CORONA FICTION | #My Funny Quarantine

Jour #Un

Comme vous tous, je m’apprête à vivre un truc de ouf, 24/7 avec mon mec et ma fille à la maison pour une durée indéterminée, confinés inside comme des bâtonnets Findus, alors que la douceur de l’air printanier nous nargue grave. Le choix est simple pour moi = écrire une page tous les jours (ou buter tout le monde.) Alors je profite de la sieste de ma fille pour tenir ce journal. Parce qu’on n’a pas l’occasion de vivre des trucs aussi folichons qu’une pandémie tous les jours.

Je vis à Berlin et en Allemagne, les mesures pour endiguer l’épidémie arrivent en mode copier-coller sur la France, avec deux jours de retard. Fermeture des crèches et des écoles, puis des bars et des restaurants, puis de tous les commerces, sauf l’alimentation. OK, l’Allemagne a ajouté sa petite touche personnelle : contrôles renforcés aux frontières mais comme désormais, personne ne peut plus quitter Schengen en mode Shining pendant 30 jours, ça change pas grand chose. L’Europe qui a toujours été la panic room cosy du monde moderne est désormais le foyer numéro un de l’épidémie.

Outre-Rhin, les médias sont plus nuancés qu’en France : pas de décompte des morts toutes les heures, pas de punchline anxiogènes d’experts random, pas de témoignages déchirant de médecins confrontés à des choix cornéliens : qui aura droit à son petit respirateur ? Aujourd’hui, le Spiegel met en Une un « marché du travail gelé » et le « report des championnats d’Europe de football 2020 ». C’est dire l’angoisse. Mais quand on scrolle, discrètement, il y a ce mot, ‘Luftbrücke’ : la Lufthansa annonce la mise en place d’un « pont aérien » pour assurer le ravitaillement du pays. Le dernier pont aérien, c’était pour le blocus soviétique de Berlin en 1948-49, donc cela ne me tranquillise pas des masses.

Le Président allemand « conseille » à la population de rester chez soi mais il n’est pas (encore) question d’ordre, de laissez-passer ou de couvre-feu. A Berlin, il reste quelques restaurants ouverts, des gens qui musardent au soleil en terrasse, le soleil mordille mais, placardées aux vitrines de boutiques fermées, les petites affichettes résonnent comme des coups de feu dans la ville : « INTERDICTION DE RENTRER DANS L’IMMEUBLE!!!!!!, CABINET MEDICAL FERME JUSQUA NOUVEL ORDRE, RESTEZ CHEZ VOUS SI VOUS LE POUVEZ!!! PLUS DE MASQUES, NI DE DESINFECTANTS!!!!! » J’avoue que l’usage du CAPSLOCK et des points d’exclamation me laisse songeuse. Je ne me fais pas de souci pour la « distanciation sociale », qui est un mode de vie bien implanté en Allemagne. Mais avec ce printemps qui se pointe après des mois dans l’ombre, comment rester à l’intérieur ?

Le tabloïd Bild évoquait la folie des ‘Hamsterkäufe’ avant même que l’épidémie n’atteigne l’Europe et à l’époque, l’expression me faisait bien marrer. Les « achats de hamster« , l’image est drôle. Depuis que je vis ici, j’ai souvent l’impression que les Allemands ont la peur, comme l’ordre vissé au corps. Qu’ils excellent dans la préparation, l’anticipation, le scénario catastrophe. Première guerre mondiale, Deuxième guerre mondiale, division Est-Ouest, les évènements merdiques n’ont pas manqué au fil du dernier siècle, cela crée une assez bonne gestion des risques. Mais lorsque j’ai vu de mes propres yeux des putains de Millenials remplir leurs caddies de rouleaux de PQ et les rayonnages plus vides qu’en ex-RDA, j’ai compris que nous avions un problème. La prudence allemande se transforme en panique. Bientôt, nous allons nous tirer dessus pour une patate.

Ma journée, je la passe à nettoyer des recoins de mon appartement encore jamais explorés, en écoutant des podcasts féministes, ça me détend. Lorsque FranceInfo trompète à fonds sur mon téléphone et que mon mec entend les petits roulements de tambours de la Marseillaise qui précèdent les interventions du Président Micron, il secoue la tête. Hier soir, quand il a entendu six fois « nous sommes en guerre », il m’a dit qu’une phrase pareille ici, c’était trop connoté (Troisième Reich). A la place des figures de styles et de la « grandeur », la Chancelière reste « nüchtern« . Traduction : sobre. Hier, elle a énuméré lors d’une conférence de presse des « mesures nécessaires à prendre » sur un ton monocorde. La fermeture des bordels a été annoncée sans ciller.

Il y a une raison qui peut expliquer ce décalage : s’il y a autant de malades du Covid19 qu’en France, il y a moins de morts. 6900 cas, 19 morts contre 6633, 148 décès en France aujoud’hui (17.03.20 // 12 CET). Ca aide à rester optimiste mais à mon avis, c’est provisoire. Comme l’Italie, la France, comme ses voisins, elle pêche par excès d’arrogance et d’insouciance. On dit que l’Italie n’est pas la Chine, la France n’est pas l’Italie, l’Allemagne n’est pas la France…On pense que ça n’arrive qu’aux autres, qu’ils ont des systèmes de santé pourris ou sont « mal organisés » (sic). L’Allemagne a beau cultiver son côté premier de la classe, elle finira en réa comme les autres.

Jour #Deux

La métamorphose a commencé. Hier soir, j’ai fait une pédicure en lisant la fiche wiki de la grande peste bubonique de 1348 (spoiler : elle est passée par Wuhan, et s’est poursuivie en Italie, avant de ravager un tiers de la population européenne ). Sous le choc, j’ai foiré ma frange et mes sourcils : je ressemble aujourd’hui à un mix entre un moine cistercien et Lili Marlene.

Chez d’autres, la mue provoquée par cette quarantaine est moins perceptible mais suit son cours. Mon mec lit. Ma soeur, tueuse du barreau, fait des ateliers poteries avec ses deux mômes. On se met à jogger. Mes voisins me parlent. Les salariés old school des grosses boîtes comprennent la dureté du freelancing en home office, les start uppers découvrent la vie de famille à plein temps. Après cinq semaines sans crèche, il est certain que notre fille sera réincarnée en Chucky.

Je change, nous changeons, le monde changera. De valeurs, de principes, de priorités. Ce qui semblait important se brouille ou ne l’est plus, ce qui le deviendra émerge lentement au fil de ces heures qui s’étirent et se ressemblent.

Berlin en quarantaine ressemble à un dimanche en été. Les « Corona party » clandestines dans des appartements continuent. La police berlinoise, qui patrouille régulièrement dans les rues pour faire respecter les mesure, a fait savoir que tous les bars qui se croyaient revenus à l’époque de la prohibition des années 30, devanture close et ouverture après check au judas et mot de passe, allaient se prendre des putains de grosses amendes (litote). Elle a aussi demandé de cesser de surcharger les lignes d’appels d’urgence pour pointer du doigt les enseignes ou lieux qui ceux qui ne respectent pas les consignes : on peut désormais dénoncer les contrevenants en ligne. Pour désigner le fait de rester à la maison, un nouveau mot est né chez les hipsters : le « corooning » (contraction de « cocooning » et « corona ») et il me fait plus kiffer que mutinerie ou pont aérien. Oui, la ville est presque vide, silencieuse, l’air est doux et les pharmacies de mon quartier n’ont plus de paracétamol.

