Oktoberfest et culotte de peau

Qui ne connaît pas l’Oktoberfest allemande ? Plus besoin d’aller en Bavière ! A Berlin, flonflons, chopines et méga bretzels ont envahi le centre névralgique de l’ex-RDA, l’Alexanderplatz, transformée pendant deux semaines en Biergarten à ciel ouvert. Même aux States, d’où je reviens, des soirées « Octoberfest » sont organisées dans les bars les plus miteux du fonds du Vermont.

Depuis des générations, la fête de la bière de Münich symbolise une semaine de beuverie de mâles ventrus en culottes de peau, qui finissent par faire la chenille en titubant sur une musique tonitruante. Il existe même ce que l’on appelle ‘l’effet Oktoberfest’ : un pic des naissances dans la région 9 mois après la célébration.

Lancée en l’an de grâce 1810 sur les pelouses des ‘Prairies de Thérèse’ (la fameuse Wiese) pour célébrer le mariage du papi de Toc-Toc (Louis II de Bavière), la plus grande fête foraine du monde a su traverser les âges sans prendre une ride. Deux siècles plus tard, elle est devenue une sauterie mondaine incontournable du Gotha, comme de la plèbe. Tous les prétextes sont bons pour biberonner le breuvage national (107 litres engloutis par an par tête de pipe, record battu) et finir en coma éthylique.

Entre cuisses de porc, choucroute et pissotière, l’Oktoberfest de Münich attire près de 6 millions de visiteurs par an, dont 20% d’étrangers. Elle est devenue une marque – synonyme de bon goût- qui a rapporté un milliard d’euros, rien que pour l’édition 2014. Du coup, elle s’exporte plutôt bien à l’étranger : il en existe près de 2 000 versions, de la french riviera au Brésil au Canada, même New York ou la Chine, et même Ouagadougou.

Les ‘Promis’ (célébrités) s’y pressent chaque année, de l’ancien tennisman Boris Becker et sa femme Lily, aux footeux comme Frank Ribéry, en passant par des it girls du cinéma, de la chanson, du néant. Même les « stars » américaines Paris Hilton ou Kim Kardashian s’y sont rendues, postant des photos d’elles en tenue de bergère et affolant les réseaux sociaux.

Car depuis le tournant des années 2000, les touristes eux aussi se pointent habillés en costumes traditionnels. Et ce que l’on désigne par tracht mode, entre les flamboyantes culottes de peau (en cuir de cerf, sans oublier le chapeau à queue de blaireau et la pipe en porcelaine) et le Dirndl (la robe moule-miches), connaît aujourd’hui un véritable revival fashion. Longtemps considéré comme une étrange toilette folklorique distribuée dans des boutiques obscures de Bavière, la trachtmode a envahi les podiums et les moodboards des rédactrices de mode. En 2010 déjà, le Spiegel s’étonnait de cette « révolution culturelle » en cours de Berlin à Cologne.

Cet été, dans les magazines féminins allemands, des pages entières ont été consacrées à des shooting de mannequins gironds posant langoureusement en Dirndl lacés et ornés de diamants, distillant des conseils mode sur la meilleure manière de l’accessoiriser (nattes, chope, sac à vomi ?) Les tenues fabriquées en Chine ont entre-temps inondé le marché, au plus grand désespoir des designers locaux, implantés depuis des générations.

Des designers de renom comme la britannique punk Vivienne Westwood -mariée à un Autrichien-, s’en sont largement inspirés pour dessiner leurs collections, arguant qu’il « n’y aurait plus de laideur dans le monde si toutes les femmes portaient le dirndl. » Ach, douzeur et soumizions ! Cette année, la marque C&A propose en Autriche des collections de dirndl pimpés, ornés de couleurs flashy, de détails glam et de jupes coupées ras-le-pompon pour les jeunes filles en fleurs.

Autrefois réservé aux conservateurs à canne et au bord de l’attaque d’apoplexie, force est de constater que la mode made in Bavière redevient cool, portée par les riches et célèbres du gratin.

Pourquoi ? D’après mes sondages, 97% des hommes sont sensibles au « syndrome Heidi » et ne peuvent résister à une robe gonflante dans les tons pastels, portée avec un décolleté pigeonnant. « Les femmes sont tellement sexy en Dirndl. Cela donne envie de les poursuivre dans les champs et de les lutiner (sic) dans une hutte en bois« , (Thomas, 33 ans). Seul hic, cette tenue rappelle un brin le devoir KKK (Kinder, Küche, Kirche, soit Enfant, Cuisine et Eglise) réservé aux femmes allemandes par le Troisième Reich

Mais si le patriotisme schleu est toujours regardé de manière un peu suspecte, la fierté régionale bavaroise peut être comprise sans ambiguïté. Le succès du Dirndl fait partie d’une tendance de fonds, baptisée « laptop & lederhosen » (littéralement, ordinateur et culotte de peau) : tradition et modernité, la botte secrète de la Bavière, une région prospère, qui sait s’adapter au monde contemporain, sans renier son héritage. Le prestigieux magazine anglais The Economistqui s’est même fendu d’un article sur le sujet, cite les propos de l’ancien président fédéral Roman Herzog. « C’est l’incertitude provoquée par la crise économique qui incite les gens à revenir aux traditions. » Le Dirnl serait finalement l’équivalent du kilt chez les Ecossais, un aimable détail fashion sans conséquence réac.

(Article publié par Ijsberg//Oeil de Berlin, octobre 2014)

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