trafic, fin des revenus. « C’est une catastrophe ; nous vivons désormais dans une enclave, abandonnés et sous le seuil de pauvreté. » Olga ne « voit même pas la différence entre un Géorgien et un Ossète ».

A ses yeux, la guerre n’a rien arrangé : le chômage, la nécessité de construire une nouvelle école et le problème de la station d’épuration d’eau, hors service depuis 2008. Et puis l’exode des jeunes.

Lorsqu’au matin du 07 août 2008, lorsque les milices ossètes sont arrivées, ont incendié et pillé les maisons et les récoltes, Leila Kandelaki, 77 ans, a refusé d’être évacuée. Elle est restée là, pour accompagner son mari malade. Depuis, ils vivent tous les deux, en redoutant de « nouveaux bombardements » et le retour des « Russes ». Officiellement, la guerre a duré 5 jours. Mais Leila se souvient parfaitement de l’été 2008, passé à se cacher dans une cave « sans nourriture et une bouteille d’eau pour quinze personnes ». Leila qui touche une pension de 90 laris mensuels -35 euros- n’attend plus rien du gouvernement de Micha Saakachvili. Son unique consolation ? L’Eglise.

Elle n’est pas la seule. A Nicosie, la célébration de la messe orthodoxe quotidienne, debout et en latin, affiche complet. Officiant devant une marée de fichus pastels et de solides gaillards, le pope Isaïa Chanturia est considéré comme un héros local depuis qu’il a caché des habitants du village durant le conflit.

Lorsqu’il ne caresse pas sa longue barbe, Isaïa Chanturia pianote sur son Iphone. Il se félicite de la fidélité de ses ouailles et sa paroisse est soigneusement entretenue, notamment par des subventions venues d’ONG américaines. « Nous proposons même des cours de musique et ateliers de peinture ».

Mais lui-même doute qu’en Géorgie, la paix puisse exister sans militaire et sans Dieu.

  • Au camp de réfugiés de Tsérovani, une vie à attendre

Il y a ceux qui sont restés et ceux qui sont partis. Après la guerre, 37 000 Géorgiens auraient été chassés de chez eux. Autour de Tskhinvali, nombre d’habitations et quelques villages ont été rasés, afin d’empêcher le retour des Sud-Ossètes devenus Géorgiens.

A ces déplacés forcés, deux solutions ont été proposées par le gouvernement : une compensation financière de 10 000 dollars ou un cabanon en dur dans l’un des camps de réfugiés provisoires, construits en urgence avec l’aide de la communauté internationale.

Le camp de Tserovani est situé sur la bordure de l’autoroute Tbilissi-Gori, qui traverse la

Géorgie d’Est en Ouest. Depuis trois ans, ses 2 000 maisonnettes aux murs blancs ou verts et ornés d’un toit rose, abritent près de 2 000 familles et près de 6500 personnes, venant majoritairement des villages d’Akhalgori et de Tskhinvali.

Ceux que l’on appelle officiellement les « Internally Displaced Persons », les réfugiés de l’intérieur, vivent dans ce campement de fortune qui a pris des airs de résidence à long terme : une école, un coiffeur, une petite épicerie, un poste de police et même une Eglise y ont vu le jour.

En juillet 2010, l’Assemblée générale de l’ONU a voté le droit au retour de ces réfugiés vers les territoires géorgiens d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. En vain : les actuelles relations diplomatiques entre Moscou et Tbilissi, exécrables, empêchent tout espoir. A Tserovani, la vie reprend le dessus, et si les conditions matérielles sont acceptables, l’attente et la résignation ponctuent le quotidien.

« Je n’ai pas de travail, il n’y a pas grand chose à faire, » explique Georges, 23 ans. « Nous essayons de vivre avec l’aide sociale -24 laris par personne et par mois-. » Une fois par mois, Amalia, sa grand-mère de 67 ans retourne à Akhalgori, voir sa maison, « vérifier que tout va bien ». Mais plus question de retourner y vivre. « Tout le monde a peur maintenant. Il y a des soldats dans les rues, il faut une autorisation spéciale et puis toute ma famille et mes amis vivent désormais ici. Ou plutôt nulle part. »

  • La guerre de 5 jours

En 1992, l’Ossétie du Sud fait sécession de la Géorgie, au lendemain de son indépendance. Depuis la Révolution des Roses, le président géorgien Mika Saakachvili tolère de moins en moins la rhétorique indépendantiste des deux provinces d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud jugées très, voire trop proches de la Russie.

En août 2008, en réponse aux vélléités de plus en plus séparatistes d’Edouard Kokoïty, leader Sud-Ossète, Saakavchili décide de bombarder la capitale d’Ossétie du Sud, Tskhinvali. La réaction de Moscou ne se fait pas attendre : les blindés russes répondent à l’offensive géorgienne et viennent en aide à leurs « frères ossètes », profitant du conflit pour envahir une partie du territoire géorgien. Et y rester.

Le bilan : destruction, pillage, près d’une centaine de victimes et des milliers de réfugiés. Les négociations de Genève sur l’avenir de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie piétinent et les dirigeants russes et géorgiens n’envisagent toujours pas de réconciliation.

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