Profession reporter

En décembre dernier, votre sémillante servante, accompagnée de deux bodyguards musclés collègues s’est faite choper par le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB). En reportage grand-angle sur « l’île russe au cœur de l’Europe ».

Au bout de six heures d’interrogatoire au commissariat, le photographe allemand, le journaliste lituanien et moi-même avons déposé nos empreintes digitales au fichier des délits, laissé le flic à l’œil torve nous photographier de face et de profil et payé notre amende. Notre délit ? « Travail illégal », malgré (ou en raison de) notre visa presse.

Visiblement, journaliste étranger en Russie en 2015, c’est pire que trafiquant de drogue (ou oligarque).

Contrairement à la rumeur qui veut que l’obtention des visas presse pour la Russie soit un chemin de croix pour les journalistes indépendants, obtenir les nôtres avait été presque trop simple. Il avait certes fallu montrer patte blanche et apporter pièce d’identité, carte de presse, assurance, lettre d’un rédacteur en chef originale, résumé du reportage, liste de lieux à visiter et des personnes à interroger.

Une semaine plus tard, l’employée très blonde des nouveaux services du VHS, Visa Service Center mis en place par l’ambassade de Russie, me tendait mon passeport dûment tamponné, un léger sourire flottant sur ses lèvres peintes.

Le passage de frontière entre la Pologne et la Russie, dans un bus bondé conduit par un sosie de Patrick Juvet, se déroule de manière épique : arrivé au poste côté russe, tout le monde se rue vers un vieux bâtiment en béton fatigué. Dans leur guérite en plastique, sous les néons, les douaniers bloquent direct sur nos passeports étrangers. Le temps pour y apposer un tampon : 10 minutes.

Quelques babouchkas nous lancent des regards assassins dans leurs étoles de fourrure. On les retarde. Les bras chargés de paquet, elles rentrent d’une virée shopping à l’Ouest. Depuis la crise avec l’Ukraine, les sanctions européennes et la chute du rouble, les prix en Russie ont augmenté. Beaucoup de Russes de Kaliningrad se rendent régulièrement dans la Pologne voisine pour faire leurs emplettes.

On finit par arriver à Kaliningrad, un lieu très « goulag reloaded » qui n’a guère changé depuis la Pérestroïka : le centre-ville de Kaliningrad, ex-Koenigsberg, jadis cité prospère de Prusse Orientale et oblast russe depuis 1945, est enclavé entre deux autoroutes à la chaussée défoncée, entouré de blocs d’habitations.

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On comprend vite qu’on va ramer. Durant notre première interview, le premier jour, on reçoit un premier avertissement des autorités. Au bout de cinq minutes d’entretien dans le couloir de la mairie, deux types aux physiques banalisés déboulent et nous interrompent :

« Services spéciaux. Quelqu’un ­vous a vu pénétrer les lieux et vous a pris pour des espions. Passeports. »

Mon interviewé baisse le ton en soufflant derrière la plante verte :

« Je vous avais dit que Kaliningrad n’a pas vraiment changé depuis…heuh… l’expérience soviétique. »

Les agents « spéciaux » du régime de Poutine cultivent un look #preppy-boyish dont raffoleraient les rédactrices mode à Paris. Uniforme kaki, toque en fourrure et mallette en cuir, ils contrôlent nos papiers, en grognant des onomatopées.

Ils fixent nos passeports qu’ils tournent dans tous les sens, vérifient nos identités, et observent nos visas journalistes avec des… loupes ? Des lunettes ? Je suis trop loin pour voir.

La fixeuse me fait signe qu’elle gère. Au bout d’une vingtaine de minutes, ils semblent perplexes et se grattent la tête. Ils appellent leurs supérieurs et conversent en chuchotant au téléphone. Au bout d’une vingtaine de minutes, ils disparaissent dans l’escalier de marbre.

J’interroge mon collègue lituanien :

« – On va les revoir les deux blaireaux ?

J’espère que non, mais je crois que si. »

Le matin du troisième jour avait bien commencé. Ciel bleu azur, air pur − Kaliningrad est l’une des villes les plus polluées de Russie − et planning chargé.

