Dernier tango à Berlin

« Après Buenos Aires, Berlin est la capitale mondiale du tango. » Quand un aficionado m’a dit ça un jour, j’ai ri. Haut et fort. Imaginer les autochtones en danseurs de salon gominés, eux qui ne se déhanchent jamais à moins de 3 grammes, et encore, sur de l’électro minimale en mode Gilles de la Tourette ?! Unmöglich. Plus tard, j’avais checké l’info sur Google #professionreporter : le bougre avait raison, la capitale Schleue était réputée pour être la Mecque du tango en Europe, avec une szène amateur et pro active, des festivals en été, des « milongas » en veux-tu en voilà, et des écoles aux quatre coins de la ville.

Bon dieu ! A l’époque, Richard Burton et moi avions rompu pour la 10ème fois en moins de deux mois et il me fallait en urgence, si ce n’est un nouvel amant, du moins une perspective de nouvel amant. Je m’étais retrouvée célibataire à Berlin, en janvier : on peut dire que j’avais réussi mon suicide social. Martin, un ami lui aussi fraîchement largué, m’a tirée de là : il m’a entraînée -enfin surtout traînée– à un cours de tango au Clärchen Ballhaus, une antique salle de bal à Mitte.

Après la leçon, nous avons participé à la « milonga » du soir. Contempler ces mâles en position torero+sneakers guider de gracieuses créatures pailletées aux sons du bandonéon m’a fait flasher, genre grave. C’était harmonieux, sensuel, élégant. Pas hyper-fendard il fallait le reconnaître, mais classe. J’ai immédiatement oublié mon chagrin et me suis projetée dans un avenir proche, en diva bronzée, robe asymétrique, fendant la foule de mes soupirants d’un air triomphant.

Lorsque notre premier tour de piste est arrivé, j’ai pris des poses lascives (menton en avant et cambrure à 90°), tandis que Martin essayait de me faire avancer, en m’engueulant et me marchant sur les pieds. Nous sommes rentrés, en-chan-tés. Le lendemain, j’ai dit à ma psychanalyste que j’arrêtais et nous nous sommes inscrits à un cours de tango.

J’étais tellement contente d’avoir MonMartin. Parce qu’à Berlin, trouver un partenaire pour danser -plutôt que pour « ficken » (pardon)-, relève de la gageure majeure. En dévisageant les débutants dans cette ancienne usine reconvertie en temple du lancer de mollet sur parquet ciré, j’avais surtout l’impression d’être au bal des largués. La majorité des hommes présents semblaient en phase post-break up/récent veuvage, et bien trop près de leur Xanax/bite pour être honnêtes.

Je me souviens avoir ricané à la lecture du petit carnet posé à la réception, la « Partner Börse« , la bourse aux partenaires : comme sur le marché du online dating #parshit, il y avait des mensurations et un petit message timide. « Hallöchen, ich bin Timo und ich suche eine Partnerin (TROIS PETITS POINTS) ».

Au tango comme dans la vie urbaine, il y a trois fois plus de moeufs « hot » que de mecs potables. Du coup, les couples formés au gré de la « Partnerbörse » se révélaient plutôt bizarres, variant au fil des saisons : une méga-bonnasse avec un nain ou une Lolita avec un papi-hanche-en-plastique.

La constante, c’était nos profs : des bombes avec un accent espagnol rocailleux, dont il était clair dès le départ que nous ne leur arriverions jamais à la cheville. Beaucoup pensaient qu’ils allaient renaître ou se réinventer. Ils se sont surtout plantés un couteau dans le dos. Car le tango, tu l’apprends au berceau ou tu oublies.

Martin et moi avons dédié plusieurs années soirées à tourbillonner, à nous tortiller, à nous insulter surtout : j’ai eu mal aux bras, aux jambes, à l’égo, je suis passée du raide-comme-un-piquet aux dérapages non contrôlés sur mes escarpins pointus, j’ai sautillé, dandiné, tempêté. Lui s’est contenté d’avancer comme Robocop et de me briser les bras pour me faire marcher au pas.

Ces sessions de tango ont été comme des séances de thérapie sauvage sur le rôle homme-femme dans nos sociétés contemporaines. Parce qu’en apprenant la technique, on révise la géographie du couple, version Trente Glorieuses. Un modèle old school où les règles sont nettes et sans bavures. Un : on ne doit jamais regarder jamais son partenaire. Deux : c’est l’homme qui mène, la femme qui suit. Chaque déplacement ou balancement de l’un détermine celui de l’autre dans une étreinte qui doit être harmonieuse et fluide.

