Halle-Makhatchkala

photoAvec ma copine photographe Chiara, à l’image de nos caractères, on aime bien les sujets un peu borderline. Alors quand à l’apogée de notre branlette estivale berlinoise, assommées par le soleil au lac, on remarque un groupe de types solidement bâtis et particulièrement velus, qui parlent une langue inconnue à droite de notre serviette, on fonce. Il est vrai qu’au milieu de la faune un peu grasse et blonde réfugiée sous des tentes multicolores, les mâles, dont les muscles luisent sous le cagnard, ne passent pas inaperçus.

Chiara identifie des syllabes russes, je penche plutôt pour le turc avant de me lancer, grisée par mes expéditions dans le Caucase : « je te parie mon monoï qu’ils viennent du Daghestan. » Je lance mon questionnaire Stasi. Bingo. Les gars sont du Daghestan, « comme les deux terroristes du marathon de Boston » , précise l’un d’eux, particulièrement sympathique. Journaliste un jour, journaliste toujours, on papote, on prend le thé, on fait connaissance avec, appelons-le, Ruslan. 

Ruslan donc a 22 ans, voit grand et vit vite, les poings serrés. A Halle, en ex-RDA où il vit depuis dix ans avec sa famille après une traversée de l’Europe en clandestin, il multiplie les combats de seconde zone, de la lutte, de la boxe thaï, de la boxe. Et quelques fois par an, des compétitions de MMA (mixed martial arts) pour gagner de l’argent, après lesquelles il doit rester étendu trois jours, « allongé dans le noir, le corps bleu. » Quand il parle, comme Rimbaud, Ruslan fait de la synesthésie. La lutte c’est son quotidien, une question de survie. Prouver qu’il est un homme, prouver qu’il mérite le respect.

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Ruslan dit qu’au Daghestan, le combat fait partie du quotidien : les hommes n’hésitent pas à se provoquer en duel dans les rues de Makhatchkala, la capitale pour défendre leur honneur, leur femme, leur vertu, leur famille. En Allemagne, excepté le ring, il y a les rues. Dans les rues de Halle, Ruslan est un mec que l’on respecte affirme t-il : il connaît tous les caïds du coin, et s’il a eu maille avec la police, continue ses petits ‘business’, en accord avec sa religion, l’islam. Mais les lois du sang et du clan ne sont guère solubles dans le modèle d’intégration à l’allemande.

Son histoire nous fait tout de suite flasher. On le rencontre à plusieurs reprises avant de lui expliquer qu’on veut faire un sujet sur lui. Il accepte. On passe deux jours à le suivre dans son quotidien. Et puis il y a, inoubliable, cette nuit dans la pampa d’ex-Allemagne de l’Est à l’accompagner dans l’une de ses compétitions.

Concentration oblige, c’est l’un de ses « amis » qui fait le chauffeur, un compatriote qui ressemble à un combattant tchétchène à la mine patibulaire, le nez cassé, les yeux injectés de sang, qui ne décroche pas un mot durant les trois heures de trajet mais fume à la chaîne et appuie sec sur le champignon. Quand je demande de ralentir, il me répond qu’il sait conduire et que je ne dois pas avoir peur. Il est tellement viril. Hihi.

Les élections en Allemagne ont lieu le lendemain, le pays vit au rythme des sondages. Ruslan nous explique qu’il a un casier plus séjour en taule à son actif, son pote ne semble pas être un modèle de vertu. N’empêche, ils sont marrants et follement exotiques. Je lance à Chiara que si on se fait choper par les flics, on finira certainement au poste. Une Peugeot, deux Daghestanais, une Italienne et une Française. Une expérience de plus à vivre après tout : au cachot chez les schleus. La journée se passe dans l’attente, la compétition que Ruslan finit par gagner haut-la-main, tout est nickel. On rentre sur les coups de 22h. Nuit noire sur le Brandebourg.

Au bout de quelques kilomètres, nous sommes bloqués à l’entrée d’un bled par des travaux de voirie, empêchant toute traversée. Chemin de terre, barricades, panneaux ‘STOP’, tout le tremblement du chantier en cours. Notre conducteur Le Tchétchène 1. semble ne pas vouloir comprendre qu’il est impossible de passer 2. Reste perplexe en grognant, avant de se livrer à diverses tentatives pour forcer le barrage à coup d’embrayages, de marches arrières et d’accélérations, manquant de défoncer la bagnole dans les barrières. Il ne renonce qu’à la dixième tentative.

Décontenancés par cette déviation impromptue, nous rebroussons chemin et nous tournicotons ensuite au moins une heure sur les petites routes locales. Of course, nous sommes perdus. Malgré le GPS. A l’arrière, on commence à piailler et à donner quelques consignes sur la route à suivre. Sans blague, c’est comme si on n’existait pas. Les mecs refusent de prendre en compte nos indications et s’insultent en russe, tout en se livrant à divers demi-tours improvisés sur la nationale qui serpente dans les forêts, entre les daims et les camions qui surgissent en klaxonnant.

A minuit, ils finissent par arrêter des vrais hommes en pleine cuite du samedi soir sur la place d’un village pour régler cette question d’orientation. A coup de moulinets et de râles et de détours, alléluia, on finit par rejoindre l’autoroute. Sur les coups de une heure du mat, à 10 bornes de Halle, coup du sort, une voiture de flics nous dépassent, un message lumineux clignotant à l’arrière, nous intime l’ordre de nous ranger sur la prochaine aire d’autoroute. Ambiance.

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Les deux flics débarquent, arrivent, braquent leur torches sur nos tronches. On dirait qu’ils découvrent un génocide. Nous expliquons que tout va bien, nous sommes deux journalistes étrangères et on a suivi Ruslan pour un reportage et qu’on est tous un peu fatigués par la journée. Contrôles de papiers. L’examen dure un peu, on sort de la voiture, les routiers sommeillant dans les 4t à côté n’en manquent pas une miette. Dès le début, les flics sont sympas, calmes, courtois. Le conducteur au look de repris de justice, qui ne parle pas un mot d’allemand, sort une copie d’un permis de conduire….américain. Bienvenue chez les Bisounours ! Check. Apparemment, il est fiché comme consommateur de drogues/trafiquant. Ruslan prend sa défense, explique qu’il a besoin d’un chauffeur, qu’il est aussi boxeur professionnel, que son nez est cassé mais qu’il sort de l’hôpital et qu’il est clean. Les flics opinent du bonnet, en approuvant. Tests d’alcoolémie, de drogues.

Effectivement, il n’a rien consommé ces dernières 24 heures, même si des résidus de stupéfiants sont encore perceptibles dans sa salive. Les flics s’adoucissent, lui font un petit laïus sur « la drogue c’est mal Monsieur, faudrait penser à arrêter ». Ils demandent à ce que l’original du permis soit présenté au commissariat dans les 10 jours. Ils nous saluent et nous souhaitent une bonne soirée. Je n’y crois pas, Ruslan est un indic ou quoi ? Pour la première fois, je me dis que je suis contente de vivre dans un pays où le délit de faciès n’existe pas. Du moins pas sur l’autoroute de Halle sur les coups de 01h du matin, en septembre 2013, la veille de la ré-election de Mutti Merkel.

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