Jusqu’à hier, l’Allemagne évoquait une fake news à propos de la prise d’Ibuprofène censée aggraver l’infection au Covid-19, publiant un démenti de l’université de Vienne censée être à l’origine de l’information. Alors même que le ministre de la Santé français relayait l’info sur son compte Twitter ce week end, le Spiegel continuait d’affirmer qu’aucune étude sérieuse ne justifiait la prévalence du paracétamol sur l’ibuprofène. Voilà, c’est un bel exemple de la relation franco-allemande ce dialogue de sourds. Et depuis que l’OMS (toujours en retard, comme le lapin d’Alice aux pays des Merveilles) a confirmé qu’il valait mieux prendre du paracétamol au lieu de l’Ibuprofène, voilà les pharmacies de Navarre comme d’outre-Rhin en rupture de stock. By the way, si quelqu’un peut m’expliquer la raison d’être de l’OMS, la SDN de la santé, je prends. « Nous avons quelques foyers épidémiques. Il est encore temps de contenir le coronavirus. Ha merde, trop tard, c’est bien une pandémie. »

Alors que le nombre de cas ici dépasse désormais les 9860 (18.04.20, 12 CET), le gouvernement allemand admet à son tour une « croissance exponentielle » du virus. Selon le Robert Koch Institute, « dix millions de personnes » pourraient être infectée dans les cent prochains jours. Il y a certes en Allemagne 28 000 lits disponibles en soins intensifs, un taux d’équipement 2 fois plus élevé que celui de l’Italie et de la France. Hier, le pays, probablement chaloux de l’hôpital de campagne des armées déployé en Alsace, a passé la seconde : des hôtels et des halls ont été réquisitionnés dans tous le pays pour être transformés en dispensaires dédiés à la lutte contre l’épidémie. A l’ouest de Berlin, un immense hôpital de 1 000 places est en train d’être mis en place, tout cela semble si irréel. On a beau répéter qu’il n’y a pas plus discipliné qu’un Allemand, je ne suis pas bien certaine que le message de rester à la maison soit passé. Je redoute que n’arrive la coercition, les contrôles et y’aura pas de petits formulaires à télécharger, de déclarations sur l’honneur ou de négociation….Kopf hoch, ce soir, la Chancelière parle. Pour la première fois.

Jour #Trois

Ce matin, mon mec m’a regardée et a lâché, stupéfait : « c’est pas vrai ? Il n’est que 8h27 ? » Ensuite, il a ouvert la fenêtre et a soupiré (un peu comme la Dame aux camélias). Les crèches ici sont fermées au moins cinq semaine jusque fin avril. Avec le passage à l’heure d’été imminent, je crois que nos « Coronaferien » (vacances Corona) vont virer au carnage. Le Spiegel d’ailleurs offre une tribune à un psy qui donne des conseils pratiques pour « survivre en couple » (ou ne pas tomber en dépression) en confinement. Car la seule guerre, elle est là, dans l’intimité. Face à soi-même ou contre les autres, se supporter soi et eux. Sans diversion, se faire face ou faire face dans la promiscuité permanente. En Chine, une explosion des divorces a déjà été constatée.

Lorsque le monde bascule dans le chaos, il faut être « dizipliniert » (sic Merkel hier soir). Planifier, maintenir un rythme. Puisqu’il est impossible de se raccrocher à la moindre certitude, notre quotidien à trois ressemble à celui d’une maison de retraite : prévisible et sans issue. Sport, promenade, déjeuner, sieste, travail en alternance (enfin « travail »…), dîner. Je prends vachement de bains, il game, elle crie. Il mesure sa tension, moi ma température, bref la fête à la maison. Ma mère m’a suggéré de « profiter de cette période pour apprendre la propreté » à mon enfant. Les boomers ne sont-ils pas la dernière (et seule) génération « enthousiaste » de l’Histoire ? Mais est-ce que j’ai besoin d’ajouter un nouveau petit challenge à notre quotidien de merde ? Parfois je me demande si ma fille ressent ce que nous vivons, cette angoisse, cet enfermement, cet ennui. Ce qu’on va lui raconter après. Ce qu’on en retiendra. Quand pourra t-elle revoir ses grands-parents ? Ses cousins ? Quand pourrons-nous revenir en France, retrouver des amis à ou partir à Prague sur un coup de tête ? Lorsque je la regarde, elle bave.

Hier soir donc la Chancelière a parlé à la nation. L’épidémie « plus grand challenge de l’Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale. » Et pourtant, elle en a géré des crises Angela Merkel. On peut lui reprocher d’être soporifique mais son discours rondement mené d’une dizaine de minutes en tailleur lilas a eu l’effet d’un cachet de Lexomil (écouter le Président Micron ressemblait par contre à une autoroute de coke. ) Pas de confinement général obligatoire, la Chancelière en a appelé à une vertu ignorée des Français : la « kollektive Verantwortungsbewusstsein » (la responsabilité collective). J’avoue que son petit sourire et cette phrase inhabituellement empathique : « Portez-vous bien et ceux que vous aimez » m’ont fait flipper (j’ai même cru entendre les violons de Psychose à la fin de son intervention.) Beaucoup jugent que cet appel assurant de la Chancelière au civisme de ses compatriotes, serait en réalité le dernier avertissement, avant la « Ausgangssperre« . Big data obligent, le Robert Koch Institute a désormais accès aux données de téléphonie mobile et peut opérer un tracking des portables et des déplacements des utilisateurs, afin d’identifier l’évolution de la pandémie (mais pas que ça à mon avis).

Les parcs berlinois attirent toujours quelques grappes de Millenials qui fument des joints ou jouent au ping-pong mais il y a de plus en plus de messages placardés sur la porte de mon ORL au premier, deux imprimés, deux écrits à la main et un multicolore, paye ton Jackson Pollock. Un voisin a suspendu un « Alles Wird Gut » à son balcon (psychopathe) Je suis passée ce matin devant le centre dédié Covid-19 dans mon quartier : des bâtiments en briques un peu à côté d’un hôpital. Les dizaines de silhouettes patientant dans la cour et le parc, masquées ou non et séparées chacune par les 1m50 de distance réglementaires, évoquaient plus un flashmob qu’un dépistage organisé.

Il n’y a qu’une seule chose que Merkel a oublié dans son discours, volontairement peut-être. L’Europe. Mais pour être honnête, entre la crise financière, celle des réfugiés, et des populismes, l’Europe ressemble de plus en plus à ce mec relou, ce mec qui a la poisse et que tu cherches à éviter à tout prix. Malgré les affirmations de gestion commune de la crise, chacun se barricade, fait cavalier seul, a ses stratégies et son agenda. Frank Ulrich Montgomery, le Président (teuton) de l’Association médicale mondiale et qui s’est beaucoup exprimé sur les ondes allemandes hier, juge ainsi la stratégie de confinement adoptée par l’Italie ou la France contre-productive parce que le virus circulant désormais partout, les mesures exigées trop contraignantes sont impossibles à tenir sur la durée.

Jour #Quatre

J’émerge à l’instant de mon bain au sang de jeunes vierges (mes voisines) Moment beauté précieux : m’étaler un masque hyaluronique sur la visage, en comptant les morts en Allemagne. Plus de cas qu’en France, 15 320 contaminés et seulement 44 décès (20/03/20, 12 CET). Incroyable. L’Allemagne serait-elle indestructible ? Champions du monde de football, pas de crise financière en 2008 et cet insupportable côté bon samaritain « allez on accueille tous les réfugiés » : normal qu’elle n’ait beaucoup plus de potes en Europe. Mon mec sifflote gaiement après trois joints et il vient juste d’enfourner une tarte aux abricots. Hier, c’était marbré chocolat d’hier, demain crumble aux pommes. L’enfant nous a observés longuement : elle a dit « papa » en me regardant et « mama » à son père. Oui les masques tombent. J’ai longtemps pensé qu’il n’y avait que les enfants, les fous et les étrangers pour dire la vérité.

D’ici Berlin, où la situation est toujours relativement tranquille (les gens se battent seulement pour emporter encore plus de PQ, les files ininterrompues de camions de marchandises sont bloquées à la frontière avec la Pologne évoquent une nouvelle guerre froide), j’entends les cris d’indignation, la révolte qui monte chez les soignants en France face à la pénurie de masque, les mensonges du Président Micron, l’incurie généralisé du gouvernement. Celui qui prend l’épée périra par l’épée. Celui qui dépèce le service public périra par lui. Il m’aura fallu une pandémie pour vivre avec mon mec à plein temps et… citer la Bible. Oui, les masques tombent. Et nous serons nombreux à voir et dire la vérité.

