Hommage au migrant inconnu

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‘Die Toten kommen’. ARGH. C’est la petite phrase de ce mois de juin à Berlin, placardée sur des affiches aux quatre coins de la ville, relayée par les réseaux sociaux, les médias locaux ou cette vidéo.

Elle signifie, « les morts arrivent ». Un titre bien flippant pour cette action artistique coup de poing, lancée par le Zentrum für politische Schönheit (ZPS), alias le ‘Centre pour la beauté politique’.

« Plus question de laisser les migrants morts en Méditerranée pourrir dans des chambres froides ou des sacs poubelle. Nous voulons les rapatrier au cœur de l’Europe, » ont déclaré les membres de ce collectif de théâtre radical qui n’y vont pas par quatre chemins. Leur objectif : ramener les victimes de l’immigration clandestine et les inhumer dans un cimetière-mémorial créé de toutes pièces devant la Bundeskanzleramt.

Sous les fenêtres d’Angela Merkel donc. Je vous entends déjà pousser de petits cris d’orfraie. Continuez à lire.

Dimanche 21 juin, sacrée « journée mondiale des réfugiés », les activistes du ZPS organisent une grande marche dans les rues de la capitale allemande. Cette semaine, les corps de clandestins décédés en Italie ou un Grèce, devraient recevoir une dernière demeure digne de ce nom : être enterrés dans des cimetières berlinois lors de cérémonies de recueillement, dont les lieux exacts et dates sont pour l’instant tenus secrets. Und Sonntag, après la démo et à coups de tractopelle, le ZPS va installer un mémorial géant devant le jardin de la Chancellerie, une série de tombes blanches en hommage au « migrant inconnu ».

Le week-end du solstice d’été 2015 risque de rester coincé en travers de la gorge de la Chancelière Playmobil. Mutti, qui organise d’ailleurs une conférence internationale sur le sort des réfugiés syriens au même moment, va-t-elle apprécier le spectacle ?

Le collectif artistique ZPS explique la genèse de sa nouvelle « grosse aktion », financée en partie par une campagne de crowdfunding, au quotidien Sueddeutsche Zeitung : « En Sicile, terre d’accueil de milliers de réfugiés, les activistes du Centre ont avec l’accord des familles et la participation des imams et prêtres locaux, exhumé les cadavres de ces disparus en mer, après les avoir récupérés dans des fosses communes, dans des sacs poubelles ou des chambres froides. Afin d’organiser pour ces victimes sans nom et sans visages des funérailles dignes de ce nom, ces restes ont été envoyés en Allemagne. Les cadavres sont aujourd’hui en route. »

Un humanisme agressif pour frapper les consciences et réveiller les esprits

Die Toten kommen n’est pas la première action du Centre pour la beauté politique, né en 2010. Sur son site Internet, ses membres revendiquent un « humanisme agressif », aspirent à « la beauté morale, la poésie politique et frapper les consciences ».

En novembre dernier, lors des célébrations des 25 ans de la chute du Mur, ils avaient déjà démonté des croix d’hommage aux morts du Mur pour en faire des mémorials dédiés aux victimes du « nouveau rideau de fer » : ces clandestins noyés aux portes de l’Europe, encore.

Le collectif auto-proclamé « incubateur le plus innovant de nouvelles formes d’action théâtrales » alterne performances, actions et usage des réseaux sociaux. Un poil branlette, très berlinois, dans la droite lignée du théâtre d’avant-garde de la Volksbühne et de son engagement politique, parfois violent et sans compromis (avec beaucoup de pipi-caca ou des jolis pénis nus sur scène).

Malgré leur côté « politically correct« , force est d’admettre que les Allemands sont non seulement pionniers mais qu’ils excellent dans cette mouvance du théâtre radical. En 2000, l’enfant terrible, le regretté Christoph Schlingensief (décédé en 2010 à 49 ans) avait déjà monté un spectacle de théâtre interactif à Berlin où il mettait en scène des demandeurs d’asile. Le public était invité à décider des expulsions à prononcer : qui et vers quel pays.

Cette fois-ci, peu importe les frontières entre fiction et réalité. Die Toten kommen est une action qui dérange, et c’est tout ce qui compte. « Krass » comme on dit en allemand. Un choc. Dans son clip choc, les activistes entendent « présenter sous les yeux de l’opinion publique européenne le résultat d’un massacre bureaucratique. »Et rendre un peu de dignité à ces migrants qui sont morts du rêve qui devait justement les sauver : l’exil en Europe.

Que faisons-nous des cadavres des migrants ?

« Die Toten kommen » est une salutaire piqure de rappel pour nous tous. Replaçant une réalité bien glauque juste sous nos yeux. Peut-être parce que ces naufrages, ces rafiots qui coulent semaine après semaine, sont devenus une routine. Les centres d’accueil en Italie et en Grèce sont débordés, malgré la bonne volonté des habitants du Sud et leur générosité. Et nous restons loin, comme blasés, anesthésiés.

Combien de morts aux portes de l’Europe ? Depuis le début de l’année 2015, plus de 40 400 immigrés clandestins ont débarqué en Italie, et 1 770 hommes, femmes et enfants sont morts ou ont disparu en tentant la traversée, selon le décompte de l’Organisation internationale pour les migrations.

C’est trente fois plus qu’en 2014. Ce ne sont que des chiffres. Au-delà des statistiques, il y a cette insupportable question : que faisons-nous de leurs cadavres ? Il n’existe pas d’enterrement ni de procédure officielle. On ne sait rien sur eux et on veut en savoir le moins possible. N’est-ce pas la manière de traiter ses morts qui témoigne du degré d’humanité d’une société ?

Nos pays de l’Union européenne qui sont libres, en paix et plus ou moins riches, mettent un point d’honneur à respecter les droits de l’homme. Mais à quel prix et avec quelle violence notre paix et notre prospérité sont-ils défendus ?

Des cadavres gonflés dans des sacs poubelles ? Entreposés dans des frigos réfrigérés, des morgues de fortunes ou jetés à la hâte dans des fosses communes ?

Sur la scène politique, le torchon brûle déjà et la zizanie a commencé entre les Vingt Huit. A Vintimille, la France ne veut pas ouvrir ses frontières, l’Italie se sent trahie, et le fougueux Matteo Renzi a d’ores et déjà menacé ses acolytes européens d’un plan B en cas de « non répartition équitable » de l’afflux de migrants entre pays européens.

Dimanche 21 juin, à Berlin, en Sicile ou en Grèce, rappelez-vous, c’est l’été mais aussi la journée mondiale des réfugiés. Avec des sacs poubelles sous nos fenêtres.

(Article publié sur Ijsberg//chronique Oeil de Berlin, juin 2015)

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