Le scandale de la NSU, le American History X allemand

La tolérance des autorités au terrorisme d’extrême droite en Allemagne n’est pas nouvelle. Scandale néo-nazi de la Bundeswehr, antisémitisme du parti AfD ou improbable cavale sanglante du trio de la NSU au tournant des années 2000.

Après plus de cinq ans d’enquêtes et de plaidoiries, le verdict dans le procès-fleuve de la NSU a été rendu à l’été 2018. Un procès dont les zones d’ombres racontent les manquements d’une justice, d’un Etat et d’une société qui n’en a pas fini avec les fantômes de son passé.

En juillet 2018, le Tribunal de Münich a tranché : ce sera perpet pour la femme la plus haïe d’Allemagne. Dans le prétoire, Beate Zschäpe, 43 ans, crinière sombre et yeux bleus délavés, continue d’arborer son expression de madone ou de ménagère butée selon les éclairages. Depuis cinq ans, aucun mot d’excuses n’a jamais franchi ses lèvres serrées et son silence d’or ou plutôt de plomb obscurcit encore les méandres d’une affaire hors norme.

Zchäpe est la principale accusée et seule survivante du Nationalsozialistischer Unterground (Clandestinité nationale socialiste) dit NSU, un trio de jeunes néonazis à l’origine d’une série de braquages, d’attentats à la bombe et d’une dizaine de meurtres xénophobes commis entre la fin des années 90 et 2011, au nez et à la barbe des autorités.

La cavale de la NSU, c’est American History X version allemande. L’histoire commence dans le tourbillon de l’Allemagne des années post-réunification : trois jeunes « Ossis » à la vingtaine boudeuse Beate Zschäpe, Uwe Mundlos et Uwe Böhnhardt se rencontrent à Iena, en Thüringe d’où ils sont originaires. Le Mur est tombé, eux sont paumés et zonent dans une RDA en état de désintégration avancée. Le trio traîne son ennui entre Zwickau, un no man’s land frontalier de la Tchécoslovaquie et Chemnitz, alias ex-Karl Marx Stadt. L’avenir sur place est à option limitée : devenir punk ou néo-nazi. Plombés par le chômage et galvanisés par les émeutes de Rostock contre des foyers d’immigrés vietnamiens, les groupuscules néo-nazis poussent comme des champignons dans les nouveaux Länder de l’Est. La NSU pour Clandestinité nationale-socialiste (NSU) se forme. De cambriolages en braquages, le trio est arrêté puis relâché avant de basculer dans la violence et la clandestinité. La radicalisation des « Bonnie, Clyde & Clyde » Ossis n’aura plus de limites.

L’an 2000 marque leur passage de petits délinquants à criminels organisés. Le 11 septembre 2000, ça sera deux flingues, huit balles pour un fleuriste turc de Nüremberg, Enver Şimşek, 38 ans. Comme ça au hasard. Suivront Cologne, Rostock, Cologne, Hamburg ou Münich. Treize ans, dix meurtres, quinze braquages et deux attentats à la bombe. Huit des victimes étaient des petits commerçants et immigrés turcs, l’une était Grecque, la dernière policière et allemande.

Malgré certains indices contondants, comme le fait que la même arme, un calibre Česká CZ 83 (de fabrication tchèque typique du bloc de l’Est) ait été utilisée pour chaque victime, aucun enquêteur ne fait le lien entre les crimes. Les perquisitions et les auditions s’enchainent la police et la justice continue d’attribuer à ces crimes à des « règlements de comptes mafieux » au sein de la communauté immigrée. La presse n’est pas en reste dans les préjugés et multiplie les gros titres sur les « meurtres kebab » (« Döner Morde »). Il faut attendre 2011 pour que le trio soit repéré.

En novembre, après un énième braquage, la police découvre les corps sans vie d’Uwe Mundlos et Uwe Böhnhardt dans un camping-car en Thüringe. L’appartement que le trio partageait à Zwickau est détruit par une explosion. Deux jours plus tard, Beate Zschäpe elle-même se présente spontanément à la police. Quatre autres personnes seront par la suite mises en examen pour avoir soutenu le groupe en fournissant armes, logements et faux papiers. Si le mutisme des accusés hante les parties civiles, le mystère NSU s’épaissit au fil des révélations et des rebondissements.

Comment expliquer une telle cavale ? Comment surtout, comprendre une telle impunité ? Pendant plus d’une décennie, la NSU a pu commettre des crimes racistes aux quatre coins de l’Allemagne, sans jamais être arrêté par les autorités. Surnommée parfois la « Fraction brune armée » en référence inversée à la RAF, le procès « mammouth » a commencé en 2013 à la Cour d’appel de Bavière de Münich. 379 jours d’audience, 815 témoins et 42 experts plus tard, une seule question est sur toutes les lèvres : les institutions allemandes, des policiers aux services secrets, se sont-ils rendu coupables de tolérance, voire ont-il encouragé le terrorisme d’extrême-droite ?

La cavale de la NSU est un trou noir, une zone d’ombres sur le visage souriant d’une Allemagne qui gagne, tolérante, multikulti et ouverte au monde. Négligence ou racisme institutionnalisé ? Incompétence ou aveuglement ? Face au scandale et aux questions soulevées par l’affaire, la Chancelière Angela Merkel avait promis aux familles des victimes en 2012 que « toute la lumière serait faite ». Aujourd’hui, c’est la lassitude qui a gagné. Trop tard ou trop peu. Les ramifications tentaculaires du procès et l’absence de volonté politique ont déçu.

