Le KGB & moi

Non, mes biquets, les reportages ne sont pas toujours un moment de grâce. Surtout si avez une « nanny » de l’espace post-soviét au cul.

Mes premiers emmerdements avec les services spéciaux remontent à 2010. A cette époque, indécente de fraîcheur, je suis envoyée à Minsk, en Biélorussie pour couvrir un sujet gloire, beauté & dictature (je résume).

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Via Facebook et mon réseau, je cherche un « fixeur » pour caler le sujet, traduire et me guider à travers cet ex-pays satellite de l’URSS, plutôt verrouillé (je suis polie). Son président à poigne, le moustachu et amateur de tracteurs Alexander Loukachenko -que les ONG surnomment secrètement le « dernier dictateur » d’Europe- est en poste depuis 1994, soit deux bonnes décennies. Indéboulonnable, il est très copain avec son voisin direct, Vladimir Poutine (ce qui donne une petite idée de son amour de la démocratie).

Bref, des amis d’amis d’amis finissent par me recommander un certain Sergeï, la petite trentaine, qui répond à ses mails comme l’éclair et semble follement enthousiaste à l’idée d’organiser ma visite (pour une somme disons…hum…modique).

Sur la photo de son CV, il est absolument anonyme. Cheveux châtains et mèche bien peignée de premier de la classe. Sans odeur, sans couleur (le genre à se fondre dans la masse). Il parle français couramment.

Choper les visas et les accréditations n’est pas la partie la plus sympa du job mais Sergeï m’obtient toutes les paperasses en moins de 24h. Je reçois même une invitation officielle à la Fashion Week de Minsk en front row et en backstage et tout le gratin de la mode locale semble vouloir témoigner pour mon article. Certes, je ne rédige pas un reportage sur les têtes d’ogives nucléaires mais quand même….cette excitation…cette facilité d’accès aux podiums….

Je tombe dans le panneau (en mode tendron). Je l’engage.

Deux jours plus tard, Sergeï vient me chercher à l’aéroport. Sa couverture, c’est un job au sein des Télécoms. Pratique, net, sans bavures. Il en profite pour me refiler une puce locale (pour mieux me surveiller). Je bats des mains en poussant des cris de joie. Plus tard, en fouinant dans les papiers de sa voiture, j’apprends qu’il bosse au sein de BelTech, la compagnie nationale de défense.

Il est habillé comme Columbo avec un imper bleu marine et un attaché case marron (drogues?). Au début, il joue les baby sitter en me raccompagnant tous les soirs en Lada jusqu’à la silhouette futuriste de l’hôtel Planeta. Devant l’entrée, il patiente moteur allumé pour vérifier que je suis bien rentrée dans le lobby, avant de me faire un petit signe de main à travers la vitre (coucou Sergeï !)

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Ensuite, Sergeï commence à se prendre pour mon rédacteur en chef. Il choisit les interlocuteurs « adaptés » à mon sujet et n’hésite pas à tronquer les questions, en fonction du risque politique son humeur.

« – Vous lui avez posé ma question sur l’absence de liberté politique ?

– Oui.

– Pourquoi la réponse que vous traduisez concerne Cindy Crawford?

… »

Il glisse parfois quelques consignes éditoriales, l’air de rien : « la crise économique ? Il n’y a pas de crise économique ici, Prune. » Parfois, il suggère des idées de ‘visuels’ comme un DA de magazine mode : « pourquoi ne pas aller rendre visite à l’organisation biélorusse de la couture, Prune ? » (C’est une usine où des couturières soigneusement alignées en robe de percale bleue et foulard sur les cheveux, nous attendent au garde-à-vous.)

Alors que je lui demande 25 fois par jour s’il travaille pour le KGB, il s’obstine à nier d’une voix douce:

« Alors, c’est sympa le KGB, Sergei? Tu me présente tes collègues? » (rire de hyène)

Vous regardez trop de films américains Prune! » (à la 26è fois, un brin crispé)

Sergeï refuse d’être pris en photo et n’est présent nulle part ni sur les réseaux sociaux, ni sur Google. Au bout de quelques jours, je comprends qu’il y a un truc chelou. Trois choses me mettent la puce à l’oreille : il ne s’énerve jamais ; il me vouvoie dans son français parfait, alors que nous avons le même âge et il ponctue toutes ses phrases de mon prénom.

Comme une duègne revêche du 16è siècle : « Vous n’êtes pas sérieuse, Prune »‘, « Faites-moi confiance, Prune ».

Au début, je reste fidèle à moi-même : un enfant mal élevé de 8 ans qui veut montrer son zizi en public. J’essaye de le semer, de lui soutirer des infos, de l’attendrir mais bon dieu, rien. Il me suit partout en permanence et surtout, il sourit comme s’il avait vu la Vierge (il se fout de ma gueule obviously).

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Je crie, je résiste, je tempête, lui reste toujours dans le décor, impassible ET insubmersible. Je comprends qu’il n’est pas un « fixeur » normal, sûrement un chaperon du régime. La Biélorussie de Loukachenko est une dictature, et les services de renseignement font partie du paysage. C’est à prendre ou à laisser.

Un jour, sa surveillance (et surtout la parano dans laquelle cela me met) me fait péter les plombs. Au bout du rouleau,  je glapis : « je vais me réfugier à l’ambassade de France (pour tout lui raconter que vous êtes un méchant et que Loukachenko est un dictateur) « . Il ricane : « Vous savez, il y a des micros aussi à l’ambassade, Prune. »  J’ai compris : « cela fait une semaine que tu es sur écoute! »

Une autre fois, nous sommes tous les deux dans sa voiture après une énième engueulade et il me lance sur un ton de conspirateur : « Restez-là Prune, j’ai un petit quelque chose pour me faire pardonner« . Il sort. Je suis persuadée qu’il va sortir un pistolet automatique pour me supprimer. Je commencé à hululer de peur. En fait, il revient avec sa guitare sur laquelle il se met à gratouiller l’une des plus jolies mélodies du répertoire russe « Ya Sprosil U Yasena ».

Si, c’est vrai, écoutez (je l’ai enregistré discrètement). La version moins crépitante est ici.

Ma plus grand fierté, c’est quand même d’avoir réussi à tromper Sergeï le dernier jour, en allant « bruncher » un dimanche dans des caves avec des dissidents. Il a dû l’apprendre le bougre puisqu’il m’a lancé ce petit avertissement en me ramenant à l’aéroport : « si votre article ne plait pas, vous ne pourrez plus jamais revenir ici, Prune. Ca serait vraiment dommage, le Bélarus est un pays plein d’avenir (sic). »

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