« Tröglitz est partout en Allemagne »

Au rayon des récentes hontes made in Teutonie, on connaissait le sieur Lubitz, co-pilote kamikaze de la GermanWings, il y aura désormais le bled de Tröglitz. Tröglitz est une bourgade sans histoires en Sachsen-Anhalt, ex-Allemagne de l’Est : 2 700 habitants, ses nains de jardins, ses petites routes cahotantes et le mémorial dédié aux morts de son « KZ » (camp de concentration) dans la campagne environnante. La fête, quoi.

Dans la nuit du samedi 4 avril, une bande de mongolitos a incendié le foyer qui devait accueillir une quarantaine de réfugiés en mai prochain. Dans un village aussi petit que Tröglitz, on aurait pu imaginer que retrouver les pyromanes serait un putain de Kinderspiel (jeu d’enfants). Pas du tout. La police a passé le week end de Pâques à faire du porte-à-porte pour retrouver les coupables. Chou blanc. Elle a fini par promettre 20 000 euros à qui dénoncerait les auteurs de l’incendie criminel. Sans succès, pour l’instant.

En mars dernier, le maire CDU de Tröglitz, Markus Nierth, a dû démissionner face aux menaces perpétrées contre lui et sa famille par des militants d’extrême-droite. Nierth a été victime de pressions parce qu’il voulait accueillir des réfugiés dans le village. Depuis janvier 2015, en réponse à la solidarité et à l’engagement civil de leur maire, les brutes épaisses du NPD (le parti néo-nazi) organisaient chaque dimanche des « petites balades« . Ils protestaient notamment contre le risque représenté par « l’invasion d’immigrés en Allemagne » entre « le bruit, la pollution (sic), les délits et trafics en tous genres« .

Outre-Rhin, le scandale enfle, les médias jouent les atterrés, les politiques les étonnés, mais Reiner Haseloff, ministre du Land de Sachsen-Anhalt, évoque, lui, un problème de xénophobie sur l’ensemble du territoire fédéral. « Tröglitz est partout en Allemagne » a-t-il ainsi mis en garde.

En 2014, il y aurait eu en ex-RDA près de 80 manifestations d’opposants à la constructions de lieux d’accueil pour immigrés. Exemple à Bautzen (une région que l’on appelle en riant « Tal-des-Ahnungslosen« , la « vallée des débiles » parce qu’elle est profondément enclavée, tout contre les frontières de la République tchèque et de la Pologne) : à l’automne, une manifestation anti-immigrés a été organisée et soutenue par la branche teenager du NPD, alias les ‘Jeunes National Démocrates’. Non mais allô quoi ? On croit rêver : bientôt ils vont mettre leurs petites chemises marrons et défiler le poing en l’air ?

Entre tags de croix gammées, destructions volontaires et incendies criminels, en 2014, la police allemande a recensé 162 actes xénophobes contre des lieux accueillant des réfugiés, un chiffre qui a été multiplié par six en deux ans. 24 saccages en 2012, 58 en 2013 et 162 en 2014 toujours selon les statistiques du Bundeskriminalamt (BKA). Même chose avec les violences physiques ou verbales, liées à l’extrême-droite qui ont explosé ces deux dernières années. Total swag ce 1933 revival !

Cette bonne flambée raciste est consécutive au boom de l’immigration outre-Rhin : l’Allemagne, qui gagne péniblement ses jalons de société « multi-kulti », est devenue en 2013 le premier pays d’accueil en Europe avec un solde migratoire positif de quelque 430 000 arrivants. Ce chiffre, en hausse de 13,5 % sur un an, était inédit depuis 1993. L’Office fédéral des statistiques s’attend à ce qu’il dépasse les 470.000 en 2014.

La majorité des immigrants (58%) sont des citoyens européens du Sud ou de l’Est (Polonais, Grecs, Espagnols) fuyant la crise économique. Le reste sont des demandeurs d’asile de Syrie ou d’Afrique, chassés par la guerre.

Voir l’article précurseur de votre servante en décembre dernier : L’Allemagne, néo-nazie ou multikulti ?

Chacun ici, se souvient de la flambée de violence xénophobe d’une population déclassée au lendemain de la réunification, avec les émeutes racistes de Rostock en 1992.

Mais enfin, bon dieu, l’Allemagne est aujourd’hui l’économie la plus prospère du Vieux continent avec un taux de chômage à faire pâlir les Français (ja wohl, 4,8%), des exportations qui cartonnent, une croissance stable. Alors diable, qu’est-ce qui se passe ? L’éclosion, durant cet automne, de mouvements de protestation aux noms de villages-vacances sur la Costa del Sol traduit pourtant un tout autre climat social, bien loin du « Wirstchaftwunder 2.0 » (miracle économique 2.0).

« Il y a trop d’étrangers, les immigrés profitent bien de notre système » ou « Hitler était ok, les Juifs ont trop de pouvoir » : le discours salement xénophobe se libère et les néo-nazis se décomplexent.

Que ce soit Pegida (les Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident), Megida (Magdebourg contre l’islamisation de l’Allemagne), Legida (Leipzig contre l’islamisation de l’Allemagne), Bärgida (Berlin blablabla), Bagida (Bavière lalalala) ou Sügida (Südthuringen gnagnagna)…les mouvements anti-islam poussent comme des champignons sur les réseaux sociaux, avec leurs drapeaux Schleu et l’interdiction de parler à la « lügenpresse », les « médias menteurs ».

Après sa scission interne en février, Pegida, que tout le monde pensait atomisé par le scandale de son leader Lutz Bachmann déguisé en Adolf H sur sa page Facebook, a repris du service. Tous les lundis, les « Montagsdemo » sont donc ré-organisées à Dresde.

La frénésie médiatique s’est tarie, néanmoins les participants sont de retour, avec leurs bougies et leur silence, vraiment flippant. L’ancienne égérie, la blonde peroxydée+sourcils Garbo, Kathrin Oertel, qui avait déserté la tête de Pegida suite à des « menaces islamistes« , juge elle-même que le mouvement s’est « radicalisé« . Dans une interview au Tagespiegel, l’ex-diva Pegida déplore que la mouvance accueille de plus en plus « d’extrémistes d’extrême-droite« .

Lundi prochain, le 13 avril, l’apôtre anti-islam et chef du parti populiste néerlandais PVV, le blondinet Geert Wilders, est attendu à Dresde pour parler à la plèbe. Le mouvement se cherche un leader et des relais en Europe avant, probablement, d’aller bousculer l’échiquier politique allemand. Entre le Front National, Aube Dorée ou le Jobbik hongrois, les exemples ne manquent pas.

(Article publié par Ijsberg//Oeil de Berlin, avril 2015)

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