CHRONIQUE | MINSKME

Cigarette over Minsk, Hotel Planeta, Belarus, 2010.

Ils ne sont pas nombreux ceux qui ont arpenté les faubourgs de Minsk au tournant des années 2000, où sur la route désertique reliant l’aéroport (Tupolev et sols en marbre) à la capitale, le visiteur était accueilli par les portraits d’un moustachu souriant et des immenses publicités pour tracteurs. Coup de bol pour moi, le Bélarus est l’un de mes premiers terrains de jeu journalistique.

Lors de ma première visite, j’enchaîne les rencontres avec des dissidents inquiets qui enlèvent leurs puces de Nokia et me parlent (dans des caves) de répression, d’emprisonnement, de médias d’opposition. Je me souviens de la résistance des courageux activistes du Théâtre libre de Minsk et du design brutal de l’hôtel Planeta. C’est au Bélarus que je découvre ce que dictature signifie : pas de sang, ni de cris mais un silence épais et l’absence d’avenir.

En 2010, j’y reviens pour un reportage sur l’Ecole Nationale de Beauté, une institution fondée par l’Etat, où l’on transforme des paysannes en futures Miss. A l’époque, le gouvernement a intégralement nationalisé le business de la beauté : agences de mannequins homologuées, concours de Miss contrôlés, publicités internationales autorisées avec mannequins biélorusses. Alexandre Loukachenko n’a aucun scrupule à utiliser le glamour comme une arme politique et les femmes comme des instruments privilégiés de sa propagande.

Quelques mois avant les élections présidentielles, le pays organise fièrement sa première Fashion Week sous les lustres du Grand théâtre national académique d’opéra et de ballet pour « mettre en avant la créativité des designers locaux ». J’y suis. Il n’y a pas d’influencers sur le front row mais des femmes très belles avec des hommes d’un âge disons hyper-prostatique -, des fonctionnaires maussades qui baillent face au catwalk et les premiers hipsters post-soviétiques à bonnet et barbe.

La première Fashion Week au Bélarus en 2010.

Minsk n’a pas changé, toujours les mêmes avenues staliniennes, ces barres de béton Légo et ce mutisme poisseux. Mes interlocuteurs ne veulent même plus me parler, c’est devenu trop dangereux. Et si moi je reprends l’avion pour Berlin, eux restent à la merci des services de renseignements et de la surveillance omniprésente. Plus de critiques, c’est plan quinquennal et discours paternalistes, chacun s’est fait une raison : vivre et crever sous la tutelle du « maître de Minsk », le dernier dictateur d’Europe. Depuis presque une génération, c’est interdiction de rêver, l’horizon a déserté la capitale.

C’est durant ce reportage que je me retrouve chaperonnée par le régime. Andreï, mon fixeur, a des cheveux châtains et une mèche bien peignée de premier de la classe. Sans odeur, sans couleur, le genre à se fondre dans la masse. Seul son petit rire métallique et son français parfait (il parle comme Flaubert) sont un peu bizarres. Il ne quitte pas son imperméable bleu marine et son attaché-case en cuir.

Il vient me chercher tous les matins, me ramène chaque soir et patiente, moteur de sa Lada allumé, pour vérifier que je suis bien rentrée dans le lobby de l’hôtel, avant de me faire un petit signe de main à travers la vitre.

Il choisit les interlocuteurs « adaptés » à mon sujet et n’hésite pas à tronquer les questions, en fonction du risque politique son humeur.

« – Vous lui avez posé ma question sur l’absence de liberté politique ?

– Oui.

– Pourquoi la réponse que vous traduisez concerne Cindy Crawford? »

Il glisse parfois quelques consignes éditoriales, l’air de rien : « la crise économique ? Il n’y a pas de crise économique ici, Prune. » Parfois, il suggère des idées de ‘visuels’ comme un DA de magazine mode : « pourquoi ne pas aller rendre visite à l’organisation biélorusse de la couture, Prune ? » (C’est une usine où des couturières soigneusement alignées en robe de percale bleue et foulard sur les cheveux, nous attendent au garde-à-vous.)

Andreï n’existe nulle part sur Internet, pas de compte Facebook ou Twitter et une hantise des photos volées.

Il ne s’énerve jamais ; il me vouvoie alors que nous avons le même âge et il ponctue toutes ses phrases de mon prénom. Comme une duègne revêche du 16è siècle : « Vous n’êtes pas sérieuse, Prune », « Faites-moi confiance, Prune ». Au bout d’une semaine, je comprends qu’on m’a collé une nounou du KGB dans les pattes. Je comprends aussi qu’il n’y a rien à faire contre le régime et je commence mon exil intérieur (comme 99% de la population locale). Le dernier jour à l’aéroport, Andreï me lance en chuchotant que si mon reportage n’est pas « positif », je ne reviendrai jamais à Minsk. « Pourtant, c’est un pays plein d’avenir (sic) ».

Je n’y suis jamais retournée mais je suis heureuse de voir ce qui s’y passe aujourd’hui. Le soulèvement actuel du pays suite aux résultats de la sixième campagne présidentielle, marque un tournant-clé. Loukachenko, plus indéboulonnable qu’un dictateur africain, aurait obtenu 80,23% des voix. Mais à voir le succès des meetings de l’opposition, ces trois femmes menées par Svetlana Tsikhanovskaïa, ces images d’une foule en colère, d’ouvriers grévistes ou d’étudiants affluant sur les boulevards sous les concerts de klaxons, nul doute que le Bélarus au bois dormant se réveille. Enfin. Avec l’espoir.

NB : C’est aussi à Minsk que j’ai fait la connaissance de Jef Bonifacino un photographe talentueux, qui a énormément travaillé sur la Biélorussie de Loukachenko. Son travail est à retrouver ici.