Il y a deux jours, une copine médecin-généraliste dans une grosse ville de l’ouest avait fait mine de retrouver son humour de carabin, en m’envoyant des photos de « masques maison » à base de soutien-gorge et de serviettes hygiéniques. La politesse du désespoir face à l’absence de masques, de blouses, de consignes. La conjuration de l’angoisse. Ne pas savoir à quoi s’attendre. Qui soigner, comment ? Tenir au front sans la moindre protection, envoyée comme de la chair à canon. Comment se protéger, elle, ses patients, sa famille ? Envoyer mari et enfants à la campagne pour ne pas les contaminer ? Rester seule en quarantaine pour au moins 45 jours ? Je veux dire, elle est médecin, pas prof de philo, bordel. Se prendre la mort, la maladie, le sang en full face tous les jours donne un assez bon sens des priorités. Faire de son mieux pour limiter la casse, colmater les brèches, elle connaît. Mais se mettre en danger, elle, sa famille, ses patients ? Quand elle m’a dit que c’était son « devoir » de rester, j’ai pensé qu’elle devrait plutôt se lever et se casser. Combien d’entre nous serions prêts à aller au combat ? A déserter ?

Voilà, nos remerciements seront toujours insignifiants face à votre sacrifice quotidien, amis médecins, infirmières, soignants. Et ça au moins c’est un vrai métier, comparé à nous autres troubadours et autres très sérieux « Journaux du Confinement », ces branlettes pop up qui éclosent partout comme des furoncles une veille de règles.

Soyons sérieux : je ne sauve pas de vies, je ne suis pas au front, je suis journaliste et je raconte péniblement, entre deux couches et un bain, cette époque étrange que nous traversons. Et si cela peut vous amuser, vous distraire, cela sera ma modeste contribution à cette expérience collective que nous traversons.

La ronde d’applaudissements aux balcons aux soignants est arrivée hier soir en Allemagne mais il semble que l’horaire ne soit pas encore très clair : rien à 19h dans mon quartier et à 21h, j’ai entendu dans la nuit quelques sifflets et beuglements discrets, plus qu’un hommage digne de ce nom. La « Ausgangsperre » (confinement général) vient d’être annoncée en Bavière, avant probablement de s’étendre au reste du pays. Fini de rigoler : les contrevenants devront payer jusqu’à 25 000 euros d’amende. Pour le reste, la bourse et la bouffe (chasse à l’alimentation) occupent toujours les gros titres du Spiegel.

Jour #Cinq

Ce week end, c’est décidé, je m’épile à la pincette. C’est le printemps et y’a du boulot. Les prochaines semaines risquent de se résumer à un long dimanche d’hiver dans une petite ville de province : ennui et névroses. Impossible de se projeter nulle part, coincés dans l’ici et maintenant. Ballotés dans des décomptes macabres et des récits angoissants, transpercés constamment par ces petites flèches d’info au curare qui nous paralysent. Débranchons.

Mon mec que je rebaptiserai ici Le Dude pour la commodité du récit, passe tellement de temps en cuisine qu’il s’est lancé dans la fabrication de bangs-fruits. Bang-avocat, bang-pastèque…il prépare une « expo » pour l’après-Corona. D’ailleurs, combien d’expos, d’évènements, de concerts, de sorties de bouquins prévus pour ce printemps ont-ils été « coronisés » ? Atomisés par la pandémie ? La majorité des freelance que je connais sont en train de réfléchir à leur suicide.

Et comment Berlin, cette bitch arty, va t-elle se relever du coronavirus ? Excepté les Corona party ou les session de binge drinking Apocalypse Now clandestines, tout est désormais à l’arrêt, des milliers de petits bars, de pop up shops, de restaurants en chute libre. Le Sénat de Berlin a promis hier un fonds de secours d’urgence de 320 millions d’euros pour les artistes et les acteurs du monde de la culture, du tourisme, piliers de l’économie locale.

Ce soir, avec Le Dude, on va mater la simulation de propagation de l’épidémie du Washington Post, c’est devenu notre petit rituel. Le nombre de contaminés en Allemagne augmente quasiment de manière fulgurante, près de 30% par jour (21.03.20 12 CET, 22 695 cas, 72 morts) mais je sais qu’il va lâcher le même commentaire qu’hier, dans une bouffée de fumée : « je ne suis pas inquiet. » Si l’épidémie avait frappé davantage les enfants que les personnes âgées, nous serions-nous comportés différemment ? Aurions-nous davantage respecté les consignes ? Aurions-nous pris des mesures plus tôt ?

Depuis que la pandémie a été déclarée, comme à peu près tout le monde, je suis persuadée d’avoir chopé le virus. Pas étonnant vu le matraquage des chaînes d’info. Psychosomatique. Comme les infections urinaires que je me tape à chaque grand évènement mondial. 11 septembre 2001, attentats du Bataclan, ma vessie est un putain de marqueur historique. Pour les hypocondriaques, y-a t-il des symptômes plus pervers à googler que « toux » ou « fièvre »? Et le fameux « difficulté à respirer » ? Combien de gens en crise de panique vont appeler les urgences ? Combien d’entre nous sont en train de « décompresser » psychiquement à cause de l’isolation ? A quel moment allons-nous vriller ? D’après une indiscrétion du quotidien Süddeutsche Zeitung, Angela Merkel refuserait pour l’instant le confinement général pour éviter « qu’il y ait plus de morts par suicide lié à la solitude ou par violence derrière des portes closes que par coronavirus. »

Le Dude m’a dit que j’avais vachement « bonne mine, un peu comme Trump ». J’ai été relire les informations distillées sur des sites allemands pour me calmer : « 80% des patients développent des symptômes légers, particulièrement les enfants et les jeunes femmes. Le virus tue davantage les hommes, à partir de cinquante ans. » Et si le Corona était le premier virus post #MeToo ? Suis-je encore une jeune femme ou une femme jeune ?

Une semaine déjà que nous n’avons vu personne d’autre que nous trois. C’est comme cela que l’on devient fou. Ou que l’on s’adapte. Sur Whatsapp, ma baby-sitter qui me manque beaucoup, a soulevé un point crucial pour les singles en quarantaine de sa génération (Z) : « impossibilité de dater et donc de niquer à cause du Corona, comment on va faire pour se détendre ? » Les clubs berlinois ont décidé de live streamer leurs soirées, le gouvernement organise le #WirversusVirus, un hackathon de 48 heures pour trouver des solutions numériques à la crise. Dans un autre genre, il est même possible pour les « croyants » d’assister à des messes évangéliques et retransmises sur Facebook et Youtube. En streaming et en latin, fuck yeah.

Jour #Six

L’enfant me fixe au fonds du couloir. Au volant de son tricycle en plastique rouge, elle a accroché un string panthère d’un côté et un carnet Moleskine de l’autre. « Ktgzkrkek », son nouveau doudou, gît par terre. En hurlant, elle accélère en sa direction, lui roule dessus, et fait une marche arrière pour mieux l’écraser encore. Rire sadique. Pour son premier anniversaire, elle a mordu jusqu’au sang un garçon qui tentait de lui rouler une galoche. Dans un mois, elle nous bute. A quel moment se dessinent les personnalités ? Et quel impact les crises ont-ils sur les caractères ?


Comme j’ai pas grand chose à foutre, j’ai été chercher de la farine pour le Dude au ‘harem’ (la coloc de meufs d’en face). Les voisines ont lancé une grande « opé solidarité anti-Corona », à coup d’affichettes et de numéros de portables, proposant d’aller faire les courses pour les personnes seules de la maison. Ces initiatives pour briser l’isolation ne cessent de se multiplier dans toute l’Allemagne : aider les autres, c’est aussi s’aider soi-même et tous les moyens sont bons pour sortir des crises d’angoisse solo sur Twitter et de la procrastination. Manque de bol pour le charity-club d’en face : on est à Berlin, pas à Neuruppin, y’a pas vraiment de vieux, ni de malades dans l’immeuble. Le quartier est trop gentryfié.


La fille qui m’a ouverte avait l’air tellement propre et reposée, comme si elle rentrait de vacances. « Si vous voulez qu’on vous garde la petite quelques heures, nous sommes là, » m’a t-elle dit gentiment. Que perçoit t-elle de notre quotidien à travers la mince cloison ? Les hurlements ? Le silence ? Parce qu’eux, je les entends bien la coloc du bonheur : ils jouent de la guitare, baisent et partent dans de grands éclats de rire. L’insouciance à l’état pur. Hier, l’OMS est parti en vrille contre l’incivisme des plus « jeunes », ces « Millenials » inconscients qui veulent continuer à sortir, à vivre, transmettant le virus partout : « vous n’êtes pas invincibles » (bande de petites merde.) Utiliser la peur contre la jeunesse, très mauvais calcul. Millenials versus boomer, voilà l’un des vrais conflit exacerbé par le virus, un conflit de générations.


