Tolérance zéro à Cologne

Ach. Depuis le Réveillon de la Saint-Sylvestre 2016, les Schleus découvrent le harcèlement de rue et cela ne leur plait pas, mais alors pas du tout. L’émotion est vive outre-Rhin depuis la vague d’agressions sexuelles sans précédent qui a eu lieu à Cologne la nuit du 31 décembre. Les médias tournent en boucle, évoquant une « nuit de la honte » selon le Berliner Kurier ou scandant « nos femmes ne sont pas des proies » comme le Spiegel. Le scandale monte, au fur et à mesure que se succèdent les témoignages, comme celui de Maria, 22 ans, rapporté par Bild.

« Ils ont commencé par nous peloter directement. Leurs mains allaient vraiment partout. J’ai senti un doigt dans chaque orifice de mon corps. J’ai crié au secours et ils se moquaient de moi. »

D’après la Bolizei, plus de « mille personnes » seraient impliquées dans ces agressions qui se seraient déroulées devant la gare centrale et sur le parvis de la cathédrale de Cologne, parmi la foule rassemblée pour admirer les feux d’artifices du 31 janvier. Des bandes d’hommes ivres entre 18 et 35 ans, auraient agressé sexuellement, puis délesté les victimes de leur portefeuille. Une centaine de femmes ont porté plainte pour touche pipi, actes de harcèlement, d’attouchements sexuels et vols. Un viol aurait même été commis.

Illico presto, la Mère Supérieure Merkel a a téléphoné à la maire de Cologne pour lui faire part de «son indignation face à ces actes de violence insupportables et à ces agressions sexuelles». Celle-ci a un peu flippé et conseillé aux femmes de « garder une distance d’une longueur de bras » avec des individus suspects (le hashtag #einarmlang a fait les bonheurs de Twitter) Pour l’heure, c’est toute l’Allemagne, sa classe politique et ses citoyens, qui s’indigne, s’insurge, se révolte et crie au scandale.

L’enquête suit son cours, l’épluchage des vidéos filmées par les caméras de surveillance permettra bientôt d’identifier les agresseurs. Comme certains témoins évoquent déjà des agresseurs d’apparence ‘nord-africaine’, de type ‘arabes’, le débat risque de dégénèrer. La société allemande étant tendue comme un string depuis l’arrivée de 1,1 millions de réfugiés en 2015, la polémique sera probablement récupérée par les petits nazis de Pegida ou l’AfD, le parti d’extrême droite qui monte. Des histoires de mains dans la culotte vont être utilisées pour stigmatiser les réfugiés et alimenter la fronde anti-immigration.

Soit. Il est insupportable de déposséder les femmes et d’instrumentaliser leur corps à des fins politiques, enfin surtout, racistes. Mais cet évènement doit nous interpeller. Et faire réagir. Parce que concrètement, de quoi parle t-on ?

D’agression sexuelles en pleine rue. D’harcèlement, d’insultes sexistes, d’attouchements génitaux, de viol. Allez lire mon tumblr de chevet, le mythique payetaschnek, sobrement sous titré ‘tentatives de drague en milieu urbaine’ et vous comprendrez un peu mieux.

Extraits :

« Toi, j’te baise. »

Nice — en partant au travail, de bon matin. Après m’avoir regardée de haut en bas…. (J’étais en jean, bottes plates, doudoune.)

« Hey mademoiselle ! C’est combien ? Ca doit pas être bien cher, vu ta gueule… Eh reviens, je peux payer hein ! Sale pute ! »

Grenoble — en rentrant seule chez moi a 22h, deux gars en voiture qui s’arrêtent à coté de moi.

Quelle fille de Navarre ne connaît pas ce type de réflexion ?

Je dois avouer que depuis que je vis à Berlin, la notion même de « harcèlement de rue » a totalement disparu de ma mémoire et de mon environnement. J’ai totalement oublié les sifflements, les « t bonne » ou « tu baises », voire les moments de panique en entendant des pas derrière moi (et en agrippant mon trousseau de clés)

Certes, je ne suis plus...très…jeune.

Mais durant mes folles années parisiennes, j’ai tout vu : du pervers en imper qui se frotte à toi dans la ligne 12 bondée, à l’ouvrier qui ‘doit recoudre sa braguette’ (sic) dans une laverie de Montmartre, pendant que je suis tranquillement assise à lire ‘Guerre & Paix’. Quand je finis par lever la tête en me disant « c’est bizarre quand même son histoire de raccommodage« , il s’astique cosy friendly en me fixant. A ma grande surprise, je suis restée très calme. Je lui ai dit ( avec une voix de stentor )

– « Enfin, Monsieur, il y a des endroits pour cela. C’est inadmissible. Sortez d’ici. » Il a décampé direct mais c’est après que j’ai développé un traumatisme à l’égard de la « couture ».