À 10h, on a une visite en mode #urbex (exploration urbaine) du Dom Sovietov, l’ancien palais des Soviets, une carcasse de béton et de verre d’une vingtaine d’étages dominant tout Kaliningrad et restée inachevée depuis la transition.

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En arrivant sur l’immense parking glauque, nous repérons cinq voitures de policiers. Personne, excepté nous trois, ne sait que nous devons passer la matinée à escalader la carcasse pour réaliser un shooting sauvage sur le toit. Ou c’est une pure coïncidence. Ou ils nous attendent et on a été balancés.

Nous choisissons prudemment de rebrousser chemin.

Une heure plus tard, nous filons quelques roubles au gardien pour qu’il fasse taire ses chiens et nous laisse entrer. Tags, cadavres de bouteilles d’alcool, canalisations éventrées et étages tapissés de mousse, nous commençons notre ascension pour finalement atteindre le sommet du Dom. Trente minutes plus tard, nous redescendons.

Au premier étage, le gardien vient nous chercher, baisse les yeux puis souffle qu’il y a un « problème ». Deux soldats surgissent brutalement derrière les piliers de bétons derrière lesquels ils s’étaient cachés.

« Venez avec nous. »

Ils nous escortent : à l’entrée, une dizaine de flics nous attend. Des gentils, et deux en civil dont les regards de fouine fleurent bon la déportation en Sibérie.

Les gentils contrôlent nos papiers, ils ne comprennent pas mes six prénoms. J’ai envie de crier : « C’est quoi ce bordel ? On a nos visas presse, bon dieu. » J’émets un couinement :

« Il y a un souci ? »

Les deux visages pas drôles s’immiscent dans la discussion, nous dévisagent et finissent par lâcher :

« – Police des migrations [depuis 2004, en Russie, les services de la police des migrations et du FSB ont été fusionnés, NDLR], on vous emmène au poste pour une vérification d’identité.

– On en a pour combien de temps ? On est overbooké aujourd’hui, je ne veux pas être en retard.

– Une vingtaine de minutes, » lance l’un en grimaçant.

Nous embarquons à bord d’une camionnette, escortés par un homme en kalachnikov. Sur le moment, je ne sais pas encore que l’une des écoles du FSB est située à Kaliningrad, paradis des cadres retraités militaires de l’ex-URSS. Sinon, j’aurais été plus prudente.

Je ne sais pas non plus que le FSB réussira là où mes proches ont toujours échoué : me faire taire durant six heures.

Nous arrivons au poste. Des officiers nous disent qu’ils vont nous interroger séparément.

Le commissariat est un open-space avec des portraits de Vladimir Vladimirovitch un peu partout et quelques drapeaux bleu, blanc, rouge. Les yeux de Poutine semblent me dévisager quelque soit l’endroit où je me trouve. Il y a le bon flic devant moi et le mauvais flic, qui observe la scène dans mon dos.

Je commence à flipper : après tout, un policier me parle russe dans le commissariat d’un coin que personne ne connaît excepté pour ses têtes d’ogives nucléaires.

Comme je ne comprends pas un mot, je dodeline de la tête et je souris au plafond.

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Le flic en question tripote ses stylos, tapote son clavier, regarde son agenda, souffle comme un phoque avant de rectifier lentement sa tenue. Je lui demande si on en a pour longtemps. Il sourit lentement et me dit qu’il veut finir « vite » et qu’il a des affaires « beaucoup plus urgentes » à régler que notre trio. On restera 6 heures. « Traduis », dit-il à mon collègue lituanien qui a sorti sa « poker face ».

« Je vais vous poser des questions, vous avez le droit de refuser d’y répondre. »

 Le ton est solennel, j’imagine que je vais devoir résoudre des trucs hyper pointus et que la potence n’est pas loin. En fait, ce sont des questions sans intérêt : si je suis mariée, où j’habite, mon numéro de téléphone, etc.

Je balance tout. Je veux montrer que je suis une personne obéissante et coopérative. Le seul moment où je refuse bizarrement, c’est quand il demande « combien je gagne » (700 euros)

Il me demande plusieurs fois pourquoi je suis là, qu’est-ce que je fais, quel sujet, pourquoi nous n’avons pas l’accréditation du ministère des Affaires étrangères.

