Trente ans et des poussières

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Comme beaucoup, je n’y étais pas. N’empêche, je suis touchée en plein coeur. Le fait de vivre à l’étranger en l’occurence ne change rien. Ou plutôt si : le décalage entre ce que l’on sent à l’intérieur ( choc intersidéral ) et la normalité de l’extérieur (hipsters moustachus ricanant devant leur latte macchiatto ) devient carrément insupportable. Comme beaucoup, j’ai passé mon week end dans un état de stress post-traumatique, en pyjama et perfusée aux chaînes d’info.

Pour un vendredi 13, la soirée à Berlin avait pourtant bien commencé : des amis, quelques litrons de rouge à l’apéro plus quiche maison tomates-reblochon et une petite partie de Question pour un champion (QPCU) qui nous attendait.

Un parfait dîner de Gaulois bobos trentenaires en somme.

La conversation battait son plein sur nos prochains déguisements pour notre soirée au KitKatClub, quand a résonné le premier couinement, une alerte sur un Iphone. Lire vaguement inquiète ces mots ‘fusillade à Paris‘, checker Twitter, Facebook, que dalle sur le site du monde.fr, penser à un règlement de compte puis rallumer une cigarette et se resservir de la glace au chocolat.

Au bout de dix minutes, sentir monter un sale pressentiment : prendre une gorgée de vin et demander à la cantonade qu’on allume quand même FranceInfo « juste pour voir« . Puis ce cri (signe de fin du monde) : « on peut mettre BFM sur l’ordi, t’as installé un proxy? »

Regarder comme hypnotisée, le cauchemar qui recommence : the same sale shit again and again. Ces bandeaux d’alerte jaunes et noirs qui défilent, la voix noué des présentateurs, les absurdes témoins « random » qui se succèdent pour raconter ce qu’ils ont vu (rien), les images en boucle de flics et les sirènes de pompiers qui clignotent dans les rues parisiennes.

Entendre incrédule « Bataclan », « prise d’otages », « stade de France », « kamikazes », « multiples attaques dans 10è, 11è« . S’emparer nerveusement de son téléphone pour tracker les amis en vadrouille dans la nuit parisienne  : „Put1, ca va, t ou?’ Appeler ceux qui ne répondent pas. Tracker sur les réseaux sociaux où sont les autres. Sentir la peur qui grandit dans son ventre, ce déjà-vu insupportable, moins dix mois après Charlie.

Cette impression de fin du monde, d’impuissance totale, de perte de repères.

Se raccrocher à l’alcool et à Googlenews pour grapiller la moindre info (heureusement parce que TF1 diffuse toujours le match de football France-Allemagne), fixer BFM sur l’écran de la télé, BBC sur la tablette, les reux rougis finir par tituber avant de se serrer dans les bras, voilà le genre de soirées « inoubliables » qu’on passe depuis janvier 2015 entre expat’. Je suis rentrée chez soi sur les coups de trois heures du matin, Iphone vissé sur l’oreiller, en comptant les morts au lieu des moutons.

Pas d’erreur, j’appartiens bien à la génération 11 septembre. Facebook a bien grandi avec nous : fini, les « poke » drague, maintenant on déroule son fil pour s’assurer que ses amis sont « en vie ».

Entre la gueule de bois et l’impression de s’être pris un building sur la tronche, déambuler le samedi matin au marché bio du quartier schicki-micki de Prenzlauer Berg prend des airs surréalistes : les noctambules en lunettes noires et les familles preppy regardent avec stupéfaction mes cheveux gras, mes cernes marqués et ma mine défaite. J’ai lhabitude.

Après Charlie et l’HyperCasher, je m’étais étonnée de la difficulté à partager le traumatisme de l’attentat avec les Allemands. Restés un peu en retrait, rationnels, froids. J’avais cru alors qu’après NY, Madrid, Londres ou Utøya, il commençait à se forger une sorte de solidarité européenne autour du terrorisme.

Ben, pas des masses en fait.

Ce week end, les chaînes allemandes n’ont pas interrompu leurs programmes, les conversations sur l’évènement sont restées très superficielles, même si les médias ont recouvert leurs Une de bleu, blanc, rouge. Le fossé entre « tout est tellement normal » dehors et la fracture que je ressens à l’intérieur est vertigineux. Je me demande si les gens seraient aussi calmes s’il y avait 130 morts par kalachnikov à Kreuzberg un samedi soir.

Je n’ose pas les interroger (je suis trop polie).

Le samedi soir, crise d’instinct grégaire, je file faire un tour à l’Ambassade de France à Berlin allumer quelques bougies : la porte de Brandebourg se pare de bleu, blanc, rouge mais nous sommes loin des 18 000 personnes réunies sur la Pariser Platz en janvier dernier.

Putain, serions-nous en train de nous « habituer » au terrorisme ?