« C’est pas mal cette pandémie finalement, ça nous permet de ralentir le rythme, non ? » Le Dude est en train de passer l’aspirateur en cuisine : un jumbo-joint dans une main, le Dyson dans l’autre, il s’adapte plutôt bien. Ce semi-confinement, ça lui rappelle son congé paternité (12 mois), un vrai kif apparemment…mais y’a peut-être un moment où il va mettre tout le monde en joue. La quarantaine me donne l’impression d’être femme au foyer et j’ai pas les nerfs pour ça.

Ce matin, j’ai traversé une ville morte, canardée par le soleil, dont les seuls survivants sont des joggers, des chiens et des visages derrières les fenêtres. Les rares passants s’écartaient sur mon passage. Celui qui tousse en public risque sa peau. Dans mon sac, des gants de plastique, un (faux) passeport, un peu comme un mafieux albanais. Pas de fric. A quoi bon ? Et ça c’est vraiment libérateur.


Tout comme la petite baignade printanière dans le Müggelsee, l’un des plus grands lacs berlinois : hier, une centaine de personnes (enfants et parents) ont été arrêtées en train de se baquer joyeusement. La Polizei ne précise pas s’ils étaient nus. Le Robert Koch Institut embauche à tour de bras des « containment scouts », des étudiants censés pister les derniers contacts des patients du Covid19. Le compteur affiche 23 000 cas en Allemagne, 93 morts (22.03.2020, 12 CET) Dans cette ambiance d’apocalypse, la Chancelière continue de faire ses courses de PQ et de pinard, en toute simplicité. Nous sommes 900 millions de personnes en quarantaine dans 25 pays. L’ode à la joie devrait être chantée depuis tous les balcons ce soir.

Jour #Sept

Angela Merkel se tient comme un petit Playmobil en tailleur monochrome en haut de l’escalier de la Chancellerie. Le fidèle Joachim l’attend en smoking, l’air impavide même s’il tape discrètement du pied légèrement agacé. Wagner, franchement, il en a plein le cul. Sans compter les sauteries mondaines au G8 en tant que « Première Dame » alors que ce qu’il préfère c’est une soirée tranquille autour d’une soupe de patate. Subitement, le sourire d’Angela s’efface. Prise d’une quinte de toux, elle bascule dans le vide et se croûte sur un sol qui se couvre de chrysanthèmes. Joachim se rue sur elle, enlève un à un les vêtements et commence à frotter avec vigueur un corps qui s’engourdit lentement. La Chancelière soupire puis susurre : « on n’y arrivera pas, on n’y arrivera pas.' »

Le rêve est assez érotique mais je me réveille aussi oppressée qu’à un neuvième mois de grossesse, saisie par l’intuition du désastre. « Mutti » a peut-être chopé le corona. Que va t-il advenir du ‘monde libre’ si la Chancelière tombe malade ? Il a suffi d’un communiqué et de quelques twitts et l’alerte a fait le tour du monde : après s’être joyeusement laissée photographier au supermarché avec son caddie, son rouleau de PQ et ses quatre bouteilles de blanc, la femme la plus puissante du monde a été vaccinée contre le pneumoccoque par un médecin « testé positif ». Pour l’instant, Angela Merkel est en quarantaine pour quatorze jours. Je me suis levée et me suis servie un whisky. Autour de moi, les murs de l’appartement semblaient se recroqueviller.

Au contraire de la majorité de ses homologues européens, l’Allemagne n’a pas annoncé le confinement général ce week end. Les Länder sont parvenus à un accord sur une interdiction de se balader à plus de deux personnes, la fermeture officielle des restaurants, des espaces de jeux et des coiffeurs. Les flashmobs vont se multiplier devant les Späti ou les supermachés : ces silhouettes éparpillées, disséminées à un mètre cinquante comme une armée de zombies qui colonisent les rues commencent à me faire flipper. Dans le journal, j’ai lu le témoignage d’un médecin de ville berlinois qui a profité du week end pour piller Brico et « rénover » son cabinet : installer une vitre-barrière en plexiglas à son bureau et fabriquer des cloisons en bois dans sa salle d’attente. Son commentaire ? « Nous ne sommes pas prêts. »

Le Dude se calfeutre aux toilettes, repaire de l’homme moderne. Tel le penseur de Rodin, il tête son budbomb, air pensif, en écoutant des podcasts sur les marins confinés dans des sous-marins nucléaires. La mine grave, il m’a dit qu’il avait un « plan : une forêt noire à dix couches, en 4 D, t’en penses quoi ? » Je pense plus. Comme un vrai Français, il ne parle et ne pense plus qu’à la bouffe. Nous n’avons plus de rythme mais un rituel, bouffer du gluten toute la journée. Et palabrer pour savoir s’il n’est pas trop tôt pour un gin tonic. Autour de nous, les apéros Skype et les cafés-paliers se multiplient. Allons-nous tous finir obèses et alcooliques ? Mes anciens voisins, un couple d’octogénaires charmants ne voient pas d’issue : « Ne revenez jamais à Paris, même sans le corona, c’est la chienlit. »

Jour #Huit

Ce sont les nuits que je préfère : fumer à la fenêtre et mater les étoiles – ou les satellites clignotants d’Elon Musk qui surveille l’état d’avancement de son usine Tesla dans le Brandebourg. Comment savoir si c’est Orion ou Starlink? Qui sait distinguer une étoile d’un satellite, bordel ? Nous vivons une époque de grande confusion. Au moins, il n’y a pas d’avions. Personne dans les rues, excepté des chiens hyper-prostatiques. Depuis dix jours, le silence noir est parfait : une ouate épaisse entoure chaque carrefour, chaque immeuble, chaque square. J’ai l’impression que mes oreilles sont bouchées tant les bruits ont quitté la ville.

A un moment, je suis montée au grenier parce que j’avais quand même entendu des craquements bizarres. Je suis tombée sur un nid rempli de joyeux oisillons pépiants. « Y’en a qui perdent pas le nord et préparent déjà le baby boom post-Corona », j’ai pensé en leur apportant quelques miettes. C’est bien. Les psys et les porcs seront les seuls à s’en sortir. Aujourd’hui, les trois quarts de la population sous anti-depresseurs, le reste en branlette. Combien à hyperventiler dans le salon après une overdose de BFMTV ? Combien à profiter de Youporn Premium ?

Bref. Le test de la Chancelière s’est avéré négatif. Angela semble insubmersible, tout comme l’Allemagne : 29 560 patients, 126 morts (24/03/2020, 12 CET) et la progression de l’épidémie « ralentirait déjà », selon le directeur du Robert Koch Institut. Un parapluie de sauvetage géant pour l’économie à coup de millions d’euros est en phase d’élaboration. Petit bémol : un risque imminent de « Klopapier katastrophe » (catastrophe PQ) selon le Spiegel qui en appelle à la modération pour ne pas boucher les canalisations et déborder les système d’épuration du pays.

Sur le terrain, les flics sont un brin démunis pour verbaliser dans les rues berlinoises à propos des nouvelles « interdictions de contact » édictées tous les jours : qu’est-ce qui est autorisé ? Qu’est-ce qui est interdit ? Date Tindr à deux, ok mais playdate entre parents ? On se touche ? On se touche pas ? Même avec ce soleil qui éclabousse la ville, impossible d’étrenner les Ray Ban pour aller faire quoique ce soit, nulle part, avec quiconque. Le Dude et l’Enfant ont disparu. La Fée Promiscuité a encore frappé : car à vivre trop près des gens, souvent on ne les voit plus. Alors, je m’auto-bronze et j’ellipse.

Plus tard, je suis descendue dans ma cave SM, histoire de méditer en latex, pour la fluidité des concepts. Quel futur ? Quel après ? Et que reconstruire ? Le virus et l’épidémie ne sont qu’une première étape, le confinement d’abord, l’effondrement ensuite. Destruction du système, économie exsangue…arrivée de l’extrême droite et troisième guerre mondiale. « Ca y est, l’apocalypse de Paco Rabanne est arrivé », ai-je songé en parlant à voix haute. Manfred, le gardien, balayait la cour de l’immeuble et m’a jeté un regard fou. « Nein. Nicht Paco. Die Ratten, die Ratten », a t-il répété, comme un prophète. « China, China ». J’ai réfléchi. Les rats, la Chine. Mais bien sûr ! En astrologie chinoise, le rat annonce un nouveau cycle. Et….la dernière année du Rat, c’était 2008, la grande crise financière qui a mis le monde à genoux. Ma question : peut-on faire pire ?

