Schleu Biz

De retour en Allemagne, j’y ai repris, non sans enthousiasme, ma vie de freelance en peignoir et string panthère, pardon mes activités médiatiques. De manière parfaitement arbitraire, j’ai décidé de baptiser cette chronique de rentrée # « Schleu Biz » (© GZ). Car force est de constater que le Schleu fait recette.

Lorsque je suis partie m’installer en Allemagne il y a 7 ans et demi, l’évocation de la patrie des Saucisses Molles n’évoquait guère l’excitation de mon entourage. Mes sympathiques amis ne manquaient jamais de souligner avec des rires de hyènes que j’allais devenir « une grosse en Birkenstock qui salue les passants en levant le bras ». Avec les rédacteurs en chef, cela n’avait pas vraiment été la fête du slip non plus, à l’idée de passer quelques piges depuis la Hauptstadt : « L’Allemagne, quelle idée ! Tu vas manger de la choucroute ? »  (silence gêné)

Une fois sur place, lorsqu’entre deux reportages follement excitants sur les femmes violées en Bosnie ou les « euro-orphelins » polonais, j’allais boire des binouzes avec les correspondants locaux, ils finissaient généralement par fondre en larmes et m’avouer qu’ils se faisaient chier comme des rats morts, au vu de l’actualité allemande. Le dernier grand évènement hot, ç’a avait été la chute du Mur, 25 ans plus tôt, et ils avaient sacrément raté le coche, les pauvres bougres.

Depuis, ils devaient se coltiner annuellement en novembre le direct Porte de Branden-bourre pour « la commémoration » de la réunification, avec des bougies et des Ossis en gros plan. Il y avait bien eu l’organisation et la liesse du Mondial de football en 2006 et les cuissots musclés du jeune joueur  Schweinsteiger (dont le patronyme signifie ‘grimpeur de porc’). Depuis, c’était le calme plat. Même l’évènement majeur de 2008, la crise financière mondiale, n’est JAMAIS arrivé outre-Rhin.

Qui se souvient des années 2009, 2010, 2011, 2012, ici ? Il y a eu la réélection attendue de Mutti Merkel, plus indéboulonnable qu’un dictateur africain, pour la troisième fois en une décennie. Quelques images de football, du salon de l’auto, encore de la chute du Mur et un petit scandale cosy en 2011 sur fonds de révolutions arabes et de tsunami nucléaire au Japon : le nobliau en culotte de peau, Karl-Theodor Zu Gutenberg, ministre des Affaires étrangères chopé en flag’ pour avoir pompé sa thèse de doctorat a été jeté aux tigres (de l’oubli).

Allergique à la polémique

Bref, ces dernières années, l’actu en Allemagne s’est résumée à un long fleuve tranquille. Pas la moindre engueulade télévisée, pas de gros débats de société, ou alors « touchours bien poli », pas d’insulte, du consensus à tout prix et un coefficient d’attractivité proche du néant (sans parler des pulsions sexuelles d’amibes de ses dirigeants #DSK).

La société allemande a longtemps été plutôt policée, voire corsetée. Perfusée à la culpabilité (ce qui est très pratique pour avoir raison dans les dîners mondains). Les hommes politiques ou d’affaires y privilégient une apparence de respectabilité, enrobée de moralité et de respect des règles. Cela ne signifie pas qu’ils ne truquent pas la compta. Mais qu’ils sont très fort (ET fourbes) pour maquiller les comptes. Comme tout le monde. Et s’il n’est ni meilleur ni pire que les Grecs, la spécificité du Teuton, c’est qu’il ne veut pas de vagues. D’ailleurs, il a horreur de la polémique et préfère l’ennui au bruit.

De désespoir, certains correspondants étrangers ont fini par déménager à Bagdad -ou ont monté des start ups. D’autres sont restés fidèles au poste. Et ils ont fini par halluciner devant la place prise par Berlin dans les médias internationaux ces deux dernières années.

