La paix de la société allemande a été achetée par les femmes

« Quand je vois des femmes de mon âge, je me demande toujours ce qu’elles ont vécu durant la guerre. » Crinière rousse et ongles soigneusement manucurés, Rita Kimmer, 71 ans, a les traits lisses et le regard inquiet. Confortablement installée dans le café du luxueux grand magasin KaDeWe, perché sur l’artère chic du Kurfüstendamm, elle observe les femmes autour d’elle. Ce matin d’hiver, les retraitées pour la plupart, avec leurs permanentes argentées et bijoux en or, semblent discuter avec entrain autour d’un cappuccino, sous la coupole de verre. « De certaines choses, on ne parle pas ou plus », dit Rita, en me regardant tristement. Rita a un secret, qu’elle partage avec des milliers d’autres femmes allemandes de sa génération et des suivantes.

On estime que près de deux millions d’Allemandes ont été violées par les Soviétiques entre janvier 1945, lorsque l’Armée rouge entre dans le pays, et juillet 1945, quand les Alliés se partagent le Reich. Rien qu’à Berlin, on estime à 100 000 le nombre des victimes. Dix mille femmes sont mortes des suites de ces violences.

Cet épisode est bien connu des historiens, mais n’a jamais été évoqué publiquement par aucun politique allemand. Les viols massifs commis à la fin de la guerre à Berlin et dans la partie orientale du pays restent un tabou dans les familles comme dans la société teutonne. Ce n’est qu’à la publication du livre Une femme à Berlin, un récit écrit à la première personne par la journaliste Marta Hillers, devenu un best-seller au début des années 2000, que le grand public a pris connaissance de ce chapitre sombre de l’histoire de la capitale allemande. Un film a même été inspiré par le livre, Anonyma, sorti en 2009. 65 ans après l’armistice, il est toujours difficile de parler du sujet : face à l’Holocauste et aux millions de morts des camps de concentration, comment reconnaître que le peuple allemand a été lui aussi été victime d’Hitler ?

Printemps 1943 : les combats font rage sur le front Est. Rita Kimmel a 7 ans. Sa mère et sa tante, seules avec leurs quatre enfants en bas âge, quittent Berlin, ravagée par les bombardements. Afin de trouver un peu de répit, elles s’installent dans l’un de ces « Strebergarten », ces jardins ouvriers dans la campagne du Brandebourg, non loin de la frontière polonaise. « Une maisonnette de 8m2, sans toilettes ni cuisine », se souvient Rita Kimmel. « Mais cela me dérangeait moins que de devoir descendre systématiquement à la cave en pleine nuit lorsque retentissait l’alarme à Berlin. »

Les paysans du coin les nourrissent, leur donnent des légumes ou des oeufs, incités par Hitler qui ordonne de prendre soin des femmes et des enfants ayant fui les villes en raison des combats. Malgré l’air frais, et le printemps qui arrive, les rumeurs vont bon train. La tension et l’angoisse sont palpables. Des villages aux champs de blé encore en jachère, une phrase est sur toutes les lèvres : « ils arrivent ». « Ils » c’est les Russes, l’Armée rouge qui n’est plus qu’à quelques encablures de la frontière, précédée d’une réputation de soldats alcooliques et brutaux. Des « animaux » disent les villageois allemands. « Les habitants se terrent chez eux, commencent à vider toutes leurs bouteilles d’alcool. Nous savions que nous avions perdu… » Rita Kimmel n’achève pas sa phrase.

Elle avale son café, d’un trait, comme du schnaps, avant de reprendre, d’une voix étouffée. « Un matin, un soldat russe en uniforme débraillé arrive. Il est seul. » Il entre dans la maisonnette et demande à boire, avant de repartir. À la nuit tombée, alors que chacun est endormi, on frappe à la porte. « C’était lui, de nouveau. Il est rentré puis s’est allongé dans le lit avec ma mère, son arme posée sur le sol, à côté de mon petit frère de deux ans. Avec ma cousine, nous étions couchées par terre. Nous entendions des grognements. Nous avons commencé à hurler, il nous a dit de la fermer sans quoi il nous tuerait. Ma mère est restée complètement silencieuse. Durant toute sa vie, elle n’a jamais prononcé aucun mot à propos de ce qui s’était passé. » Lorsqu’elle atteint la cinquantaine, Rita Kimmel tombe en dépression. Cauchemars, crises d’angoisse, la crise ne passe pas : les souvenirs resurgissent, les questions aussi. Rita Kimmel, qui s’est mariée et a eu deux enfants le reconnaît du bout des lèvres. « Dans mon couple, j’ai connu l’amour, mais pas le désir ».