Jour #Neuf

Bordel, je suis malade. Et si je l’avais chopé ? Prête à tout pour l’info, j’ai TOUS les symptômes (sauf la toux et la fièvre) Ma seule consolation est de savoir que nous sommes 1,7 milliards au bas mot à penser cela chaque minute de chaque jour de ce confinement, en nous tâtant diverses parties du corps…

Tant que je ne me roule pas par terre en suffoquant, je reste positive, en pyjama de satin, une tasse de thé « Paix Intérieure » à la main. En même temps, cela serait l’occasion d’introduire un peu d’action dans cette chronique, raconter l’expérience Covid-19 from inside and in real time. Même un petit rhume ou une gastro permettrait de « muscle l’intrigue » comme disent les éditeurs. Va t-elle s’en sortir ? Va t-elle contaminer tout le monde ? Où est le colonel Moutarde ? Le rêve secret de tout journaliste : Corona et Pulitzer.

Le Dude, en pleins préparatifs de notre grosse teuf hologrammes « La Courbe Ralentit », s’est dit prêt à assurer la « soufflette de réa. » Stay safe & tuned!

Jour #Dix

Je tousse. Il se mouche. L’enfant joue aux dominos qui s’effondrent les uns après les autres dans un craquement sinistre. « Kaputt », « kaputt », piaffe t-elle d’un air étrange. Une métaphore de l’Italie, l’Espagne, la France, les Etats-Unis….aux prises avec l’épidémie. Absorbée par le comptage de mes cycles respiratoires, je ne sais même plus quel jour nous sommes. Lundi ? Vendredi ? Peu importe. Les gens seuls rêvent de tablées à l’italienne, les familles confinées du désert de Gobi. J’éternue et je me suis interdite de googler « détresse respiratoire », qu’un imbécile sur Twitter a comparé à une « crise d’angoisse ». Servez-moi un whisky et droguez-les, ces survivants sur BFM-TV qui évoquent leur noyade, leur « enfer de Dante ». Un ami italien me disait que le traitement médiatique de l’épidémie par les grands journaux du pays donnerait une attaque de panique à n’importe qui.


Et puis qui arrive encore à respirer aujourd’hui ? La société est en apnée, le logiciel à bout de souffle. Il ne faut pas se tromper d’ennemi. Ce n’est pas le virus mais le système qui nous met la fièvre. Nous sommes oppressés par le capitalisme, asphyxié par les inégalités. Tout d’un coup, j’ai envie de sortir manifester. Mais ce râclement de gorge ne sonnerait-il pas comme un râle bronchique annonçant une fin longue et douloureuse ? Le Dude n’a envie de rien et surtout pas jouer au docteur. Ce matin, il a déposé un « Apfelstrudel XXX » sur le palier du Harem. Je lui ai dit qu’il préparait bien son « après-Corona ». Il a gobé un acide, moi un Xanax.


Quand les choses vont-elles redevenir normales ? Deux générations européennes au moins qui ont vécu en paix et sans drame majeur depuis 1945. Certes des secousses, des soubresauts, des piqûres de rappel entre la crise financière, les populismes, les attentats. Mais rien qui nous oblige réellement à changer notre manière de vivre. Cette pandémie est le premier vrai gros coup de bambou. Un choc collectif et planétaire. Pour la première fois, Millenials comme Boomers faisons l’expérience de la liberté confisquée, de la limitation, de la fin des privilèges et du chaos. Comme des petites Marie-Antoinette privées de brioches.


L’Europe retient son souffle, le Président Micron appelle à la « résilience et aux militaires » tandis que l’Allemagne continue de bicher grave avec des chiffres qui évoquent plus une promenade de santé qu’une crise sanitaire massive (36 500 nouveaux cas, 198 décès, 26.03.2020). Bon dieu, je sais que c’est dur à lire mais même leur putain de courbe semble ralentir. Christian Drosten, virologue en chef de l’hôpital de la Charité de Berlin, justifie le mystère du faible taux de mortalité teuton par « le nombre de tests pratiqués, un demi-million par semaine » ! La grosse Bertha du dépistage est en marche. A Berlin, la ville devient une scène : des artistes se produisent sur les toits, des concerts électros avec stroboscopes ses déroulent dans les Hinterhof, les restaurateurs se sont reconvertis des livreurs de bouffe. On s’habitue décidément à tout.

Jour #Douze

La dystopie continue : au supermarché du coin, les caissières sont désormais enfermées dans des caissons, abritées par des vitre en plexiglas et une tenue de protection adéquate. Les Spielplatz ressemblent à des scènes de crime, cernées du ruban rouge et blanc réservé aux enquêtes policières. Le marché bio du week end accueille une armée de zombies bobos en panier d’osier, séparés par les deux mètres de distance réglementaires. La file devant le stand du maraîcher s’étire sur un kilomètre, trois heures pour choper un concombre : c’est dire comme on s’éclate.


A chaque fois que je passe devant sa vitrine, la directrice des pompes funèbres se gondole au téléphone (sait-elle quelque chose ?), ma pharmacienne délivre les médicaments par une fenêtre, les ouvriers s’affairent aux quatre coins de la ville, ça cogne, ça martèle, ça pilonne, comme pour un grand nettoyage de printemps. Comme celui causé par le coronavirus en Italie ou en Espagne (pardon).


On commence à remarquer d’élégantes déclinaisons mode parmi les gants étrennés dans les rues : des gants rose et jaune de ménagère (collection « Débouchage de Chiottes »), bleus de chirurgien (« Paye ton Opération Prostate »), blancs de légiste (« Combien de Cadavres aujourd’hui, Madame »), voire des moufles pour certains. Et que penser des masques-maison ? Fashion Week on your face. La mère du Dude s’est mise à en confectionner avec des imprimés colorés. L’un porte cette mention « Geiz ist Geil », l’équivalent de « radin malin », le « liberté, égalité, fraternité » allemand. Va t-elle nous l’envoyer ?


Quant à la météo, doit-on vraiment épiloguer sur cette blague du cosmos ? Le confinement, c’est seulement sous le soleil des tropiques. Mon app, peu portée sur la poésie, indique un ‘ciel limpide’ depuis dix jours. Comme si en régie, le préposé à l’ironie du sort lâchait : « Ils sont bien enfermés, t’es sûr ? OK, Roger, balance la purée, soleil à toc, petite brise, douceur, je veux pas voir un nuage. »


Côté intérieur, c’est la débandade domestique. La machine à laver a rendu l’âme. Le Dude mate à longueur de journée des tutos de plomberie mais je crains que notre propreté des trois prochaines semaines ne soit plus assurée. Comme l’essentiel de l’humanité, nous vivrons sales, tâchés et inquiets. Penser qu’on n’a même pas fait la moitié de cette quarantaine me donne des sueurs froides. J’écoute des podcasts de France Culture où des philosophes et des psys illuminés prédisent le nouveau monde, le retour de belles valeurs comme la « politesse », la « retenue », la « bienveillance » après l’épidémie. A mon avis, ils ont des jardins ou un balcon. Encore quatre semaines et nous la plèbe, errerons telles des âmes en rut, prêtes à manger notre caca ou tuer notre prochain.


La Chancelière (dont le second test est négatif) « remercie » ses compatriotes de respecter les mesures de distanciation sociale et leur demande de la « patience ». Alors que les statistiques affichent 51000 cas identifiés, 357 décès (28.03.20), le confinement est prolongé jusqu’au 20 avril au moins. Les médias titrent sur la nouvelle « solidarité européenne », la Bundeswehr qui porte secours aux militaires français, des patients alsaciens hélitreuillé de l’autre côté du Rhin, des Italiens qui sont transférés dans des hôpitaux teutons. C’est qui le champion du monde ?

Jour #Quatorze

Depuis ma fenêtre, je me sens comme l’épouse de Barbe Bleue. « Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Que dalle, meuf. Des gens qui parlent seuls dans la rue (FaceTime), une voiture de police stationnée devant l’immeuble. Deux flics en faction, l’un éternue bruyamment et l’autre lui lance « Corona » (comme « corrida », en roulant bien les -rrr). Les deux éclatent d’un rire gras, comme des touristes insouciants sur la Costa del Sol. Ils ont l’air en forme (pour l’instant) : au moins, ils prennent l’air. Ils peuvent zoner, patrouiller, faire des petites erreurs judiciaires.