A l’heure des comptes, je réalise que mes proches vont « bien« , autant dire un putain de miracle. Je pense fort aux autres, je lis de très beaux témoignages, certains qui transpercent comme des balles, d’autres qui glissent comme des larmes. Leurs auteurs sont souvent jeunes, ils y ont perdu un ami, connaissait quelqu’un ou auraient dû se retrouver là.

Parce que cette fois-ci, pas d’erreur possible, chacun sait que cela aurait pu être lui.

Les six attaques de ce vendredi 13 novembre, 129 morts, 333 blessés (pour l’instant) ont massacré un mode de vie, et plus encore, une jeunesse. Celle des trente ans et des poussières. Un verre en terrasse, un concert de rock, un restau entre potes : rien de plus banal, un vendredi soir normal à Paris. Les lieux visés par les djihadistes, de la cantine foodie du Petit Cambodge à la salle mythique du Bataclan, en passant par la terrasses du bar Le Carillon ne figurent pas dans les guides touristiques : non loin de l’épicentre bobo des 10è et 11è, ils sont pourtant indissociables d’une certaine jeunesse française.

Il suffit de calculer l’âge moyen des morts du carnage. Sur les photos qui commencent à circuler, impossible de se tromper : ils ont tous l’air d’être des potes.

Au fur et à mesure que les médias mettent à jour la liste des victimes, ces visages souriants en mode selfie ou profil Facebook apparaissent. Je suis loin, donc je clique et vis au rythme de ces physionomies et de leurs histoires qui envahissent mon imaginaire : ces trentenaires qui, vendredi 13, ont été butés dans les rues de Paris, parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment.

Le lendemain, Libération titre « Génération Bataclan » pour rendre hommage aux victimes, « une génération cosmopolite, fêtarde, ouverte« . Je me demande pourquoi tout le monde fait semblant de ne pas voir que ceux qui ont tiré ont le même âge que ceux qui sont tombés. 

Cette remarque fait mal, dérange, est presque insupportable. Parce que franchement y a t-il le moindre point commun entre l’épopée barbare de ces kamikazes sous MD, embrigadés dans les armées sanguinaires de Daesh et ces fêtards de tous les horizons, ravis de se retrouver dans les rues de la capitale, pour s’en mettre une belle et célébrer le début du week end ?

J’ai envie de dire „que dalle“. Personnellement, j’aimerais bien me faire les barbus, les découper en petits morceaux lentement, en les écoutant hurler comme des chiens (pardon).

Par contre, si je veux me montrer raisonnable, force est de constater qu’on parle bien de la même génération.

Des mecs entre 20 et 35 ans ans qui dégomment froidement des mecs de leur âge ou presque.

Nés en même temps ou presque, dans le même pays, biberonnés aux mêmes séries télé débiles, grandis aux mêmes écoles, avec à peu de choses près, le même référentiel politico-culturel français.

Comme les deux faces d’une seule et même génération. Frères et pourtant ennemis jurés.

Si l’on poétise, ceux qui sont tombés sont les enfants des nuits parisiennes, l’incarnation de la légèreté, d’une liberté teintée d’insouciance et d’insolence. Ceux qui ont tiré sont les enfants de la fracture sociale, de la petite criminalité et de l’intégration en panne (comme s’il existait un profil « standard » du jeune « djihadiste » parce que franchement entre les frères Tsarnaïev, Mohammed Merah ou les frères Kouachi, le parcours « gagnant » exclusion-prison-radicalisation est tellement similaire qu’on frôle le cliché ).

Ces deux mondes n’ont rien à voir l’un avec l’autre, ce sont deux camps qui s’affrontent à mort, entre les lumières du canal Saint-Martin et l’obscurité des banlieues HLM et le second a visiblement décidé d’éliminer le premier. C’est une histoire de haine et de jalousie, tragique comme comme Abel et Caïn ( je cite la…Bible, c’est dire mon état de choc)

Depuis dimanche, la psychose s’est emparée de Paname. Et ma colère monte : alors, c’est à cela que va ressembler notre quotidien, demain ? Une „guerre“ ? Vraiment ? L’état d’urgence, la fermeture des frontières, les perquisitions, la peur au ventre ? Un remake d’une gorgée de bière contre une AK47. C’est cela le monde dont nous héritons de nos pères, les heureux baby-boomers ? Les hommes politiques sont-ils tous des Chronos ? Prêts à dévorer leurs enfants ? Faire payer « leurs » guerres » par « nos » morts ?

Cet attentat qui n’est ni le premier, ni le dernier raconte surtout une génération brisée, l’histoire d’une jeunesse coupée en deux. A Paris, mais aussi Madrid, Berlin, Londres ou ailleurs, au-delà de ce Vieux Continent qui semble dorénavant en état de désintégration avancée. Une jeunesse européenne qu’il faudrait de toute urgence réconcilier.

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