Au bout de quelques mois et de répétitions filmées #vismaviedefreelance, on a réussi à enchaîner  2 ou 3 combos soit parce que Martin me poussait comme un bulldozer, soit parce qu’il me soufflait à l’oreille le nom de la figure qu’il voulait tenter juste avant. Ensuite, il est parti à Hambourg.

Sans aucun rapport, R(D)ick Burton et moi nous sommes remis ensemble. Je l’ai traîné à un week end « praktika », un stage de ‘tango’ pour « mieux nous re-connaître« . J’ai cru qu’on allait finir dans ‘Enquête exclusive’ (« un Allemand a découpé sa petite amie française en morceaux« ) ou à l’hôpital. Notre chorégraphie n’a pas du tout fonctionné. Il paraît que c’est normal, dixit Roberto -le prof bueno-, la danse est un facteur de crise du couple moderne. Pourquoi ?

Parce que la vraie difficulté reste de « faire confiance » à son partenaire. Avis à toutes les néo-féministes, « faire confiance » signifie : ne PAS critiquer/téléguider son mâle en lou-cedé et surtout, savoir la boucler. Du côté des pénis phobiques de l’engagement, il faut savoir où l’on va, ce que l’on fait et porter la culotte. Les femmes ne font JAMAIS d’erreur au tango, c’est l’homme qui endosse toute la responsabilité. En vrai berlinois, Rick n’a pas supporté et j’ai abdiqué.

J’ai repris au hasard d’un soir cet hiver. Je m’étais trouvée une « blind date« , recommandée par des amis, pour une milonga dans une arrière-cour de Wedding. Dans la cage d’escalier, je découvre Karl (le prénom a été changé), un blond pré-pubère, d’au moins 10 ans mon cadet et 10 cm de moins qui fait le pied de grue. Lorsque nous rentrons dans la salle qui tient davantage du garage clandestin que de la salle de bal, toute les têtes se tournent vers moi d’un air interrogateur, comme si je détournais des mineurs.

Lorsque Karl a sorti ses talonnettes cirées de son beutel (sac en toile de chez Kaiser’s, incarnation de la coolitude mode berlinoise), je me suis dit « putain, tu vas morfler ta race« . L’adolescent savait danser au point d’acheter des chaussures de danse. Comme j’ai un physique de danseuse de tango (brune velue), il a dû me prendre pour Jennifer Lopez. Le pauvre ne savait pas ce qui l’attendait (héhé). A un moment, il me lance avec un clin d’oeil : « on y va ? » Notre prestation se passe mal : lui tente de s’élancer comme un chevalier blanc, alors que je joue les poupées Corolle rouillées.

« Ca va revenir, ne t’inquiète pas« , tente t-il, vaguement inquiet. On retourne s’asseoir. Je reste sur ma chaise, à enquiller les ballons de vin rouge. Parce qu’in vinasse, veritas. Quand on retourne danser, « ça » n’est définitivement pas revenu. Et j’ai perdu TOUT mon sens de l’équilibre : j’avance en me tortillant, je lui défonce le ‘périné’ en voulant faire des petites acrobaties avec mes jambes, je trébuche puis je rippe sur le plancher avant qu’il ne me retienne de m’étaler sur l’estrade. Je glousse et lui ne dit rien. Karl n’a même pas un rictus (c’est interdit de rire au tango), quand il me ramène illico presto à ma chaise il me jette un regard noir, comme à une gamine mal élevée. J’ai l’impression d’avoir fait caca en public.

A la « cortina » (pause), il file inviter une blonde en justaucorps vert et aux jambes interminables, qui évolue sur la piste telle la fée Clochette. De la table, je leur fais des petits signes admirateurs, dévoilant mes dents violettes sous les stroboscopes. Vers minuit, on quitte les lieux. Je dois absolument fumer. Je cherche du feu en priant pour que l’humiliation s’arrête. Je demande à mon partenaire s’il veut une cigarette.

-« Je suis médecin, je ne fume pas, » il me répond sèchement.

-« Je sais pas pourquoi, j’ai toujours entendu que si on arrêtait à 40 ans il n’y avait aucun risque, » je réponds (héhé).

Pourquoi, t’as quel âge? »

-33. (L’âge du Christ, petit con !) »

C’était là que j’ai su que cette fois, c’était vraiment mon dernier tango à Berlin.

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One thought on “Dernier tango à Berlin

  1. Tu m’accompagnes à un cours d’aerial silk (ma nouvelle obsession)? Ainsi, (bientôt) nous danserons dans le ciel berlinois, libres et gracieuses, telles deux Solveig Dommartin…Qu’ils nous paraîtrons patauds, vu d’en haut, tous ces Karls et ces médecins non fumeurs!

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