Ce confinement me rappelle « La femme gelée » d’Annie Ernaux, qui y dépeignait le destin au féminin depuis des générations. Sous clé, en intérieur. La logistique, les courses, les couches, cuisiner vingt cinq fois par jour, nettoyer la maison, torcher tout le monde. Se figer dans la domesticité et voir ses rêves et ses aspirations se dissoudre dans le quotidien répétitif. Seul réconfort : que les mecs aux quatre coins du globe se tapent désormais le donjon.

Le Dude qui a organisé son « pont aérien de cannabis » (livraison par drone) a appelé plus de potes cette semaine que ces dix dernières années. En chattant avec des gamers, il est tombé sur un procédé extraordinaire, le son en 8 D, qui permet d’écouter de la musique « avec son cerveau ». Je lui ai demandé s’il se sentait capable de faire la même chose quand je parle. Comment réinventer le vivre ensemble alors que nous n’avons jamais été aussi séparés ? Amis, familles (plans culs, maîtresse de longue date…) : malgré l’absence (ou la promiscuité), nos liens vont-ils se renforcer ? Pour l’instant, j’écris des lettres de sang à des inconnus.

La créativité n’a plus de limites, il faut se reconvertir ou disparaître. Mon boucher s’est lancé dans la fabrication de masques de viande (collection « Silence des Agneaux) » et j’hésite encore sur mes options. « A part te pignoler sur Facebook, je vois pas ce que tu pourrais foutre de ta life, » a affirmé ma soeur. Un deuxième roman * ? L’édition et le journalisme indépendant, c’était déjà Koh Lanta mais là, on tutoie les limbes. Darwin et sa longue barbe blanche me répète chaque nuit d’une voix gutturale : « dans la jungle, seuls les plus forts survivent. » Pas de doutes, je vais crever.

Car le décompte des cadavres et les courbes graphiques de l’épidémie ont peine à masquer la réalité. Les conséquences du Corona sur l’économie auront des airs d’épuration ethniques : les plus faibles, les plus précaires, seront éliminés froidement, en masse. Et les tranchées, elles se creusent méthodiquement à Bruxelles. L’économie allemande anticipe une récession et une chute de 5% de son PIB. Et si le pays est prompt à rapatrier sous les spotlights les malades dans ses hôpitaux, en coulisses, elle refuse les Bond, les « Corona Bonds », un mécanisme de solidarité financière européenne, réclamé par l’Italie et la France.

A Berlin, un nom de code « Lieblingsort » est désormais placardé sur beaucoup de vitrines de magasins, bars ou restaurant du quartier : « Helfen Berlin » est une initiative solidaire pour inciter les habitants à sauver leurs commerces de proximité, en leur achetant des « gutschein », des bons valables plus tard. Le Sénat de Berlin a mis en place son aide d’urgence immédiate pour les freelancers, le Corona_Live. Le Dude nous a inscrit tous les deux : nous arborons le numéro 20 000 e et 20 001e dans la liste d’attente du système (qui a planté). Le compagnon de trente ans de Klaus Wowereit, dit ‘Wowi’, l’ancien maire de Berlin, est mort hier du Covid-19. Le virus sarpe, moissonne, décime, les noms de célébrités, de politiques, de chanteurs, les RIP commencent à circuler sur les réseaux. Personne n’est plus à l’abri. Ni les riches, ni les forts, ni les influencers. Peut-être les moines ?

* D’ailleurs, on serait pas passés à l’heure d’été, hein (gros smiley complice hashtag achetez des livres )?
** On m’informe qu’il neige.

Jour #Seize

Aux premières lueurs de l’aube, alors que je comptais et recomptais mes lingots d’or sur mon compte bancaire, j’ai trouvé un virement conséquent avec ce nom énigmatique « Corona Zuschuss ». Je me suis frottée les yeux. Etions-nous sauvés de la précarité ? Ou était-ce un poisson d’avril ? J’ai réveillé le Dude qui a sniffé illico la petite ligne de coke qui l’attendait sur la table de nuit. Il a plissé les yeux vers le soleil qui pointait à l’horizon et a lâché : « 6 h 28 et 45 secondes. La journée sera longue, surtout avec le pangolin. »

Lorsqu’il a checké son smartphone, son visage s’est illuminé : « L’aide d’urgence promise aux troubadours est arrivée. Je vais enfin pouvoir ouvrir ma start up ‘Cupcakes-Scobar. » Il s’est levé d’un bond pour « faire un business plan », pendant que je suis restée absorbée par la scarification de quelques points noirs. Incroyable mais vrai. 48 heures après en avoir fait la demande en ligne avec un formulaire d’une simplicité élémentaire -et moins de deux semaines après la prise de décision- l’argent avait déjà été viré sur nos comptes. Aussi rapide qu’un transfert occulte aux Caïmans, aussi efficace que du blanchiment. Panama Papers à Berlin. Comme je n’ai jamais été aussi riche d’un seul coup sans rien foutre, j’ai l’impression d’être un eurodéputé.

Avec des chiffres qui grimpent (67 366 cas et 732 décès), le taux de mortalité du coronavirus en Allemagne passe au dessus des 1% et les Länder font entendre des voix discordantes. Le Président Markus Söder, surnommé le « Trump de Bavière », pense avoir trouvé la parade à la pandémie : rendre la croix obligatoire au dessus de chaque lit d’hôpital. Je pense au contraire que cela risque d’en précipiter beaucoup dans l’abîme. En Thüringe, le port du masque est désormais rendu obligatoire dans l’espace public, comme dans toute l’Europe centrale où les sauteries gouvernementales ressemblent à un concert de Daft Punk. Comme il n’y a plus de protection nulle part, il faut improviser. Le tailleur pour hommes de ma rue s’est lancé dans la fabrication de masques en tissu rayé, « 100% coton », pour 5 euros pièce. Comme au marché noir, la boutique est fermée, sans lumières et un écriteau discret indique de « sonner pour les masques ». Son design rappelle trop les pyjamas d’Auschwitz, j’ai préféré éviter. Le métro de Berlin a été rebaptisé le « Corona Express » pour les risques de contagion exacerbé par son faible trafic (une fois toutes les dix minutes), le retard dans le paiement des loyers a été autorisé (du moins les expulsions interdites).

L’un des grands kifs de cette troisième semaine de confinement reste la virée hebdomadaire au supermarché. J’ai confectionné à l’Enfant, qui aime être au centre de l’attention, un costume de pangolin. L’effet coupe-file est immédiat. Elle tripote ses petites écailles en velours et lance des sourires charmeurs aux quatre vents. Pendant ce temps là, discrètement, j’observe les racines capillaires des clientes, le meilleur chronomètre de l’épidémie. Certaines ont des balais chiottes décolorés sur la tête, les blondes virent au marron, moi même je n’ai jamais eu autant de fils argentés dans ma chevelure. Les soucis ou la pénurie.

Breaking news : ça y est, nous avons voulu faire les malins sans besoins, les artistes détachés des contingences matérielles (et du caca), et voilà, nous n’avons plus de PQ. Tout comme les infarctus, les dépressions ou les AVC qui ont déserté les cabinets de médecine générale, impossible de trouver le moindre rouleau nulle part. Le Dude planche sur des plans de douche japonaise. Sur le trône, je médite : pourquoi les gens ne se lavent-ils pas le cul à l’eau ? La vie serait tellement plus simple.

Jour #DixHuit

Hier, on a eu un vrai coup de mou. Cette quarantaine, on n’en voit pas le bout. C’est comme traverser un long tunnel étroit, sombre et interminable. Où est donc la lumière ? La sortie ? Début mai ? En 2025 ? Va t-on rester enfermés aussi longtemps que les Balkany ?


Ce confinement est une allégorie de coloscopie, grêlée de polypes. La pénurie de masques. Polype. La pénurie de PQ. Polype. La stratégie de Micron. Polype. « Rappelle toi que vivre la pandémie en Allemagne, c’est une croisière sur le Costa Concordia alors que les autres pays se débattent sur des coquilles de noix », a sévèrement rappelé la mère du Dude sur HouseParty, ajoutant « Tant que le capitaine n’est pas Italien, tout ira bien ».