Ce que Rita Kimmel a vécu s’appelle un « traumatisme transgénérationnel », et il transcende tous les âges et les classes sociales de la société allemande estime le Pr Philip Kuwert, un médecin renommé de l’Université de Greifswald. En 2008, ce psychiatre a lancé une étude sur les viols massifs perpétrés durant la Seconde Guerre mondiale pour essayer de comprendre comment les Allemandes touchées avaient pu survivre sans le moindre soutien psychologique.

« L’absence de reconnaissance par la société du dommage subi est l’une des composantes majeures du traumatisme », souligne-t-il. « Cette étude n’aurait pas été possible il y a quelques années », insiste le psychiatre, car le tabou était trop fort. Il admet en outre qu’« il a été difficile de trouver des financements. Tout le monde a peur qu’un sujet sur les victimes allemandes de la guerre se transforme en propagande pour l’extrême droite. » Suite à l’appel à témoins qu’il a lancé, 35 femmes se sont présentées à son bureau de la clinique psychiatrique de Greifswald afin de raconter leur histoire. La plupart ont près de 80 ans.

Leurs témoignages sont éloquents. Beaucoup n’ont jamais osé se plaindre de leur sort. « Nous devions gérer d’autres priorités, c’était la guerre », répètent en choeur celles que l’on a appelées les TrummerFrau, les femmes des ruines, en charge de rebâtir le pays. Autre époque, autre éducation. Autre temps, autres mœurs. Trouver un travail, de l’argent, nourrir les enfants : toute une génération de femmes a dû gérer le quotidien, en apprenant à ne compter que sur elles-mêmes.

En 1949, la partition du pays en Est et Ouest et l’arrivée des Soviétiques enterrent la question sous une chape de plomb. Le sujet est occulté par les autorités en ex-RDA. Durant l’occupation du « grand frère russe », si certaines femmes avaient eu la force d’en parler à voix haute, personne ne les aurait écoutés. Ce silence forcé se retrouve dans la sphère intime : vaincus, perdus, la majorité des anciens soldats de la Wehrmacht reviennent du front en miettes. Blessés et cassés, les hommes allemands sont souvent auteurs de violences sexuelles sur les femmes de l’ennemi, des crimes qu’ils ne peuvent confesser. Il leur est difficile, sinon impossible d’accepter une telle humiliation au sein de leur propre foyer. Comme le résume l’écrivain Ingeborg Jacob qui a collecté les témoignages de 200 victimes dans son livre Freiwild (« Proie »), « la paix de la société allemande a été achetée par le silence des femmes. »

Silvia Schneider, une pétillante Ossie de 30 ans, sait que ses deux grands-mères ont été violées par les Russes. Un constat qu’elle évoque plutôt froidement, comme un état de fait. « Quand j’ai entendu parler du sujet, j’avais 20 ans. C’était bizarre, on discutait avec des copines de nos mecs, de relations, de « première fois » quand Oma a dit, tout de go, en rigolant presque : « Tu sais, à l’époque, nous on avait pas vraiment le choix. Les Soviétiques sont venus à la maison, ils ont dit à ma sœur d’aller dans une chambre et moi dans l’autre. » J’ai été assez choquée. »

Silvia raconte que l’une de ses Oma s’exprimait avec un certain cynisme alors que l’autre a connu une très violente dépression à la cinquantaine. « Lors des pires moments, elle avait des crises et bégayait des phrases incompréhensibles, du genre « il faut se cacher dans les fours à pain, l’armée rouge attaque Berlin. » »  Les Russes n’ont pas été les seuls à se livrer à ces exactions. De nombreux cas de violences sexuelles commises contre les Allemandes par les soldats américains et français, stationnés à l’époque dans le pays, ont également été largement rapportés.

Silvia assure que cette révélation n’a jamais eu le moindre impact sur sa manière de voir les hommes ou les Russes. « Même si leurs voisines, amies ou cousines avaient vécu la même chose, j’ai souvent pensé qu’il y avait entre elles une forme de solidarité muette. Elles ont peut-être pensé que ces viols de masse étaient le prix à payer pour la guerre. Et je n’ai jamais entendu le mot de « crime » à propos de ce qui s’était passé. »

(Article publié par Ijsberg//Oeil de Berlin, décembre 2015)

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