Aucune de ces joyeusetés ne m’est jamais arrivée en huit ans chez les Teutons. Au début, on me disait juste de ‘faire gaffe‘ vers la station de Kotti (Kottbusser Tor dans le quartier de Kreuzberg), parce qu’il y avait pas mal « d’histoire de drogues ». Hé bien, franchement les amis, sortir du métro en jupette vers 3h du mat à Kotti ressemblait à une promenade de santé : les punks à chiens me saluaient gentiment et les petites frappes me tenaient la porte. Même les toxicos avaient l’air sympa.

En 2012, j’ai eu une piqûre de rappel en partant vivre à Brux’hell. Il y avait ce quartier d’Anneessens, en plein centre ville, où après avoir semé quelques emmerdeurs relous, j’ai refusé de remettre les pieds après 18h. Tout le monde le savait, tout le monde avait l’air de trouver cela normal. Résultat : incurie politique totale.

Fin 2012, une étudiante en cinéma vivant à Anneessens, Sofie Peters, décide de poster une vidéo : en caméra cachée, elle filme les remarques sexistes auxquelles elle est confrontée dans les rues de la capitale de l’Europe.

La vidéo fait le tour du monde. Sofie Peters fustige « l’inaction publique face à un problème universel« . Les médias s’emparent du sujet, les magazines féminins en tête, chacun fait mine de s’étonner de ce nouveau fléau de la vie urbaine moderne, la parole se libère.

Hé oui, tous les jours, en France ou ailleurs, des femmes, peu importe leur âge ou leur physique, sont confrontées au harcèlement dans rue. De l’insulte sexiste à la violence sexuelle.

Toutes mes copines ont leur petite histoire borderline à raconter. Elles ont intégré des stratégies psychologiques, caractéristiques de victimes. Qui n’enfile pas de pantalons pour « que ce soit plus difficile en cas de viol » ? Qui ne porte jamais de talons pour pouvoir « courir plus vite » ? Qui calcule ses itinéraires en fonction des zones qui « craignent » ? Qui trottine les yeux baissés pour éviter de « provoquer » le nouveau Guy Georges ?

A Paris, j’ai appris qu’on utilisait ce sympathique nouveau mot : ‘frotteur’. Exemple : « – Putain, je suis rentrée en métro, y’avait un frotteur. » Eloquent (et sympa), non ?

En fait, franchement, moi, je me fous de savoir qui ils sont ces « frotteurs ». D’où ils viennent, où ils habitent, leur profil, comment les éviter etc….Personnellement, je veux juste qu’ils prennent cher ces bâtards. Qu’ils se prennent une bonne amende dans le cul, qu’ils se fassent défoncer leur race par les keufs, qu’ils raquent leur mère (voire les envoyer au trou)

En France, les témoignages ont beau se démultiplier, les associations comme Stop Harcèlement de Rue mener des actions coup de poings pour sensibiliser les mentalités..personne ne s’est érigé publiquement contre ces pratiques. Je rappelle qu’il s’agit de…heuh…défendre la liberté des femmes à …simplement déambuler dans l’espace public.

Oh, il y a bien eu quelques petits plans d’actions sympa (et inutiles) mais personne n’a jamais fait du harcèlement de rue une priorité, voire une infraction punissable. Comme si après tout, cela faisait partie de la normalité. Bien sûr, on ne va pas encombrer les tribunaux en plus, c’est dur à prouver, non ? Et puis après tout, si tu portes une jupe courte, c’est que le viol, tu l’as bien cherché, non ?

Le débat sur les violences auxquelles les femmes sont soumises dans l’espace public n’est pas nouveau. La différence, c’est que l’Allemagne s’élève haut et fort contre cela. Personne ici, que ce soit les dirigeants politiques, les juges ou la police n’a l’intention de tolérer des actes qui sont devenus quotidiens dans d’autres villes, d’autres pays. La condamnation est unanime, les sanctions devraient être exemplaires. Les Schleus ont visiblement trouvé leur réponse, elle s’appelle tolérance zéro. Je dis bravo.

Chronique publiée dans Oeil de Berlin d’Ijsberg, janvier 2016.

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