L’Allemagne à la Une

En 2015, la ronde de l’actu outre-Rhin a donné le vertige aux journos de France et de Navarre : entre la montée des islamophobes de Pegida, le crash de la GermanWings, la crise grecque, le boom de l’immigration et aujourd’hui encore le « sKandale Volkswagen ». Brusquement, l’Allemagne intéresse et fascine. On envoie des envoyés spéciaux au fin fonds de la Saxe, on réclame des experts sur les plateaux télés pour expliquer des mots compliqués. Certes, on en parle beaucoup et souvent mal : la superficialité de la broyeuse médiatico-politique hexagonale flirte parfois avec les pires clichés, voire l’anti-germanisme primaire dans les cas les plus irrécupérables (Mélenchon + Marine le Pen).

Ce n’est pas parce que les autorités ont décidé d’héberger des réfugiés syriens dans les petits jardins de Dachau que Schleu = nazi. Néanmoins, entre Coupe du Monde, performances économiques et leadership européen, nos voisins menacent de devenir insupportables de perfection. Les observateurs hésitent et se déchirent : que ze basse t-il en Germania ? Le pays est-il le premier de la classe européenne ? Un modèle à suivre ? Un contre-exemple ?

Au printemps dernier, le journaliste français basé à Berlin Sébastien Vannier a publié un excellent ouvrage intitulé : Les Allemands Décomplexés, une série de portraits et de reportages sur les récentes évolutions de la société allemande. On ne pouvait choisir un meilleur terme que celui de « décomplexé ». Oui, quelque chose a changé au Royaume teutonique. Une libération à pas de velours. Discrète mais sûre d’elle, la nouvelle Allemagne cherche ses marques : sur l’immigration, sur son rôle à jouer sur la scène internationale, sur l’Europe. « Surprenants, visionnaires, gagneurs, les Allemands d’aujourd’hui se tournent résolument vers l’avenir, » écrit ainsi Vannier. « La réussite économique du pays et le dynamisme retrouvé de sa capitale, Berlin, fascinent et dépoussièrent radicalement l’image du pays ».

Schizo parano

Cette identité en mutation explique les revirements, les volte-face et les tâtonnements. L’Allemagne est en quête de sa place en Europe et dans le monde. Un brin faux-cul, un brin perdue, un brin Janus. Un pacifiste, champion de l’exportation d’armes. Une « terre d’accueil » qui ferme ses frontières dix jours plus tard. Un pays qui plaide pour le respect de l’environnement et traficote ses berlines.

L’erreur des Français, de plus en plus rabougris, est toujours la même depuis 1870 : idéaliser l’Allemagne ou la clouer au pilori. Dans les médias, la chancelière Playmobil est devenu l’emblème de la schizophrénie actuelle, une sorte d’épouvantail, de bouc émissaire pour tous ceux qui n’ont rien compris à la nouvelle (et bizarre) Allemagne. De la crise grecque où elle a fait figure de « Walkyrie de l’Austérité » (à abattre) au drame des migrants syriens, durant lequel elle est devenue une sorte de Mère Supérieure européenne, en lice pour décrocher le prix Nobel de la paix.

Il est vrai que sur le coup des « canots », Mutti réputée pour sa lenteur, a carrément choqué le chaland. Ses compatriotes d’abord, les Français ensuite, ses partenaires européens enfin. Comment cette Ossi au regard sabre laser, réputée pour sa prudence et son sens du calcul, a-t-elle-cédé aux sirènes de l’émotion ? De l’expérimentation ? En ouvrant grande la porte de l’Allemagne aux réfugiés syriens, elle est pourtant la seule dirigeante européenne à avoir fait montre d’une once d’humanité et de courage politique. Tel un Indiana Jones en jupons, elle s’est jetée dans la bataille en déclarant, je cite  : »‘wir schaffen das« , « on va y arriver ». Une citation historique en Allemagne.

Car ici, on ne prend pas de décision sans au moins avoir une solution B et C plus un « plan » quinquennal : tout doit être mûrement pesé, analysé et réfléchi. Il semblerait que Frau Bundeskanzlerin ait changé, tout comme l’Allemagne d’ailleurs. On pensait les Schleus organisés, prévisibles et légèrement ennuyeux. Les années à venir risquent de prouver le contraire.

(Article publié sur Ijsberg//chronique Oeil de Berlin, septembre 2015)

Publicités