Berlin ist Charlie

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Paris m’a beaucoup manquée ces derniers jours. J’étais persuadée que l’année 2015 allait péter sa race. Je n’étais pas préparée à me prendre un building sur la tronche (litote). J’ai passé ma dernière semaine devant l’ordinateur en pyjama, éclairée à la bougie (la nuit tombe à 13 h 30 en Allemagne) à écouter France Info en boucle. Je n’ai pas travaillé, mais j’ai chialé (et pas mal picolé). Comme toute la France, je suppose.

Mercredi soir, après la tuerie Charlie Hebdo, je suis sortie avec mon vélo pour aller me planter devant la porte de Brandebourg sur la Pariser Platz. Devant l’ambassade, il y avait pas mal de monde au vu des conditions météo (bruine, froid, nuit), principalement des Français avec des mines, vraiment défaites.

J’ai fait une crise d’instinct grégaire, j’ai eu envie de « regarder le journal de TF1 » (signe de fin du monde). Une copine journaliste invite tout le monde dans son salon, et on mate ce bon David Pujadas et le discours de François Hollande, en buvant du vin et en mangeant des crackers. Je passe sur le reste de la semaine. Le SMS d’un ami italien résume assez bien la journée de vendredi et de la prise d’otages de l’HyperCasher : « Mais c’est quoi ce putain de bordel de merde ? »  (mes cheveux sont très très gras).

Le soir, je me force à (me laver) et sortir. Je n’arrive plus à écrire, je me demande si je vais pouvoir parler. Je me rends chez des copains allemands, et là, bizarrement, on évoque très peu Charlie, et ce qui s’est passé. Je pensais que j’allais être la « star de la night » à partager ma sidération. Pas du tout.

Ils m’assurent de leur soutien, mais c’est comme s’ils n’arrivaient pas à comprendre la vague d’émotion que les attentats suscitent en France. Leur sollicitude est teintée de distance. Ils me posent des questions, sont dans l’analyse. Du coup, je me sens vachement seule.

«— Ce journal-là, Charlie Hebdo, c’est un peu comme notre Titanic ? », me demande un convive. (Titanic est un hebdo satirique allemand avec peu de caricatures, plutôt des montages photo franchement immondes, qui s’attaque surtout aux politiques).

Non, non, ce n’est pas comme Titanic », je réponds.

— Mais est-ce qu’ils n’ont pas exagéré avec leurs caricatures ? »

Entre deux gorgées de vin rouge, je réalise que je n’arrive pas à leur expliquer cet humour potache, cette irrévérence, ce droit de rire de tout, ce sens critique, cette liberté insolente, allez « on tape sur tout le monde, on va se marrer un peu ». Comment expliquer Charlie à un Schleu ?

 Si l’humour en principe traverse les frontières, il est aussi le vecteur de communication le plus délicat à conquérir. Lorsqu’au bout de sept ans outre-Rhin, tu as du mal à faire/rire des vannes locales, tu comprends que le sens de l’humour reflète une éducation, un patrimoine, des références, bref, une sacrée grosse part de  ton identité culturelle.

Puis, quelqu’un me dit doucement : « la France est pas mal présente sur des terrains de guerre, comme au Mali. Qui sème le vent récolte la tempête (trois petits points). » Je récapitule, en articulant bien (en allemand) : « il s’agit de trois mecs, Français, qui se baladent peinards en kalachnikov en plein Paris. De scènes de barbarie, de guerre dans une démocratie. Qui butent des flics et des civils, pour des dessins ou une religion. » Je fonds en larme. Silence gêné autour de la table.

Je n’ai pas envie d’essayer d’expliquer l’inexplicable, de rationaliser, de discuter. En fait, je ne veux pas parler, je veux juste de la compassion sans condition. Je dis, la glotte tremblotante : « ce soir, journalistes, flics, musulmans, feujs, cathos, il n’y a pas de distinction. Tous ensemble, on est la France et on se serre les coudes »  (là, ils ont très peur que je monte sur la table et que je chante la Marseillaise ).

Le même soir, je reçois un SMS d’un copain américain disant simplement : « Je pense à toi ». Sa réaction me touche, je me dis, « tiens, lui, il sait. Il a vécu le 11 septembre, c’est le seul à comprendre ». Il y a eu aux États-Unis un avant et un après 11 septembre, un état global de sidération et de choc qui a marqué toute une génération.

Mais en Europe ? Pourquoi étions-nous, Français, tellement touchés quand les Allemands semblaient plus distants ? Certes, ces dernières décennies, les Allemands n’ont plus été victimes du terrorisme (je prie pour que ça continue quand je prends le U-Bahn). Ils ont eu la période sanglante de la RAF dans les années 1970, et cela a dû les blinder. Et nous autres, nous avions pourtant grandi avec (la crise) le terrorisme (kikoo génération Xanax) : Paris n’était pas le premier attentat dans le monde, retransmis en mondovision.

