Bordels à Berlin, la prostitution, un business comme un autre

6h30. Seul le ronronnement de l’aspirateur vient troubler l’ambiance feutrée d’Artemis, le plus grand bordel de Berlin. « 4 000 mètres carrés de détente et de plaisir » ouverts de 11 heures à 5 heures du matin.

Marina Ludwig, 45 ans, attaque son service matinal d’entretien. « C’est sûr, au début, il faut s’habituer, ne pas trop penser à ce qu’on nettoie », souligne-t-elle sans rire. « Mais les filles sont sympas. Et puis le salaire est très bien. »

Pas un bordel, mais un club de « culture du corps libre »

Ouvert en 2005 par un entrepreneur turc avisé, Haki Simsek, l’immeuble gris en contreplaqué, aux faux airs de centre commercial, se niche en bordure d’autoroute dans la banlieue ouest de la capitale allemande, qui compte quelque 700 bordels.

A l’intérieur, l’ambiance est davantage parties fines que poids lourds : lumière tamisée, peintures Renaissance italienne et double vitrage. Sans oublier les deux cinémas et « l’espace wellness » offrant aux habitués hammam, massage ou saunas.

Dans les chambres, un écriteau discret : « On demande aux filles de bien vouloir économiser sur les mouchoirs en papier. » Décrié lors de la Coupe du monde 2006 pour ses prestations « à la chaîne », Artemis se targue de pouvoir accueillir jusqu’à 600 clients pour une centaine d’employées.

Vanessa Rahn, 20 ans, la responsable communication, ne parle pas de « bordel » mais de « club FKK », pour Frei Körper kultur [culture du corps libre] : les filles s’y promènent nues.

Le « staff » se veut multiculturel, les prestations aussi : entre « Französiche » [une pipe avec ou sans préservatif] ou « Griechische »

. Les tarifs sont fixés par la maison : la demi-heure coûte 60 euros. Après s’être acquittées d’un « droit d’entrée » de 90 euros par jour, les prostituées touchent l’intégralité de leur « service ».

Assurance chômage et couverture maladie

Ici, « pas besoin de formation », la période d’essai dure deux jours. Suivie, si elle est concluante, d’une embauche en bonne et due forme avec contrat de travail, couverture sociale et points retraite.

Depuis la loi de légalisation de la prostitution en 2002 en Allemagne, les prostituées sont devenues des travailleuses comme les autres, assimilées au statut « d’indépendantes ». Le sexe exercé en freelance ouvre des droits à l’assurance chômage et à la couverture maladie. Près de 450 000 prostituées sont comptabilisées dans tout le pays, contre 15 000 à 30 000 en France en France.

« Nos critères de sélection ne sont pas basés sur le physique », souligne Vanessa Rahn. Il faut être « sympa ». Et « discrète » surtout. Adresses de baby-sitters, tests HIV, séances d’acupuncture et planning sont placardés sur un grand panneau de liège dans le vestiaire du bordel, où les filles, âgées entre 18 et 40 ans, troquent leur jean et leur identité civile contre cuissardes et nom de scène.

Alanguie sur le canapé en Skaï, Michaela, peignoir entrouvert sur bronzage intégral, attend de prendre son poste. Elle tapote un message à son fils sur l’un de ses deux iPhones.

Roumaine de 29 ans, elle profite des heures de fermeture pour faire ses courses au supermarché du coin. Elle vient en général trois jours par mois à Berlin, où elle dispose de sa chambre au dernier étage. « C’est propre. On est libre de nos horaires… mais aussi de nos clients », explique t-elle. « Moi par exemple, je ne fais pas les gros, ça ne passe pas, » sourit-elle, en tapotant sa cigarette de ses ongles manucurés.

Culture du corps moins pudique, essor du mouvement naturiste ou influence politique des féministes qui ont toujours été favorables à la légalisation : en Allemagne, la prostitution n’a rien de tabou. « Le rapport marchand à la sexualité est beaucoup plus répandu qu’en France, » témoigne le sociologue Yves Sintomer, directeur adjoint du centre franco-allemand en sciences sociales Marc Bloch à Berlin.