Dans son bureau de Kreuzberg, Ulli Jentsch, le coordinateur du NSU Watch Blog (un site indépendant qui suit le procès depuis 2013 et relate l’intégralité des débats) ne peut contenir sa désillusion. « Certaines pistes ont été volontairement négligées, trop de questions sont restées sans réponses. L’enquête accumule les défaillances : destruction avérée de documents, d’indices et de preuves par les services secrets, témoins de mauvaise foi, stratégie du silence des accusés. Certaines requêtes des parties civiles n’ont même pas été prises en considération par Manfred Götzl, un juge méticuleux et autoritaire qui dès le début s’est concentré sur l’aspect légal, privilégiant la thèse d’une cellule « isolée ». Mais comment la NSU aurait t-elle pu commettre ses crimes, se cacher pendant dix ans, obtenir de l’argent et des armes sans le soutien d’un réseau néo-nazi beaucoup plus vaste ? »

Au delà des failles de la police et de la justice, l’impunité du trio jette surtout le discrédit sur l’Office de protection de la Constitution (Bundesverfassungschutz, BfV), alias les services de renseignements allemands. « Comment expliquer qu’une taupe du BfV ait été présente au moment et sur les lieux du dernier crime ? Pourquoi n’a t-elle jamais été convoquée à la barre ? Comment et pourquoi les services secrets qui avaient de nombreux informateurs au sein de la scène néo-nazie ne sont-ils pas intervenus plus tôt ? » Selon lui, la « dénazification » entreprise à la suite du procès de Nüremberg a longtemps été un « mythe » fondateur de la BRD. Mais nombre de postes importants dans les institutions judiciaires après 1945 ont été occupés par d’anciens nazis, jusqu’à la révolte de 1968. « Le BfV n’a jamais connu de changement de mentalité, ils se sont modernisés oui, mais pas démocratisés, » ajoute Jentsch.

La NSU serait-elle l’arbre qui cache la forêt ? Face à la fin d’un procès qu’il qualifie de « mascarade », Jentsch revient surtout sur l’occasion manquée de la société allemande de faire son auto-critique. « Comme lors du procès Breivik en Norvège, le procès de la NSU aurait pu être un vrai examen de conscience pour l’Allemagne. Nous conduire à nous interroger sur l’existence d’une tolérance au terrorisme d’extrême droite. Depuis 1945, il y a toujours eu un consensus public : une ligne rouge à ne pas franchir concernant l’extrême droite. Or, quand on voit Pegida ou l’arrivée de l’afD, le discours de radicalise de plus en plus. On est contre l’islam, contre le féminisme, les Verts et les étrangers. » 2015 a vu une explosion de 30% des agressions racistes avec 14 000 délits outre-Rhin selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. En 2016, la police recensait trois attaques quotidienne contre des foyers de réfugiés.

Et au printemps dernier, un autre scandale éclaboussant cette fois l’institution de la Bundeswehr relançait ce débat qui n’a pas fini de convoquer les fantômes de l’histoire. Un soldat allemand, Franco Albrecht s’était fait faussement enregistrer comme un demandeur d’asile syrien et projetait un attentat qu’il aurait attribué pour discréditer les réfugiés. Cet admirateur du Troisième Reich n’était pas le seul officier à afficher ses sympathies xénophobes au sein de l’armée, puisque c’est tout un réseau néo-nazi qui a été démasqué.

« Un débat comme celui sur la « Leitkultur » (culture dominante) relancé par la droite conservatrice de la CDU aurait été impensable il y a encore cinq ans en Allemagne. Le racisme est devenu un véritable problème de société« , s’indigne de son côté Gökay Sofuoğlu, le président de la Türkische Gemeinde in Deutschland, qui soutient les familles des victimes dans le procès. « Les plaidoiries finales de la NSU sont remplis de trous. C’est un camouflet pour les familles. » La Chancelière n’a pas tenu sa promesse.

Pour nombre d’observateurs de la communauté turque, les dédales tentaculaires du procès posent également la question de la responsabilité du gouvernement. Les commissions d’enquête parlementaires mises en place dans chacun des Länder et au Bundestag se sont contentées de rendre un rapport plus que timoré en 2013 sur le rôle : « c’est le refus de la police et des services secrets à croire en l’existence de structures terroristes néo-nazies en Allemagne qui explique pourquoi le lien entre les meurtres n’a pu être établi plus tôt. » Néanmoins, de récentes obstructions politiques témoignent néanmoins de ratés qui vont au-delà de la simple négligence. « Le président du Land de Hesse (Volker Bouffier) a décidé en juillet 2017 de classifier des documents susceptibles de faire avancer l’enquête, au nom de la sûreté de l’Etat, » reprend Sofuoğlu. « Il est impossible de séparer le droit et politique à partir du moment où l’Etat est impliqué, même indirectement. Tant que les complices présumés de la NSU restent libres, que les enquêtes sur les fonctionnaires des services secrets sont bloqués, que les victimes sont considérés comme des agresseurs, tant que le racisme fait partie des structures étatiques, alors le vivre-ensemble pacifique dans notre pays sera menacé. »

Cette enquête commandée par l’Obs a été écrite en 2018 mais non publiée. J’ai choisi de la mettre en ligne (non actualisée) parce qu’elle éclaire et remet en perspective la tragédie de Halle, survenue en octobre 2019.

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