Génération Maïdan

C’est là que tout a commencé pour votre baroudeuse en jupons.

L’Ukraine, mon premier vrai grand reportage.

En février 2008, je passe dix jours entre Kiev, Lviv et la pampa, et trop contente de découvrir le terrain, loin des droïdes de l’info, m’enquille trois sujets à la chaîne : sur le business des mères porteuses et le camp de rétention de Pavchino, « dernière frontière de l’UE », où des milliers de réfugiés s’entassent aux portes de l’Europe, dans des baraquements insalubres à Mukachevo, petite ville dans les Carpates, à la lisière avec la Slovaquie.

Au radar et perfusée aux pelmenis, je dors finalement très peu dans le vieil appartement près de Maïdan [la place de l’Indépendance] au coeur de Kiev, tenu par Pani [Madame] Valentina.  A 70 ans bien frappés, Pani Valentina fait montre d’un sens du capitalisme très aiguisé. Tous les matins, elle passe vigoureusement tambouriner à la porte, de préférence aux alentours de sept heures du matin, pour encaisser le loyer de la journée.

UkraineLuthier

Avec Natalia et Kyrylo, mon binôme photographe de choc, flegmatique en toutes circonstances, nous partons de bonne heure et volons de rencontres improbables en rendez-vous absurdes avec les responsables véreux de cliniques de fécondation in vitro ou écrivains de trempe internationale comme Andreï Kourkov, l’auteur du Pingouin ; négocions avec l’ambassade de France pour obtenir les précieux sésames d’accès gouvernementaux au camps de réfugiés ; je m’engueule avec des vieux luthiers (« Quoi, à 26 ans tu n’es pas encore mariée ?! Tu dois te dépêcher ») ; et nous partageons les dégustations d’alcool de szliva au Café français de Kiev, sans oublier les trajets d’un bout à l’autre du pays dans des marshrutkas décaties.

conferenceukraine

Je suis même invitée à donner une conférence sur le boom de la littérature ukrainienne pour l’agence de news Upian, alors que putain, je n’ai jamais lu un mot d’ukrainien. Dans le reflet de quelques vodkas le soir, le midi, le matin, c’est aussi à Kiev que je rencontre celui qui deviendra mon grand amour -qui est à l’époque un photographe-diva qui me fait chier toute la journée pour des obscures histoires de copyright-.

A la lumière de ce qui se passe aujourd’hui, en suivant le bouillonnant chaudron de l’ex-URSS et ces vents contraires qui se lèvent à l’Est, je suis retombée sur l’un des papiers que j’avais écrit.

Le sujet ? La nouvelle révolution littéraire en Ukraine, publiée par Le Monde. Le reportage est follement d’actualité, entre espoirs européens et pesant héritage soviétique. Cinq ans avant, mes agneaux voici un témoignage précurseur de la « génération Maïdan », héritière de la Révolution Orange, avide d’Europe et de liberté, qui, presque 10 ans après, est à nouveau dans les rues pour faire entendre sa voie. Oudatchi les amis !

 Ukraine : prose pop en stock

Blogs, bouquins ou librairies branchées, le boom actuel de la jeune littérature ukrainienne témoigne d’une identité en pleine mutation.

 Dans l’histoire de l’Ukraine, il y a un avant et un après-Maïdan. Maïdan, c’est une station de métro de Kiev. L’épicentre géographique de la ville. Mais c’est aussi le nom donné à la place de l’Indépendance, là où des milliers de manifestants s’étaient rassemblés à l’hiver 2004, pour protester contre les élections truquées et le gouvernement pro-russe de Leonid Koutchma. Une Révolution Orange plus tard, ceux que l’on appelle parfois les ‘enfants de Maïdan’, ont des choses à dire. Et à écrire.

Ljubko Deresch, crâne rasé et regard doux, est l’un d’entre eux. Né en 1984 à Lviv, il sort son premier roman à 16 ans : ‘Kult’. De best-seller local, son livre est vite repéré puis publié outre-Rhin par les prestigieuses éditions Suhrkamp, faisant de Deresch l’un des jeunes auteurs ukrainiens les plus prometteurs : celui dont on parle, celui qui ose. Avec sa plume corrosive et fantastique, il raconte ‘une jeunesse moderne, bercée de culture alternative, de musique psychédélique, d’amour et de sexe’. S’il écrit, ce n’est pas pour être ‘trendy’, plutôt pour ‘réveiller les consciences’. Rien de moins.