Pour nous réconforter, le Dude a concocté une petite omelette aux champignons hallucinogènes. Mes impressions de la journée sont confuses. Je sais qu’on a voulu se bouger, organiser un petit bowling. Le Pangolin était une boule remarquable, et les cadavres des bouteilles éclusées depuis le début de cette quarantaine, des quilles très dociles. Plus tard, alors que mon mec ronflait comme un sonneur dans son tuba, je me souviens d’un grand débat avec une plante grimpante desséchée et un mixeur. Ce n’est pas comme si on avait encore beaucoup de trucs essentiels à partager avec le Dude, après trois semaines 24/7 l’un avec l’autre, hein, du coup, les amis imaginaires, ça compense. Une phrase trotte depuis dans ma tête : « Le Corona est aussi mortel que les frontières extérieures de l’UE et le changement climatique ». Mais qui l’a prononcée ? Le mixeur ? Dieu ? Seule certitude : la réalité est une illusion liée à l’absence de produits stupéfiants.


Plus tard, Manfred est venu tambouriner à la porte. « C’est interdit de sortir plusieurs fois par jour de l’appartement les troubadours, je vous garde à l’oeil dorénavant. » Ce n’est pas parce que 1.la courbe de l’épidémie fléchit, 2.l’on n’est plus obligé de se balader avec une carte d’identité et 3.l’on pourra dès ce week end s’asseoir de nouveau sur les bancs publics, que la pression se relâche en Allemagne. La confiance, c’est bien, le contrôle, mieux. Depuis quelques jours, les « détectives Corona » sont de sortie et les « shérifs du confinement » font la loi : distance sociale non respectée, virées à plus de deux personnes dans l’espace public, attention aux dénonciations. Les yeux sont partout et ce qu’on appelle ici la « mentalité Blockwart » (ces concierges-officiers nazis chargés de surveiller les immeubles) fait son grand retour.


Ce que Manfred ignore, c’est qu’au bout de trois semaines de vie commune forcée, le Dude n’est jamais aussi heureux que lorsque je quitte l’appartement avec le Pangolin. Il dit qu’il en profite pour benchmarker des Youtubeuses de pâtisserie japonaise. Je sais qu’il ment comme le gouvernement chinois à propos des chiffres réels de l’épidémie. « Tais-toi, Xi Jinping », j’ai rétorqué froidement. « J’ai vu l’abonnement YouPorn Premium. Si tu continues, je vais te greffer la Covapp où tu sais ».


Miracle de la technologie, la CovApp, une application développée par l’hôpital de la Charité de Berlin, permet désormais de s’auto-diagnostiquer en cas de symptômes. Le pays a franchi la barre des 1 000 morts, concentrés en Bavière et en Rhénanie du Nord-Westphalie. Certains médecins évoquent déjà le « calme avant la tempête. » Une autre énigme me taraude quand je vois la pénurie de farine ou de pâtes sur les rayons : il y a moins d’un mois, les trois quarts des habitants du quartier étaient allergiques au gluten. Mais que sont devenus ces gens ?

Jour #Vingt

Hier, je me suis rendue chez une « vieille dame âgée pour lui apporter soutien et réconfort » (sic). Du moins, c’est ce que j’ai raconté aux deux flics qui papotaient à l’entrée de l’immeuble. J’aurais eu plus de mal d’embrouiller un drone (ces « espions volants » qui patrouillent désormais dans les lieux publics pour surveiller les « pêcheurs de la quarantaine », selon les mots de SüdTirol News.) Lorsqu’elle a ouvert la porte, ma copine sortait de sa douche, il était 15 h 30. A part ça, tout allait bien.


En la voyant, le Pangolin s’est mis à hurler pendant trente minutes. De joie ou de terreur, je ne sais pas. J’ai pensé que c’était ce qui nous attendait tous après le confinement, quand on reverrait d’autres êtres humains. Le choc du monde après l’isolement. Le poids des autres. On a gobé de la MDMA et on est sorties se balader. Il faisait un soleil à ranimer les morts. Les rues étaient pleines de trottinettes et de familles nombreuses léchant des glaces, les pelouses des parcs, tachetées de grappes humaines. Pas des binômes discrets ou des joggers solitaires, non c’était genre festival de hordes, sous les pépiements hystériques des moineaux. Soit les Allemands sont devenus polygames, soit ils ont intégré des sectes. Seule certitude : il y a du relâchement dans le confinement.


La Chancelière ne va pas être contente. La semaine dernière, elle a averti qu’une « pandémie ne connait pas de jours fériés. » C’est une bonne punchline pour dissuader ses compatriotes de se casser pour Pâques. Ferme mais pédagogue. Fédéralisme oblige, les consignes données diffèrent selon les régions : dans le Meck-Pom, les véhicules aux plaques d’immatriculation d’autres Länders seront interpellées. En Rhénanie du Nord-Westphalie, l’amende pour un séjour à l’hôtel coûtera 500 euros. A Berlin, il n’est pas interdit de quitter la ville : certains se rendront au lac, d’autres à leur datcha. Avec un peu de chance, le Dude et moi irons chercher des oeufs sur la terrasse du « Harem » qui multiplie les « balcons party » avec DJ-set et stroboscopes illuminant la cour intérieure. Je me dis que les sirènes de flic, voire quelques gyrophares pourraient aider à ambiancer la totalité de l’immeuble ? Et que dire des milliers de Français ayant déserté Paris pour les vacances de Pâques ? Résidence secondaire. Besoin d’air. Privilège. Les bouchons sur le périphérique, c’est un remake de la fuite à Varennes ? Il y a du Roi Soleil dans l’ADN de chaque Français.


La mère du Dude nous a finalement fait parvenir ses « masques maison » par la Poste, alors qu’on avait commencé à bosser les tutos broderie ‘Do It Yourself’ du Spiegel. Coup de bol, il n’y avait aucun Américain, ni Tchèque dans la file à la Poste pour nous racheter cash le colis. Porter un masque tombe à pic car j’ai une éruption acnéïque sur la joue droite. A mon avis, l’air est trop pur, ma peau a du mal à s’adapter à l’absence de pollution et de déjections de CO2. Depuis que je me balade masquée (le tissu garni d’une serviette hygiénique et d’une couche urinaire pour bien stopper la « charge virale »), j’ai un peu de mal à respirer. Mon haleine en circuit fermé est aussi dissuasive que les chiffres de l’épidémie : un million de cas dans le monde, 181 pays, 64 000 morts. Mais là où je suis vraiment inquiète, c’est quand je vois les gros titres de magazines en France sur « le monde d’après », raconté exclusivement par des hommes, blancs, et pour la plupart, hyper-prostatiques. Pourquoi ces gens ne sont-ils toujours pas morts ? L’ancien régime n’en finira jamais, putain.

Jour #VingDeux

« Nous ne voyons plus le port et nous ne voyons pas encore la terre. » Aucune phrase ne résume mieux cette quatrième semaine de quarantaine. Et ces motards tatoués et pétaradants qui vrombissent en file indienne sous mes fenêtres. Où vont-ils ? Nulle part mais ils sont l’incarnation d’un jour de printemps normal. Comme avant.

Dans cette purée de pois émotionnelle, une nouvelle machine à laver à été livrée hier : lorsque j’ai ouvert la porte, Neil Armstrong se tenait sur le palier comme s’il avait marché sur la lune (on habite au quatrième). Moi qui imaginais un vrai Rocco de l’électroménager, j’en ai été pour mes frais. Impossible de mater quoique ce soit derrière la combinaison, le poncho, la charlotte. « Avec le Corona, on ne rentre plus dans les appartements, ma petite dame, désolé », a croassé le type derrière son modèle masque « Domina » (en cuir avec boule.) Dépitée, je suis descendue relever le courrier : toujours pas d’impôts, ni de factures mais des dizaines de flyers de publicité pour les « masques-maison », luxe ou casual, de 5 euros à beaucoup plus. A l’image de l’Allemagne qui se lance dans la production industrielle de masse, tout le quartier s’est reconverti, des Spätis aux « pop-up store showroom tribal ». L’un des designers s’appelle « Lazare » : je crois qu’il devrait changer de nom ou se lancer dans le linceul.