Nous, les 25-35 ans, nous devrions être grave « habitués » aux alertes à la bombe, aux barbus, aux menaces d’attentats suicides au détour d’une gare, d’une rame de métro, d’un avion. On avait tous été dépucelés avec le 11/09. Une si belle journée d’automne, un ciel radieux et les bruissements des feuilles. Qui a oublié ce qu’il faisait au moment de l’attentat ? J’avais 20 ans, je préparais mes bagages pour partir en Erasmus en Angleterre, avant qu’un pote m’appelle pour me dire qu’une des tours du World Trade Center, à New York, était tombée. « Tombée », genre.

 Je l’ai retrouvé dans un bar, et, entre les pivots de comptoir et les étudiants en droit, on a passé des heures scotchés à TF1 (signe de fin du monde) à fixer les images et ces banderoles jaunes anxiogènes. Je me souviens encore du moment où PPDA a annoncé d’une voix blanche que d’autres vols civils avaient « disparu des écrans radars ». Une lancinante onde de panique a traversé le bar : un « What The Fuck » généralisé et silencieux ? Personne n’a plus rien dit. Que dire, d’ailleurs ? Personne ne maîtrisait plus rien. Il n’y avait plus de pilote, ni dans l’avion, ni au gouvernement, ni nulle part. Notre monde a volé en éclats, en direct live et en technicolor.

Quelques jours plus tard, le choc était passé, j’ai pensé que « c’était loin l’Amérique, y’avait l’océan ». Plus de dix ans plus tard, la blessure est toujours vive pour les Américains. Le « One World Trade Center », un gratte-ciel d’affaires plus beau, plus haut, plus scintillant que les Twin Towers et construit sur Ground Zero (gros doigt d’honneur architectural) a été inauguré cet automne : ses bureaux restent à moitié vides, car les firmes refusent de s’y installer.

Il y a eu les attentats de Londres de 2005. À l’époque, je travaillais dans un média européen, chez cafebabel.com. Quand la news était tombée, la rédactrice anglaise avait fondu en larmes. Je m’étais dit « putain, c’est horrible, mais ça va quand même, elle ne connaissait personne. » J’étais un peu sonnée, mais bon, j’ai pensé encore une fois, « Londres, c’est pas Paris ». Le seul qui l’a pris dans ses bras était le rédacteur catalan. Il lui avait caressé la tête sans un mot. Lui savait ce que « ça » fait, même si on ne connaît personne. Il se souvenait de l’attentat de Madrid, à la gare d’Atocha en 2004, après lequel il « avait pleuré pendant trois jours », m’avait-il dit.

Madrid m’avait choquée, pas touchée, choquée, et seulement quelques heures. Je m’étais surtout dit que j’avais eu de la chance : car j’étais passée justement à la gare d’Atocha, une semaine avant les attentats, dans un train AVE qui reliait Madrid à Séville.

Et le bordel ne s’était pas arrêté : il y avait eu le massacre du néonazi ultra-catho Breivik sur l’île d’Utoya en Norvège en 2011 puis l’attaque de Mohammed Merah à Toulouse en 2012 et le musée juif de Bruxelles en 2014 (je vivais à deux pas, deux ans plus tôt).

À l’époque, je n’avais pas compris à quel point le terrorisme s’attaque à tous et touche chacun d’entre nous. Dans son intégrité, dans ses valeurs, dans son intimité même. Que c’est à la fois une agression et un traumatisme qui impacte durablement les esprits et les générations. Je n’avais pas compris à quel point les symboles (liberté de la presse, unité nationale) pouvaient être aussi forts dans une époque en perte de repères, à quel point un acte de barbarie pouvait faire ressortir une telle solidarité, dans une société en crise identitaire.

Je ne savais pas à quel point un acte terroriste peut conduire à s’interroger, à réfléchir, à douter, à désespérer pour se relever (let’s be optimistic). Je n’avais pas compris tout cela, avant que ça se produise « chez moi », en France, un pays que j’ai pourtant quitté il y a 7 ans.

Dimanche à la manifestation « Je suis Charlie » Porte de Brandebourg, nous étions 18 000 personnes, réunies à Berlin, pour Charlie, pour la France, pour la liberté (merci les réseaux sociaux) : dans la foule, j’ai vu des crayons, j’ai vu des posters « Berlin ist Charlie », j’ai entendu toutes les langues, des Italiens, des Espagnols, des Anglais, des Allemands. La chancelière Angela Merkel a fait le déplacement à Paris, et les médias allemands ont témoigné d’un soutien sans failles toute la semaine dernière : le bandeau noir « Je suis Charlie » a été déployé sur le groupe de presse Axel Springer, le Berliner Zeitung a fait sa couverture avec des Unes de Charlie et la plus grande chaîne publique du pays, l’ARD, a retransmis en direct tout l’après-midi la « krosse démo » de dimanche à Paris.

Je crois qu’une solidarité européenne est en train de se construire autour de cette expérience commune du terrorisme. C’est affreux et assez beau à la fois. Mais il faut rester vigilant pour que cet attentat en France ne soit pas récupéré en Allemagne ou en Europe. Lundi 12 janvier, quatre jours après les attentats à Paris, 25 000 personnes ont manifesté à Dresde dans le cadre du mouvement Pegida contre « l’islamisation de l’Allemagne ». Ils étaient 18 000 il y a une semaine et 200 début octobre.

Texte publié dans le cadre de ma chronique sur Berlin pour le magazine ijsberg, visible ici.

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