C’est au début des années 2000 que les noms deLjubko Deresch, Serguei Zhadan ou Irena Karpa ont commencé à envahir les rayonnages des librairies avec une prose trash ou cash, hédoniste ou poétique. Leur credo : renouveler le genre en réinventant la langue. ‘Il est temps de traduire le monde moderne’ disent-ils, loin des carcans stylistiques du national-socialisme ou des clichés folkloriques.

‘Quelque chose est ainsi en train de se passer en Ukraine’, confirme le critique Petro Matskevych. Une révolution du livre. Avec des écrivains en culottes courtes. La ‘génération 1984’, ainsi surnommée en clin d’œil au roman éponyme de George Orwell, est venue combler le vide laissé par la disparition des écrivains soviétiques officiels.

Blogging littéraire ou inauguration de librairies branchées comme ‘Yé’ à Kiev… après la vague ‘orange’ de Viktor Ioutchenko, la vente d’ouvrages rédigés en ukrainien a été multipliée par 6. ‘C’est un vrai boom, je reçois près de 1 500 premiers manuscrits par an’, explique Anetta Antonenko, responsable de la maison ‘Kalvaria’, spécialisée dans la découverte de jeunes talents.

Entre regain de patriotisme et narcissisme infantile

Cette ‘renaissance’ littéraire nourrit l’imaginaire de lecteurs écartelés entre Est et Ouest, avides d’argent facile et de célébrité mais aussi en quête d’un modèle politique et démocratique nouveau…

Comme eux, les stars de la plume se sentent ‘concernées’ par la chose publique puisqu’ils écrivent en ukrainien, une manière de résister à la tutelle du puissant voisin russe et d’affirmer une fierté nationale naissante.

Comme eux, les stars de la plume doivent cumuler plusieurs emplois pour payer la facture d’un capitalisme sauvage, entre investisseurs étrangers et flambée immobilière.

Irena Karpa, auteur de ‘Freud would have cry’ est à la fois écrivaine en vogue, chanteuse dans un groupe de rock et animatrice sur MTV. ‘Ici, le fait de vendre 5 000 copies d’un livre en fait un best-seller’, constate encore Derech. ‘Or, je n’en vis pas.’

David contre Goliath

Car si leurs livres se vendent, la production est loin d’être rentable. Sans aucun soutien du gouvernement, le marché se développe lentement et manque cruellement de points de vente. 48 millions d’habitants pour 200 librairies disséminées dans tout le pays, ‘moins qu’à Varsovie’, s’insurge Léonid Finkelstein, éditeur de ‘Fakt’. Et les ‘Léviathan’ de l’édition russe continuent de dominer 80% du ‘business’.

Il n’empêche, lors de la dernière Foire du Livre de Francfort, la ‘littérature ukrainienne contemporaine’ est devenue une ‘marque comme une autre, synonyme de créativité et de fraicheur’. Suscitant les convoitises des maisons d’édition polonaises mais aussi allemandes ou hollandaises, friandes de cette nouvelle vague de l’Est.

Attention à la frontière entre littérature et marketing’, souligne néanmoins Oksana Zabuzhko, écrivaine reconnue. Par jalousie ou lucidité, l’intelligentsia juge notamment que le public se contente trop souvent d’une ‘littérature de masse’. Sous-entendu : médiocre.

Et aux yeux d’Andreï Kourkov, auteur du Pingouin traduit dans 27 pays, si politique comme littérature font partie du ‘show bizz à l’ukrainienne’, peu importe que la volonté d’écrire participe d’un désir de reconnaissance ou d’argent. Le résultat pèse davantage que la motivation. Traduction : contribuer à l’ouverture du pays et à la promotion d’une identité en mutation. L’essentiel pour l’Ukraine aujourd’hui est ‘d’apprendre à parler. A accoucher des traumatismes du joug communiste.’

in Le Monde des Livres, avril 2008. 

 

 

 

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