On a reçu un mail de la directrice de la crèche qui nous encourage à mettre en place un ordre du jour similaire à celui pratiqué toute l’année. Petites comptines, « ateliers pédagogiques », sorties dans les bois… Je n’ai jamais été plus proche du suicide qu’en lisant ce message, je préférerais encore être enceinte. (Le Dude me fait un geste de dénégation.) Ce confinement ne serait-il pas une parabole de grossesse ? Une transition ? Comater sur un canapé, grossir, se demander si cette crampe est une contraction (ou des flatulences), rêver de revenir en arrière, angoisser pour l’après, se sentir seule au monde, se faire chier grave ? L’avantage d’être enceinte maintenant, c’est que la moitié de l’humanité est au diapason. Personne ne bouge, personne ne sort (sauf les foetus, hopefully).

Sans transition, depuis une bonne dizaine d’années, j’essaie de choper un entretien exclusif avec la Bundeskanzlerin, dix ans que je me fais envoyer bouler par le service de presse, comme un migrant afghan par les fonctionnaires teutons de l’immigration. Aujourd’hui, je suis partie en virée espionnage en poussette à la Chancellerie avec le Pangolin, équipé d’un micro haute définition et d’ailes amovibles. En exclusivité, je retranscris ici le résultat, les bandes-son d’un « tea time » secret entre Angela Merkel et la Reine d’Angleterre, un dialogue aussi invraisemblable que les « pokémons » de BFMTV.

« – Votre Majesté, avez-vous des informations sur votre Premier ministre ?

– A lire les bulletins de santé, j’ai l’impression d’être de nouveau à l’ère Brejnev. Il est en soins intensifs mais « tout va très bien ».

– Espérons qu’il se rétablisse vite. (ricanements)

– Nous ne pouvions pas imaginer de meilleure campagne de promotion pour la pandémie.

– Personne ne sera épargné. Au moins, les gens vont rester chez eux. Mais je m’interroge…

– Oh dear, vous pensez que…. le virus…s’est trompé de cible ?

– Trump n’aurait pas été une mauvaise cible.

– Les choses s’arrangent toujours (en allemand).

– Peuvent-elles êtres pires, Lilibeth?

– Who knows, Angie ? Exit Boris, Exit Brexit ? » (éclat de rires de hyènes sur tintements de porcelaine)

Jour #VingtQuatre

Extrait de TikTokGram // 9 avril 2035.

« J’ai trouvé une fringue cheloue dans les affaires de ma daronne. Elle a trop le seum depuis que daddy s’est cassos coolos pour « aller acheter du PQ ». Moi j’dis, elle devrait pas s’en faire : on a gardé son hologramme. Anyway, ma reum sait pas chiller. Elle m’a regardée d’un air bizarre. Puis, elle s’est assise sur son nouveau canapé solaire modulable en bambou (badass) et elle a lâché la purée. Elle m’a expliqué que c’était une combinaison de pangolin, elle m’habillait avec ça quand j’étais bébé, à l’époque de la grande pandémie de 2020. « Tu adorais jouer avec les écailles, tu t’en souviens plus ? », qu’elle a susurré, toute gentille comme quand elle essaie de savoir si je sors avec un mec, une nana ou un droïde. « Non, » j’ai répondu, mais en fait j’men balec. Le Corona machin, la récession 5.0, la guerre hybride, ça commence à dater mais les vieux, c’est la gênance, toujours à ressasser leur no life.


Les boloss se sont flippés pour 100 000 morts à cause d’un virus mais c’est parce qu’ils savaient pas ce qui les attendait. Après. Faut dire, ça a bien baddé : l’Europe a pété, crash de Wall Street (la Suisse a disparu dans un tremblement de terre), dictature du Général populiste Merkron (et implantation de puces numériques de tracking dans le boule de la moitié de l’humanité), tsunami de Wannsee et Révolution pacifique des Strings Panthères en 2030. Depuis, on a un peu redressé la barre, heureusement que Greta est devenue Reine de la Planète, sinon on s’en sortait pas.


Pour moi, les choses se résument à « j’ai 17 ans, me faites pas iech. » On est la première génération à avoir vécu en vase clos, contraints et forcés pendant des mois avec nos familles. Genre non stop. Mode roue libre. Y’en a qui s’en sont jamais remis : ils sont restés les rois du monde, les « Pol Pot Corona », ils se déplacent souvent en aéromobile d’ailleurs. Je m’en suis tirée sans PTSD, c’était pas si mal en fait. Je me suis greffée une app qui projette dans ma tête les souvenirs stockées dans le cloud, parfois je fais une story carroussel avec mon père et ma mère. Nous trois. Ensemble, enfermés, c’est pas arrivé si souvent. Le bowling, les spacecakes de daddy, les gens avec les masques comme dans Star Wars.


Juste quand je scanne le compte Facebook de ma reum et son journal #MyFunnyQuarantine, j’arrive pas à savoir si elle était plus folle avant ou après sa ménopause. J’espère juste que c’est pas génétique, faut que je me fasse tester. Ce qui est sûr, c’est que c’est pendant le confinement que mon père est devenu diabétique, à force de cuisiner, il était perfusé au sucre pour survivre (au virus ou à ma mère, j’sais pas). Là, il laisse des traces numériques partout, on dirait qu’il veut que je le retrouve ; il a chopé le statut de « réfugié climatique » en Tasmanie. Chanmé.

Ils avaient quand même un petit swag mes remps avec leur liberté à toutes les sauces. Liberté de voyager, de choisir sa life, de baiser. Depuis que j’ai hacké l’OMS à dix ans, je suis réaliste, j’veux être un bot. J’vais me programmer pour cruiser ma life cosy et hop, c’est parti. Le seul truc cool maintenant, c’est qu’on n’a plus de frontières, ni de papiers, juste des code barres. By the way, people, les pangolins n’existent plus.

Jour #VingtSix

YOLO man !

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Signé le Dude.

(*Indice : mammifère marin.)

Jour #VingtHuit

@Berlin-Polizei-Einsatz 15.2K Tweets

« Opération en cours à Prenzlauer Berg. Evacuation d’un immeuble suite à incendie. Homme retrouvé momifié avec du papier toilettes. Transporté à l’hôpital. Enfant de deux ans habillé en pangolin (pas commode) pris en charge par pompiers. Mère de famille suspectée. Französin. En fuite dans un « oeuf volant » (voisin). Toute personne ayant des informations est invitée à contacter la Zentrale. »

FIN

#MyFunnyQuarantine en podcast dansé (gros potentiel de hype) Improvisation : Maud Contini @CieTemporal

Episode 16 https://www.youtube.com/watch?v=IxivMEFbI2E&feature=share&fbclid=IwAR36lmTHHvCbuhVNFEevKnotq9CDeBaN8IybtMhlXX7YUHmKIqWeruJcdFc

Episode 12 https://www.youtube.com/watch?v=tY8qf5SBKnI&feature=youtu.be&fbclid=IwAR0ZPq5476PQJEijpyD4sSADrL8C3ujo-WhxzifZ4U_EYGDECT7nCC595TY

Episode 6 https://www.youtube.com/watch?v=RSGVM591_hU&feature=youtu.be&fbclid=IwAR28gELNmga0AMzEv_yAcN9eJrNesNB0qnlxpfF8UjuYQmhZV_BjKtRK7w8

Episode 4 https://www.youtube.com/watch?v=oq-YGGYVoAc&fbclid=IwAR35jj2XoHWLbLCfzwXUV9A5yXzMoXBZP5mFPs3Wvmui9TJv50uGSouhAOM

Episode 3 https://www.youtube.com/watch?v=7tt0aSbHHWs&fbclid=IwAR2aBPrh3i4xE9-9cZ8cPggDuBXLNnUTUfI17qTwR8sKmrWtHMZSaqGjBK8

Episode 2 https://www.youtube.com/watch?v=DS72k71bi-Y&feature=youtu.be&fbclid=IwAR1FFdb6RSwY6c75kqumggddqj9JFlqIAUGwrwpcSciZrcJe4toQCEywnTw

Episode 1 https://www.youtube.com/watch?v=4EGPCH_bdMY&fbclid=IwAR2NtZ8Q07bLX-CBeLJA0d4yvBrCH3IFcBdEqWdRxLY3A_1FmgJr4-dz55w