En 2002, le gouvernement Schröder a surtout su faire montre de pragmatisme en œuvrant pour une reconnaissance juridique et sociale des prostituées. Une attitude à l’opposé de la loi française sur la sécurité intérieure, votée un an plus tard, sous l’influence de Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Intérieur, et qui sanctionne le « racolage passif », alors même que 59% des Français sont favorables à la réouverture des maisons closes.

Yves Sintomer rappelle :

« C’est là tout le paradoxe et la perversion de la situation en France : les prostituées paient des impôts alors que l’activité est interdite. »

« La prostitution ne sera jamais un boulot comme un autre »

Sécurité, hygiène, protection des filles contre d’éventuels souteneurs ou des réseaux de proxénétisme : outre-Rhin, la majorité des prostituées exercent au sein de bordels, salons de massage ou bars à hôtesse. Seules 3% d’entre elles travaillent sur le trottoir.

Les statistiques de la police montrent que l’activité criminelle du « Milieu », liée à la mafia, a diminué depuis 2002. Mais les travailleuses du sexe seraient également plus nombreuses : touchées par la précarité économique, de nombreuses jeunes filles, en provenance des pays de l’Est notamment, se sont « lancées » dans le business, encouragées par cette apparente normalisation de la profession.

Marion Detlefs, travailleuse sociale pour Hydra, une association de défense des prostituées qui célèbre ses trente ans sur le pavé berlinois, explique :

« Je ne crois pas que la légalisation ait changé tant de choses. La prostitution n’a jamais été et ne sera jamais un boulot comme un autre, dans un bordel ou pas, qu’il y ait un cadre juridique ou non. »

A ses yeux, le vrai problème vient de la crise économique. Selon des estimations du service fédéral des impôts, une prostituée touche en moyenne 110 euros par journée travaillée, loin des 80-100 Deutsche Mark [100 euros] en vigueur dans les années 80 pour une passe. Cette précarité conduit souvent les filles à « accepter de faire ce dont elles n’ont pas envie juste pour gagner leur mois », dit encore Detlefs.

Réductions pour les vieux et les chômeurs

En 2005, Regina a ouvert la Maison d’Envie, un bordel « familial » situé dans une arrière-cour du quartier trendy de Prenzlauer Berg. Pour cette ancienne monitrice d’auto-école en ex-RDA, la loi de légalisation a surtout permis à l’Etat fédéral de « s’en mettre plein les poches pendant que nous, on coule. »

Cette année, son chiffre d’affaires a chuté de 50%. A Berlin, la concurrence est « très lourde » : près de 700 maisons closes, salons de massage ou bars à hôtesse sont ainsi répertoriés. Sans compter les « hobby hure », les prostituées occasionnelles.

Difficile ainsi de rivaliser avec un établissement comme le Pussy Club, qui a imaginé l’été dernier son forfait « flat rate » (taux fixe) : sexe illimité + boissons + nourriture, le tout pour 70 euros.

L’industrie du sexe locale ne manque pas d’imagination pour attirer le chaland, proposant pêle-mêle des réductions spéciales « seniors » ou pour les allocataires de Hartz IV -l’assurance chômage.

Regina refuse de « faire dans l’usine à viande ». Au printemps, elle a décidé de mettre en avant le « tarif écolo » pour ses clients venant à vélo. Mais les cyclistes ne se bousculent pas au portillon.

Dans le petit salon attenant aux chambres, absorbée par une telenovela, Betty, 26 ans, déguste son kebab en string panthère. Il y a cinq ans, elle prenait un aller simple Cuba-Berlin pour suivre son homme allemand. Aujourd’hui, elle est seule avec un enfant.

Elle parle couramment espagnol, allemand et anglais. Et compte ses heures au bordel, reversant 50% de ses passes à Régina. Son salaire mensuel, dont elle envoie une partie à sa famille, tourne autour de 2 000 euros net :

« Les années passées, on pouvait gagner jusqu’à 5 000 euros. C’est fini tout ça. Mais je ne retournerai jamais sur le trottoir. »

Ce reportage a été publié par l’Obs/Rue89 en 2010.