Baraka

La plus grande qualité du journaliste ? La chance. La baraka, quoi. Lors de ma dernière virée entre Berlin, Binz, Ahlbeck et Stralsund, j’ai été servie dans les grandes largueurs : mon cul a été soigneusement bordé de nouilles par le Dieu de la moule pardon, ma bonne étoile. Certes, par le passé j’ai déjà été bien vernie  -entre deux grosses galères- : j’ai passé une après-midi pique-nique punk en pleine pampa moscovite avec les Pussy Riot. Ou franchi un barrage militaire et une frontière gardée par des soldats armés jusqu’aux dents après un simple coup de fil au ministre des Affaires étrangères en Géorgie. Le truc avec la chance, c’est qu’il ne faut surtout pas s’y attendre.

Avec le photographe, nous partons pour trois jours de tours et détours par les îles d’Usedom et Rügen : l’avant-dernier chapitre de notre long reportage sur les armes chimiques en mer Baltique. Sur la côte schleue, les rivages sont gelés et les paysages magiques, soleil splendide et températures polaires qui plongent, à -15 degrès. Après plusieurs shootings, on finit la journée par une rendez-vous dans une pizzeria de Greifswald avec un médecin.

Le contact arrive en Bomber’s, la cinquantaine gonflée à bloc. Cet Ossi, né en grandi en ex-RDA, ancien champion de body building, videur de boîte et étudiant en médecine à Berlin-Marzahn, s’avère être l’un des types les plus originaux que j’ai jamais rencontrés. En vingt ans, après die Wende, la chute du Mur, l’homme est devenu chirurgien-chef à la tête des urgences de traumatologie de la plus grosse clinique universitaire du Mecklenburg-Vorpommern – joyeuse région du Nord teuton où la ‘parisienne pute‘ est LE sandwich local, et où les restaurants disposent de menus special ‘seniors’-.

Notre ami, non content de manier le bistouri, est également pilote d’avion -cargo et passagers- et fait ses petits aller-retours vers Minsk ou Moscou dans les airs, incognito, quand il n’est pas en train d’opérer aux urgences de l’hosto. Scalper ou joystick, pourquoi choisir ? La plaque d’immatriculation de sa luxueuse berline indique ses initiales : PH-111. Quand mon Dr House ouvre la bouche, les anecdotes s’enchaînent non-stop, avec forces détails et hyperboles, à tel point qu’on pourrait penser qu’il est dangereusement mythomane. Pas du tout. Les preuves de ses récits sont étrennées dans son bureau à l’hôpital : là où un poster de Sylvester Stallone et des photos ses entraînements sur le ring tapissent les murs, sans oublier des coupures d’articles locaux énumérant ses actions pour les jeunes défavorisés du coin et quelques Boeings en miniature.

Ainsi, le bon docteur a été sélectionné par la CIA pour être le médecin ad hoc du président américain Georges W. Bush lors de sa visite officielle à Stralsund en 2006. En 2011, rebelote, il fait office de médecin du président russe Vladimir Medvedev lors de la cérémonie d’inauguration du pipeline Nordstream en Allemagne, cornaqué toute la journée par les services secrets du FSB. Il recrute ses internes en leur posant deux uniques questions : avez-vous déjà eu plusieurs femmes en même temps et pouvez-vous faire la fête deux nuits d’affilée ? Selon lui, si le candidat répond oui, cela signifie qu’il ferait un excellent chirurgien : il est capable de gérer plusieurs problématiques en même temps et qu’il a une bonne résistance physique.

Lui qui dit sans rire que les chirurgiens sont les ‘plus gros enculés de la planète‘ est surtout l’un des clients les plus réjouissants que j’ai eu au crachoir. Petit hic : le reportage ne porte pas sur lui mais sur les armes chimiques. Hé bien mes agneaux, peu importe, il va quand même sortir un lapin de son chapeau. Alors que le photographe et moi sommes à la recherche de touristes victimes de brûlures au phosphore, un accident qui arrive une ou deux fois par an sur les plages de la Baltique, le pilote-chirurgien nous explique que le jour-même de notre passage, une femme est arrivée aux urgences, brûlée au deuxième degré. Généreux, il arrange toutes les autorisations nécessaires en 10 minutes, et nous permet de réaliser l’interview, avec photos exclusives. Merci mon bon. A quand le retour de bâton ?

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