Domptage teuton

Mes agneaux, moi qui ai toujours rêvé de vous faire part de la qualité irréprochable du dressage made in Teutonie, l’occasion plus que rêvée est fournie par l’actuelle polémique qui ébranle notre République : les ennuis fiscaux de Thomas Thévenoud, le ministre ‘9 jours chrono’ douche comprise. Je rappelle que le terme « scandale » n’a cependant pas du tout la même saveur outre-Rhin.

En 2011, le nobliau en culotte de peau CDU, Karl-Theodor von Guttenberg, ancien ministre de l’Economie et de la Défense et poulain favori de Mutti Merkel, a purement et simplement disparu de l’échiquier politique quand son plagiat de thèse de doctorat a fait le tour des médias. N’est-ce pas un peu exagéré ? Entre nous mes mignons, qui peut se vanter de n’avoir jamais semé ses devoirs de copier-coller ?

Je doute que les Allemand qui sont capables d’expulser leurs responsables politiques quand ils traficotent leurs diplômes d’université, comprennent jamais les « affaires » qui ébranlent la Grande Nation. Mais bordel, trois ans de retard pour payer ses impôts et son loyer, sans compter les dizaines de PV non réglés, je dois admettre, sans vouloir hurler avec les loups, que le sieur Thévenoud est un champion international !

Si je suis fascinée par son culot, c’est parce que moi-même, j’ai toujours eu une tendance aux petits arrangements avec l’ordre public. Je l’admets : emberlificoter, c’est mon dada. Tout a commencé en l’an de grâce 1986 au Prisunic d’Epinal : en véritables terreurs, ma soeur –brillante avocate– et moi nous menions véritables raids chapardage au rayon bonbons. Nous n’avons jamais été pincées : peut-être parce que nous portions des macarons et des robes écossaises et disions poliment « bonjour » et « merci » à la caissière.

Par la suite, j’ai eu beau grandir, je me suis toujours comportée comme une enfant autiste de 4 ans face aux choses administratives de la vie. J’ai régulièrement rencontré de graves difficultés pour ordonner mes papiers, régler mes factures ou « être à jour« , ce qui m’a valu de véritables « moments de grâce » avec les autorités –kikoo le service fiscal du 18è !– J’avoue que je paie mal, souvent en retard et que je me complais dans la négligence. Responsable mais pas coupable !

Attention, je ne parle pas là de fraude mais de marivaudage avec les règles. Les tripotages avec la loi tiennent davantage du jeu que de la méchanceté : jusqu’OU peut-on aller ? Est-ce QUELQU’UN va s’en rendre compte ? Et que va-t-il se passer ENSUITE –oualala comme c’est excitant- ? C’est un peu comme au casino à la roulette avec en prime, cette sensation incompressible d’être une créature de lumière à part. Plus c’est gros, plus ça passe. The French Touch qu’ils disaient.

Hé bien mes coquelicots, je suis désolée de vous dire que ça ne marche pas en Allemagne. C’est pourquoi je suggère d’envoyer Thévenoud et nos amis politiques en stage de probité à Berlin.

Soyons honnêtes : mon parcours chez les Schleus m’a soignée radicalement de ma « phobie administrative ». Leur petite thérapie de choc quotidienne m’a vite fait comprendre que je devrais arrêter de rigoler avec les bordereaux. Ici, on jette les gens aux tigres s’ils ont cinq jours de retard pour payer leurs factures. L’Allemagne n’est pas le royaume du redressement productif mais celui du redressement tout court. Il n’y a pas d’a peu près, pas d’Alzheimer du portefeuille, pas d’excuse possible.

En six ans, je me suis prise tellement de coups de bâton que j’ai arrêté d’essayer de « négocier » un statut spécial qui me donnerait droit à de quelconques privilèges -comme manger de la brioche-obtenir des délais de paiement-.

J’ai fait les frais de la rigueur avec toutes les administrations possibles et imaginables, des impôts aux Telekom, en passant par l’électricité ou le charmant Bürgeramt de Pénis Berg où pas un fonctionnaire en pull canari ne parle anglais.

Bizarrement, j’ai toujours été réglo avec mes proprios.

Mais on a failli me couper me couper le gaz après deux mois d' »impayés ». Avec mon portable, un organisme de recouvrement m’a convoquée en justice au bout de 6 semaines -courrier adressé au Tribunal de Hambourg avec accusé de réception – pour avoir oublié de régler 23,40 euros sur un mois.

