Kalimera Germania

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Entre la Grèce et l’Allemagne, mon coeur balance. Force est d’avouer que je me sens d’autant plus Grecque depuis que je vis en Allemagne (litote). Mais je constate, non sans perfidie, que l’arrivée au pouvoir en Grèce du parti d’extrême gauche Syriza fait pâlir Mutti Merkel. Car le pire cauchemar de la Pythie de l’austérité et banquière en chef du Vieux Continent, s’est produit. Tandis que la Chancelière Playmobil appelle la Grèce au « respect de ses engagements » (kikoo la Troïka!), le nouvel homme fort d’Athènes, Alexis Tsipras, demande lui, à renégocier la dette de son pays. Alors, « grexit, pas grexit » (le nouveau mot à la mode à Bruxelles, contraction de « Grèce » et « exit »  de la zone euro) ?

Il est vrai qu’Alexis Tsipras a deux atouts de poids dans son jeu pour tenter d’amadouer, voire de clouer au pilori une Allemagne donneuse de leçons qui rechigne à la solidarité européenne -même si elle a largement mis la main au portefeuille lors des trois précédents plans de sauvetage du pays-. Repris par le Courrier International, l’interview d’un historien sur « Berlin, roi de la dette au XXème siècle » remet les pendules à l’heure.

Le texte rappelle justement qu’au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Athènes a accepté sans ciller l’effacement des dettes contractées par l’Allemagne vaincue et repoussé ses demandes de « réparation » à la réunification (autant dire aux calendes grecques). Et depuis ? Peanuts !

Autre sujet qui embrase l’opinion publique grecque et fait grincer les dents allemandes : la question de la dette de guerre nazie, dont le montant chiffré à 162 milliards d’euros par le gouvernement grec, n’a toujours pas été résolue. Le reproche n’a rien d’une lubie : selon les historiens, l’invasion de la Grèce par la Wehrmacht entre 1941 et 1944 aurait conduit à un pillage en règle des ressources du pays ainsi qu’une contribution forcée de la Banque centrale grecque à « l’effort de guerre ».

Les négociations entre Merkel et Tsipras vont certainement secouer les couloirs ouatés des institutions européennes. Force est d’admettre que l’histoire des relations gréco-allemandes n’a jamais manqué de piment, comme deux amants qui se tirent les cheveux avant de se réconcilier fougueusement. Un je-t’aime-moi-non-plus dans lequel les médias, comme les politiques, contribuent largement à jeter de l’huile sur le feu.

L’idée qui a longtemps prévalu outre-Rhin pour expliquer la crise, c’est que les Grecs étaient un peuple de vilains bambins gâtés des Dieux, de mauvais payeurs gras et corrompus, qui passaient leur journée en toge, alanguis sur des sofas en mangeant des raisins. Les moeurs locales, entre cafés multiples et brise sous les oliviers, ont sans vergogne été qualifiées de « paresse culturelle » et brocardées dans les tabloïds, mais aussi dans les conversations mondaines.

 Personne ici n’a oublié en 2011 la couverture de l’hebdomadaire Fokus (somme toute assez respectable), un montage photo d’une Vénus de Milo d’albâtre (la Grèce) qui de son unique bras tendait un doigt d’honneur, bien haut à l’Union européenne. Son titre ? « Les tricheurs de la famille Euro ». La réponse des Grecs n’a pas tardé, avec la publication régulière dans divers organes de presse de la photo de Merkel, affublée d’une moustache d’Hitler.

Durant les six années de récession qu’a connue la Grèce, je me souviens des regards effarés de mes copains allemands lorsque je racontais mes vacances annuelles dans les Cyclades : « Mais attends, c’est la guerre là-bas, les gens sont tellement pauvres qu’ils se battent, ils n’ont plus d’électricité, ni d’eau courante, les transports publics ne fonctionnent pas, d’ailleurs rien ne marche en Grèce, n’est-ce pas un peu trop dangereux ? »

En 2013, je m’étais rendue en Grèce (cette fois-ci pour travailler) et me rendre compte de la réalité de la crise. La première conclusion que j’en avais tirée est que si les Grecs souffraient, ils gardaient la tête haute et n’en montraient rien. Leur sens du savoir-vivre et de la solidarité familiale semblaient être leurs meilleurs antidotes contre toutes les statistiques du chômage, de la misère, de la dépression. « Le café et la convivialité seront la dernière chose à laquelle nous renoncerons », m’a dit un autochtone. Si la pudeur n’empêche pas la douleur, sur le terrain, à Athènes, les choses semblaient plus nuancées.

J’avais siroté des rakis dans des tavernas, bourrées à craquer jusque 3 heures du matin. J’avais aussi observé des ménagères fouiller dans les poubelles, et des quasi-quadras, vivant encore chez leurs parents, fumer des joints pour « décompresser » dans les squats anar d’Exarchia. Il y avait aussi ce mot, « Enoikiazetai » placardé partout à Athènes, sur les vitrines, sur les murs et sur les sonnettes des immeubles. « Enoikiazetai » veut dire « à louer ». Un pays à louer ?

Je m’étais rendue à l’évidence : certes, la Grèce semblait au bord de la crise de nerfs, mais je la trouvais plus vibrante qu’exsangue, loin des reportages apocalyptiques, diffusant des images terrifiantes de la capitale, oscillant entre Grozny et Haïti, ravagée par Katrina. La Grèce était surtout extrêmement divisée avec un fossé croissant entre les générations les plus âgées et les plus jeunes, notamment vis-à-vis du rôle de l’État. Une contradiction que j’appelle la « grézophrénie ».

Certains Grecs que j’avais rencontrés ne s’étaient pas privés pour reconnaître qu’ils étaient allés trop loin et payaient avec la crise financière, le prix de leurs nombreux excès. Un jeune entrepreneur de start-up à Athènes m’avait raconté l’époque que tous les Grecs appellent secrètement le « Golden Age », qui avait atteint son pic avec les Jeux olympiques, en 2004. Une époque bénie où l’argent facile et les promesses coulaient à flot.

Son témoignage était éloquent : « À l’époque, les banques grecques faisaient même des prêts « spécial vacances », mon père avait 15 cartes de crédit. Tout le monde sortait tout le temps, s’achetait tout et n’importe quoi. Personne ne payait d’impôts. Nous avons merdé. Et tu ne peux pas attendre que le gouvernement règle tous tes problèmes. »

Comme d’habitude, les Allemands n’avaient pas tout à fait tort. Et malgré le discours belliqueux prévalant entre Athènes et Berlin, « Germania, Germania » reste un refrain en vogue parmi les plus jeunes, touchés par le chômage de masse. Même saigné à blanc par les mesures d’austérité, leur rêve reste d’émigrer… chez les Schleus. En 2011, 30 000 Grecs ont pris le chemin de l’exil, une hausse de 90% par rapport à l’année précédente. À Berlin, le nombre de Grecs installés a doublé chaque année depuis 2010. Et preuve qu’ils s’adaptent à merveille au régime Wurst-Kartoffeln, loin des dérapages xénophobes des tabloïds, le nombre de Grecs naturalisés allemands a fait un bond de 82 % en 2012.

(Article publié par Ijbserg//Oeil de Berlin, février 2015)

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