L’empire du yoga

Outre-Rhin, le yoga est plus qu’un sport, c’est une véritable religion. Avec le bol de muesli et l’allaitement des enfants jusqu’à 10 3 ans, ce hobby fait la joie des habitants bios et follement bobos de Berlinpinpin. C’est simple, il y a dans la capitale près de 200 studios yoga qui s’adressent aux bébés comme aux seniors. Pas un hipster qui ne circule sans son « matte » (tapis) roulé en boule sous le bras, pas un magazine qui n’en vante les multiples bienfaits, pas une copine qui n’évoque les « révélations » du yoga sur sa vie intérieure (surtout sexuelle).

Ce n’est pas seulement un sujet de société mais aussi de génération. Les enfants de la crise et du sida, flirtant avec le burn out et la précarité sont prêts à tout pour un aller simple vers la sérénité (et l’harmonie tantrique). Bon dieu, donnez-leur des drogues ou des asanas ! Le yoga, cette discipline millénaire indienne serait-elle vraiment une pilule magique vers la paix de l’esprit (et le silence des organes) ?

Je n’ai rien contre un peu de méditation sur fonds de contorsion. Mais quand on sait qu’Heinrich Himmler lui-même était fana de yoga et le recommandait aux officiers SS comme aux kapos des camps de concentration, histoire « d’enrichir leur esprit et leur corps » (voire de de-stresser face aux files d’attente qui s’éternisaient devant les douches?), cela laisse songeur.

Plongée dans la crise existentielle de mon 35è anniversaire (date de péremption de la bonasse sur le marché drague), je songe qu’il est temps de devenir ENFIN une personne sensée. La faiblesse de mon activité cérébrale du moment (choix de mon épilation sourcils : Frida Kahlo ou Greta Garbo ?) me permet donc de me lancer dans l’expérience ouverture chakras.

Saviez-vous mes bons que depuis 2014 l’inénarrable ONU a choisi le 21 juin, jour de l’été et de la musique, pour célébrer une énième « Journée internationale du yoga« ? Allez chercher vos banjos et hop, tous à quatre pattes pour la plus courte nuit de l’année !

Au taquet de la tendance donc, lorsque j’arrive au club de sport, la lesbienne sympa de l’accueil semble en-chan-tée par ma décision. Il y a justement un « zuper cours » dans cinq minutes, à 9h pétantes. J’hésite : n’est-il pas un peu tôt pour me convulser sur un tapis -d’autant plus que je me suis envoyée une gencive de porc au petit déjeuner ?

Je m’approche de la salle et y jette un oeil méfiant : encore dans les limbes du sommeil (et de la mauvaise haleine), je découvre ahurie, la horde des gens qui se lèvent de bonne heure. Des femmes aux visages extatiques se ruent en piaillant vers les tapis de sol et commencent à s’étirer langoureusement devant le grand miroir.

La salle est garantie 100% oestrogènes. A croire que les pénis ont rarement besoin de se relaxer.

Une enquête du Tagespiegel estimait dernièrement que près de 5 millions de Teutons sont des adeptes réguliers du yoga, le pays compte près de 20 000 professeurs et la recherche de l’équilibre intérieur est devenu un business juteux de 42 milliards de dollars annuels.

Je m’installe prudemment près de l’entrée, histoire de me carapater tranquille si je n’aime pas. C’est une erreur stratégique. Ma tête se retrouve accolée au haut-parleur qui ne cesse de diffuser à pleins volumes une litanie au gong.

La prof arrive à petits pas légers, genre « oui, absolument, je marche sur l’eau, pas vous ? » Cheveux savamment attachés, tenue faussement négligée (la coupe grunge du sweat-shirt dénude la courbe de son épaule), silhouette parfaite d’un calme olympien : elle ressemble à un être de lumière, arborant un sourire béat sur les lèvres. „Namasté“ souffle t-elle d’une voix douce, avant de s’incliner devant nous, mains serrées à la Merkel.

Les autres ont l’air subjugué, je comprends que nous entrons à ce moment précis dans une véritable communion spirituelle : malgré nos boutons, notre poids et notre syndrome pré-menstruel, nous voulons absolument TOUTES être comme notre professeur de yoga. Je m’asseois péniblement en losange, avant de tenter une sorte de „cri primal“ collectif : en réalité, je bêle vaguement en feignant de fermer yeux, cherchant à discerner qui diable dans la salle a cette voix de stentor.

Les exercices commencent : il faut faire le chat, chien, cobra, toute l’arche de Noé y passe etc….accompagné de mantras qui révèlent la joie de l’existence pure.

Buddha ne devait pas vraiment être journaliste freelance.

Comme je n’entends pas bien (le gong), je copie sans vergogne les autres dans le miroir. Je sens quelques vibrations-bien-être m’envahir avant de transpirer, en soufflant de plus en plus fort.

La professeur enchaîne les postures ­comme une déesse hindoue, entre équilibre, grâce et souplesse. Je ne coordonne ni ma respiration, ni mes membres. A la trentième salutation au soleil, mes mollets me trahissent et je dois m’arrêter au risque de terminer paralytique.

Je m’allonge lourdement et je me souviens de vacances au fin fonds de la Crète, où j’avais vu débouler une espèce de secte yogi : un seul homme en mode gourou suivi par un troupeau de femmes qui faisaient leurs exercices new âge tous les matins sur la plage. Comme ils étaient tous très minces et souriants, j’avais été intriguée.

Aujourd’hui, je pense qu’ils ne se nourrissaient probablement que de graines germées, les pauvres et passaient leur temps à méditer (sûrement à cause de la très grande faute de leurs grands-parents nazis).

Au vu de ma performance actuelle, il semble que mon destin karmique se réduise à celui d’un petit goret boulimique qui se prosterne sur une terre instable.

Je tente de me re-centrer en cherchant un regard compatissant. A côté ma voisine lâche un vent, son visage reste impassible. Mmmmmmmm, je suis le chat, je suis la feuille, argh……C’est seulement quand la prof arrive pour me décaler la hanche et trois vertèbres, toujours en me souriant gentiment, que je pressens que tout ça va mal se terminer. C’est tout le secret du yoga : ça a l’air simple comme bonjour, tu veux te détendre et tu finis avec un claquage.

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