Les impôts schleu m’ont redressée -en France, le Fisc a également bloqué mes comptes -chic, le fameux avis à tiers détenteur- pour ne pas m’être acquittée de la redevance télé -alors que je n’avais pas la télé et je ne vivais plus dans l’Hexagone depuis cinq ans-.

A Berlin, tu te prends au moins 5 ou 10 euros direct d’amende en plus du montant de tes factures, si le prélèvement automatique n’est pas effectué à la date prévue. Je ne parle pas d’un mois de retard mais de petites heures de délai. On appelle cela les « mahnung ». J’ai également eu des problèmes avec nos amis les contrôleurs discrets à queue de cheval de la BVG -dont j’avais parfois « omis » de payer les tickets-.

Un opérateur de téléphone a refusé de me signer un contrat au motif que j’étais considérée comme « unerwünschte Kundin‘ -« cliente indésirable« – : mon compte à la Schufa, cet organisme qui détermine si vous êtes un bon ou un mauvais payeur, devait être particulièrement bas.

Chaque tentative de tartufferie s’est soldée pour moi en Allemagne dans la seconde : lettre de rappel, amende et menace de la case justice et prison. Soit un échec et une humiliation cuisante, le tout plus vite que l’éclair. Cette culture du redressement, voyez-vous mes myosotis, c’est un décalage culturel abyssal avec la France qu’il importe de bien saisir.

Cet ordre à tout prix garantit certes une certaine égalité, mettant tout le monde dans le même sac. Le seul problème, c’est quand cela se finit en chambre à gaz héhé.

La semaine dernière, mes gentils parents ont pu profiter de cette tolérance O. Ils m’ont rendu visite, en voiture -pour m’amener de la vinasse le buffet normand de mamie-. Génétique ou pas, ils ont eux-aussi « oublié » de payer leur parking privé. En même temps, faut pas exagérer, c’était dimanche. Le résultat ne s’est pas fait attendre : la voiture a été embarquée et jetée à la fourrière dès 8 heures du matin. En allant chercher son pashmina resté sur la plage arrière, ma pauvre maman a cru que la berline familiale avait été dérobée par des malfrats.

Nous avons donc passé notre dimanche au poste de police et mon paternel a eu beau rugir en français et en gesticulant  « mais jne SAVAIS pas, Monsieur« , le mec s’en branlait grave la nouille en le fixant comme un repris de justice.

Tétraplégique, clandestin, ministre ou simple citoyen, tu paies ta race direct si tu essaies de contourner l’ordre. Nul n’est censé ignorer la loi. Tu trompes, tu payes. Et après, on te marque au fer rouge. Depuis que je vis ici, j’ai donc été matée d’une manière remarquable. La tentation de la gruge a quasiment disparu de mon cortex limbique. Pas parce que je suis devenue honnête. Simplement parce que je sais que je vais me faire pécho. C’est aussi simple que ça. Et c’est certainement cela aussi qui fait l’étoffe des truands.

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5 thoughts on “Domptage teuton

  1. Comme d’hab je me régale, mais là j’en fais pipi dans ma culotte, tes articles sont plein d’esprit et de drôlerie ! bravissimo…

  2. Etonnant de retrouver par le biais de les internets des personnes avec lesquelles on était en contact il y a des années de cela. Tempus fugit. Car oui Prune, nous avions collaboré vers 2006, peut-être 2007 (autre nom me concernant, autre lieu, moi Berlin, toi Paris -je crois Paris-).
    Billet très agréable à lire ! Merci.

  3. Revue politique étudiante, Work|Out, à Berlin. Entretemps malheureusement disparue. Etant une rédaction internationale et la revue étant polylingue… Multilingue ? Polylangues ? Bref, on rédigeait en allemand, polonais, anglais, italien et francais. Nous avions collaboré quelques temps avec Café Babel et j’avais réalisé -me semble-t-il, mais c’était il y a huit ans déjà- quelques traductions de nos articles pour ta revue (ou l’inverse ? je ne sais plus, le temps fuse et fauche et serpe…)
    Mon vrai nom ne puis dire attendu que je désire garder cet anonymat qui me sied si bien. Et je ne suis pas sûr que la visite de mon fa-bu-leux site te renseigne davantage.
    Quoiqu’il en soit je suis toujours à Berlin et toi t’y es rendu, je trouve cette situation cocasse.

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