Silvana, l’oubliée du pays des merles noirs

Après plusieurs années d’extrême tension, la Serbie et le Kosovo ont décidé en avril 2013 de normaliser leurs relations et signé un accord historique, sous l’égide de Bruxelles. Mais le quotidien des Serbes du Kosovo reste loin du ‘politiquement correct’.

Silvana Marihkovic, 36 ans, les joues rondes et les yeux noirs, est une enfant de Gracanica. La petite ville, située à cinq kilomètres de Pristina est l’une des sept enclaves serbes, créées artificiellement en 2008 lors de la proclamation d’indépendance du pays. 

 Silvana, qui sent la lessive et les cigarettes, se souvient très bien de son propre mariage au monastère de Gracanica en 1995. Classé au patrimoine mondial de l’Unesco, la bâtisse de couleur rose-dorée surmontée de coupoles, est aujourd’hui protégée de la route principale par une enceinte, surmontée de barbelés et de caméras de sécurité. A l’entrée, deux soldats de la KFOR, en treillis et kalachnikov, se grillent une cigarette. 

En juin 1995, Silvana a 18 ans. Son mari, Bojan, 19 ans, jeune recrue de la police municipale, lui est présenté par des amis dans un café du village. Un coup de foudre, et des noces selon le rituel orthodoxe avec la bénédiction du Pope. Aujourd’hui, Silvana habite seule chez son frère avec ses deux filles. Dans le jardin devant sa maison, au bord d’une rivière dont les rives sont jonchées de détritus, le linge fraîchement lavé sèche au soleil couchant. Son mariage n’aura pas duré longtemps.

En juin 1999, la guerre du Kosovo, entre la Serbie et l’UCK, l’armée de libération albanaise, fait rage. Après les bombardements de la Serbie, les forces internationales sous égide de l’OTAN débarquent : massacres, vols, viols. Beaucoup de ceux qui appartiennent à la minorité serbe présente au Kosovo décident de fuir. Mère de deux enfants, l’une âgée de 3 ans, l’autre de quelques mois, Silvana n’a pas le choix : elle reste. Avec deux cousins et une fourgonnette, Bojan, lui, prend la route en direction de la Serbie, le 15 juin.

Il ne revient pas. Silvana décide d’attendre. Elle laisse passer trois journées d’été, dans les cris et les crimes. Elle essaie de garder la tête froide. Et haute. Un soir, l’un de ses voisins vient la voir. Albanais, c’est un ami de longue date de la famille qui a souvent travaillé avec son mari, dans la police de Gracanica. « Une personne de confiance », dit-elle. 

Durant la guerre, son voisin est enrôlé de force dans la guérilla de l’Armée de libération kosovare, l’UCK. Il est obligé de collaborer, sous peine de « sanctions ». Il lui raconte la scène à laquelle il a assisté, le jour de la disparition de Bojan. Sur la route nationale, à hauteur du village de Guiraje, la fourgonnette de son mari est arrêtée à un check point de l’UCK. Il se reconnaissent, se saluent, le voisin parlemente pour essayer de le faire libérer. Les autres refusent : « nous en avons besoin comme monnaie d’échange. » L’un des trois hommes est abattu à bout portant. Les autres sont capturés. Son voisin donne à Silvana la liste des noms des soldats présents ce jour-là. Ce sont des habitants de Gracanica et Silvana les connait presque tous. « Et puis il s’est mis à pleurer, en s’excusant de n’avoir rien pu faire. »

 Silvana elle ne verse aucune larme. Sa voix tremble. Elle se lève et va faire chauffer de l’eau. Café. Cigarette. « Quand je suis arrivée au bureau local de la KFOR, placée sous mandat britannique, on m’a dit que la région de l’enlèvement était sous le contrôle des Américains. Je suis allée les voir. Ils m’ont renvoyée chez les Anglais. » Conflit oblige, la frontière entre les zones n’est pas clairement délimitée. La mission avoue son impuissance. Silvana est désespérée. « Je connaissais ceux qui ont décidé du sort de mon mari, je les voyais même parfois dans la rue ! »

Son voisin revient la voir et évoque l’existence d’un camps de détention illégal pour les prisonniers serbes situé dans une ancienne école primaire des environs. Il lui suggère que son mari est peut-être retenu là. Vivant, à quelques kilomètres de là. Silvana se rend de nouveau à la KFOR. Elle raconte son histoire à des soldats, des policiers, des fonctionnaires. Elle donne les lieux, les noms, les dates. Son voisin accepte même de témoigner.

 Quelques semaines plus tard, une patrouille est enfin envoyée sur les lieux présumé de la prison. Ils retrouvent quelques indices mais pas de cadavres. L’enquête est abandonnée. Le frère de son voisin, 18 ans, est exécuté. Représailles. Serbes ou Albanais, lâches ou faibles, hommes ou enfants, ceux qui dénoncent ou qui trahissent, n’auront pas droit de cité dans ce nouveau Kosovo, indépendant et libre, que l’UCK promet de bâtir.

 A l’été 1999, la KFOR quitte les lieux. En août, la MINUK débarque à Gracanica. Silvana repart en croisade. « J’ai tambouriné à toutes les portes possibles. Mon mari était policier : je connaissais ceux qui travaillaient pour la police du Kosovo et pour la MINUK, j’avais des témoins, des informations. » Elle répète son histoire, les dates, les noms. On lui explique que son dossier est « perdu », qu’il a « disparu », le personnel étranger en poste se succède. Les soldats étrangers envoyés au Kosovo étaient « des gamins, jeunes, sans expérience,» dit Silvana.

En 2005, la MINUK cède le terrain à EULEX. D’autres ONG internationales, comme la Croix-Rouge, prennent le relais sur le terrain, organisent des permanences, distribuent des colis humanitaires aux habitants.

 Cela fait bientôt quinze ans que Silvana n’a eu aucune nouvelle de Bojan. Au chômage, elle touche une petite pension de 400 euros, versée par le gouvernement de Belgrade, qui continue à soutenir la minorité serbe restée au Kosovo depuis l’indépendance.

L’inactivité est un trou noir qu’elle ponctue de cigarettes. Et de lessives. Dans son salon, où le canapé flirte avec la machine à laver, la télévision crachotte une émission de télé-réalité serbe. Sur une table basse trône une photos de famille : des visages souriants, en survêtements. Aujourd’hui, Silvana jure qu’elle a « plus de haine contre la communauté internationale que contre les Albanais. Ils ont promis mais ils n’ont rien fait. Ils ont menti. Et sont responsables de ce chaos. » 

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