Ca schlag en Teutonie

En décembre dernier, quelques mois après avoir célébré en grande pompe son 80e anniversaire, disparaissait un mythe de la chanson teutonne, Udo Jürgens. Né dans les montagnes de la Carinthie autrichienne, ce compositeur et parolier adoré dans le monde germanophone (et TOTALEMENT inconnu au delà du Rhin) a vendu près de 100 millions de disques, durant une carrière qui a duré près d’un demi-siècle. En 1966, il a même remporté haut-la-main l’Eurovision avec un titre « Merci Chérie » (zanz oublier zon beti akzent). Avec ses inoubliables chemises pelle à tarte, sa mèche sombre sur un regard ténébreux, ses tournées triomphales et ses fans énamourées, Udo Jürgens, c’était le chanteur, dans toute sa splendeur.

Ce « Johnny » teuton a surtout incarné une tendance lourde en Allemagne : le « schlager ». Oui, le « schlager ». Alors voilà, comment vous expliquer le schlager…

Le vendredi après-midi, mes voisins du dessous, des ‘Hartz IV’, alcooliques, gay et dépressifs écoutent à plein tubes « Atemlos durch die Nacht » (traduction « à bout de souffle dans la nuit »), le hit de la nouvelle égérie du schlager, Hélène Fischer.

Dès 15 h, TOUS les vendredis -probablement pour célébrer le week end-, les basses commencent à faire trembler mon parquet : puis, j’entends mes voisins beugler, en reprenant le refrain haut perché et les mélodies mécaniques. Survient ensuite un bruit sourd de chute, des grognements et le silence règne jusqu’à la semaine suivante.

La chanteuse Hélène Fischer, 30 ans, une grue cendrée à la crinière méchée, est devenue en quelques années, DAS phénomène schlager : née en Sibérie d’un couple germano-russe, elle est aujourd’hui LA chanteuse allemande la plus connue du pays, élue « la plus belle » (la plus bronzée aussi). L’un de ses disques a été nommé disque de platine en… trois jours. Comme Udo, cette prima donna de l’industrie musicale n’a pourtant jamais franchi les frontières de l’Allemagne.Vénérée ici comme une déesse, Fischer a même brâmé porte de Brandenbourg, lors de la victoire allemande en Coupe du Monde en juillet dernier (entourée par l’équipe de la Mannschaft, le buteur Schweini et ses comparses qui crient ‘hoho’ en choeur en levant leurs petits poings devant une foule en délire)

 

Pour que vous vous fassiez une idée, je vous ai mis ici le clip élégant de son inoxydable Atemlos Durch Die Nacht. Prière de noter le crescendo genre Reine de la Nuit dans la ‘Flûte Enchantée’ à la minute 3’15 et la narration subtile, entre grosse décapotable, déhanchés sous les stroboscopes et look Heidi Klum dans GSNT ‘Germany Sucht Next Top Model’.

 

 

Apparus au début du XXème siècle, les schlagers, qui pourraient se comparer à la variété franchouille, sont présents dans toute l’Europe du Nord, de la Belgique à la Finlande.

Synthèse entre chansons populaires, airs d’opérette et revue, les schlager correspondent généralement au goût du plus grand nombre et entendent reflèter l’air du temps. Des textes sentimentaux ou komisch, des références à l’Allemagne ou à la société sont greffés sur des mélodies simples et harmonieuses, les plus répétitives possibles.

Les schlager ont traversé le siècle dernier sans prendre une ride, en s’adaptant aux situations politiques les plus variés : d’incarnation de la frivolité des années folles berlinoises à un outil de propagande durant le Troisième Reich, de symbole du « Wirtschaftwunder » des Trentes Glorieuses aux ritournelles italiennes des chanteurs de la RDA. De Lili Marlène à Freddy Quinn.

Le schlager a surtout connu son heure de gloire dans les années 1970 grâce à l’Eurovision. Puis, le genre a sombré dans les limbes des années 1980, éclipsé par la Neue Deutsche Welle et l’électro de Kraftwerk.

Il renaît de ses cendres au début du XXIe siècle. Des soirées spéciales rétro « schlagers » sont de nouveau organisées de Münich à Berlin. Youtube dispose de sa Schlager TV et la ZDF a même lancé un hitparade spécialement dédié à ce style. De nouveaux interprètes surgissent et mixent le schlager à d’autres sons, à la techno, au hardrock.

Citons parmi eux Dj ötzi, Hélène Fischer ou l’humoriste Max Raabe qui reprend les classiques des années 1930, sans oublier certains groupes de hard-rock. Le groupe Rammstein s’est ainsi allié avec le chanteur Heino pour réaliser le tube Sonne (chef d’oeuvre de délicatesse).

 

 

Vous voulez un exemple de refrain ? « Ich habe ein Zwiebel auf den Kopf, ich bin ein Döner. Der Döner macht schöner. » Traduction : « j’ai un oignon sur la tête, je suis un Döner. Le Döner rend beau ». Simple, élégant, efficace. L’auteur de ce schlager imparable (que je fredonne souvent dans les files d’attente de chez Netto), un dénommé Tim Toupet, fait la tournée des festivals outre-Rhin en sautillant sur les accords entraînant d’une chanson qui parle d’un döner (kebab) sur une sono synthétique.

Evidemment, ce genre de texte est beaucoup plus drôle à trois grammes. Si possible dans un Biergarten, entouré d’amis musclés qui éructent.Mais fini de jouer les snobs ! Car y-a t-il plus constitutif de l’identité allemande que le schlager ? Tout y est : la référence à un plat ou une coutume nationale (le döner), des rythmes musicaux répétitifs -et rassurants-, de la blaguounette un peu lourde, et surtout, cette bonne humeur sonore une fois passées les premières chopes de bière.

L’intelligentsia a beau froncer le nez, force est de constater que le revival de cette musique populaire auprès des masses témoigne, tout comme le boom des culottes de peau et les dirndl bavarois (la fameuse Trachten Mode’), d’une réalité viscérale presque tribale.

Ach, les betits plaizirs te la vie en allemachne ! Oui, le schlager est jeune et trendy. Forever. Qui connaît les « après-ski » dans les Alpes n’aura pas manqué de remarquer de jeunes athlètes locaux se dandiner avec des oligarques russes et leurs greluches en fourrures sur « Wenn Du Mich Willst » d’une Andrea Berg, déguisée en Domina lors de ses performances scéniques.

 

 

Qui se rend en vacances sur l’île de Majorque -que les mauvaises langues surnomment le 17e Bundesland-, verra des vacanciers allemands, joufflus et rougis, crier en chœur sous les palmiers lors de « party schlager ».

Ach, qu’ils en profitent les bougres ! Les autorités des Baléares, épuisées par les invasions de hordes schleues durant l’été (10 millions de visiteurs à l’été 2012) ont décidé de reconvertir ce haut-lieu du tourisme de masse en Saint-Tropez sélect et d’attirer une autre clientèle dans des infrastructures adaptées. La fin des soirées schlager, une déclaration de guerre à l’Allemagne d’en bas ?

(Article publié par Ijsberg//Oeil de Berlin, mars 2015)

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