Selon la loi russe de 1994, chaque correspondant étranger doit solliciter une accréditation de Moscou pour travailler en Russie. Nous ne sommes pas des correspondants, mais des journalistes free-lance. L’ambassade est informée de notre projet de reportage puisqu’elle nous a délivré nos visas presse.

Le flic ouvre de grands yeux quand je prononce en articulant bien : « journaliste indépendant ». Il secoue la tête.

Il se répète, évoque une infraction, je me répète, ça dure des plombes. Le plus angoissant, c’est sa politesse. Il n’est ni brutal, ni soûl. Il se tait et souffle de nouveau, regarde mon passeport pendant de longues minutes. Il semble réfléchir. De temps en temps, il fait des blagues en russe à ses collègues qui s’esclaffent.

Visiblement, notre interpellation est l’événement de l’année.

Finalement, il me renvoie dans la « salle d’attente », appelle mon collègue photographe pour prendre sa déposition et confronter nos deux versions.

Il n’y a pas d’internet, c’est un lieu sans fenêtre aux murs épais, comme un bunker coupé du monde, je regarde les aiguilles de l’horloge défiler. Au bout d’une trentaine de minutes, il revient et lance fièrement :

« Nous sommes un pays démocratique, vous avez des droits et notamment celui à un traducteur ! Allez manger et revenez dans 30 minutes. On va vous trouver trois traducteurs officiels. »

L’un des policiers s’agite, passe des coups de fil dans tous les sens, pour trouver un interprète dans nos trois nationalités. Évidemment, c’est un stratagème pour nous garder plus longtemps.

Ils savent que notre collègue parle parfaitement russe et qu’il nous a tout traduit. On avale une soupe au coin de la rue et on revient au poste : c’est reparti pour plusieurs heures. Mêmes questions, mêmes réponses.

Enfin, les traductrices arrivent, l’une à peine majeure. La mienne a un air de lycéenne et semble plus familière des tutorials « make up » que du jargon juridique inscrit sur le procès-verbal.

« – Travail illégal, me dit-elle.

– Malgré nos visas journalistes? »

Elle hausse les épaules, se borne à traduire les paragraphes minuscules d’un passage législatif. Elle évoque la nécessité d’une accréditation officielle, une amende à payer et une interdiction de continuer le reportage sans autorisation.

Le cirque recommence en version originale. En allemand dans un coin, en français dans l’autre, en lituanien derrière moi. On se regarde tous les trois comme des cons. La nuit tombe.

« La déposition est presque prête, elle doit être signée. Maintenant, on va prendre vos empreintes, si vous acceptez bien sûr. » Faire son entrée au fichier des délits de Russie, c’est vraiment la fête ! Mon collègue allemand a son petit moment de folie : il veut appeler Amnesty. Mais à 18h30, Amnesty ne répond pas. Ni le consulat allemand d’ailleurs.

Nota bene pour la prochaine fois : ne jamais se faire interpeller en dehors des heures de bureau. « Notre procédure est légale », lui lance le flic d’un ton doucereux. « Les États-Unis font la même chose. »

J’ai l’impression que sous ce vernis de politesse parfait, tenter de faire valoir nos droits ne peut que retarder le moment où nous mettrons le nez dehors. Je repasse à l’entrée. Un flic prend ma main et appuie sur chacun de mes doigts pour qu’ils soient bien enregistrés par le détecteur.

Ensuite, il m’ordonne de poser de face puis de profil et active le flash fatigué de son appareil photo. Je jette un œil discret aux autres photos sur son ordinateur, des Tchétchènes barbus et des Ouzbeks clandestins défilent.

J’ai envie de lui demander ma photo pour mon profil Facebook. Ma traductrice rigole, gênée :

« Non, il vaut mieux pas. »

Les dépositions sont enfin prêtes, signées. Je passe chercher mon document dans une petite salle où sont réunis les gradés du FSB qui me lancent un regard mauvais.

Je pense qu’ils ne nous rateront pas la prochaine fois. À 19h01, nous sortons. À 19h02, nous nous engueulons comme des rats pour savoir si oui ou non nous allons payer l’amende (stress post-traumatique). À 19h05, nous allons boire des vodkas. Mais le cœur n’y est vraiment pas.

(Témoignage publié sur le Plus/NouvelObs. Jetez un oeil aux commentaires.)

 

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