CHRONIQUE | DES PUSSY RIOTNAVALNY

Il se passe toujours quelque chose au mois d’août en Russie. Le putsch de 1991, l’attaque éclair de la Géorgie en 2008, le procès ultra-médiatisé des Pussy Riot en 2012, la crise du rouble en 2014. En 2020, le probable empoisonnement d’Alexeï Navalny, avocat et opposant principal du Kremlin, entre la vie et la mort dans un hôpital de troisième zone en Sibérie et finalement transféré en Allemagne pour y recevoir des soins.

A l’été 2012, je suis en reportage à Moscou, le verdict du procès des Pussy Riot doit tomber d’un jour à l’autre. Vladimir Poutine est revenu au pouvoir après le mandat fantoche de Dmitri Medvedev, l’opposition commence à s’organiser, des manifestations massives ont lieu en 2011 dans tout le pays. La contestation monte suite aux élections présidentielles de mars. Mon sujet, c’est le réveil au féminin de l’opposition à Vladimir Poutine. J’ai quelques contacts mais j’ai surtout une baraka du diable puisque je me retrouve à passer une journée embedded avec les Pussy Riot (enfin celles qui ne sont pas derrière les barreaux ) pour la répetition d’une action anti-gouvernement.

Après des heures bloqués dans les bouchons du périphérique, on se retrouve en banlieue moscovite : sur les ruines d’un « ancien hôpital du KGB« , entre datchas, usines désaffectée et barres HLM. L’idée est de tourner une vidéo de soutien à leurs soeurs d’arme emprisonnées qui sera diffusée sur MTV et balancée sur les réseaux sociaux. Sur le toit, les filles se déshabillent, enfilent des robes colorées, des collants et enfilent leurs ‘baklava’. L’une se met à chanter au micro, pendant que les autres se harnachent de mousquetons et de baudriers. Sur le set improvisé, il y a des bières, du matos d’escalade, de musique, des punks en parka militaire et tout le monde est en train de filmer, entre IPhone et GoPro.

Si les Pussy Riot à l’époque sont plus connues que le Pape, c’est principalement grace au travail impeccable de Piotr Verzilov, ancien membre du collectif arty et provoc’ Voïna, époux de l’emblématique Nadejda Tolokonnikova (la fille sublime au carré Pulp Fiction). Assez sexy entre le gourou et le daddy, il sait parler aux journalistes étrangers, maîtrise le storytelling et a le clin d’oeil facile. Un mec pour manager le groupe le plus féministe du monde : la Russie n’est pas à une contradiction près.

Les filles s’entraînent à se jeter en rappel le long d’une façade d’une carcasse d’immeuble et brûlent un portrait immense de Poutine et elles chantent des chansons du groupe, la sono crépite. On picole, on fume, c’est un peu le bordel et puis la nuit tombe. On rentre en trombe à Moscou, Piotr râle, on a deux heures de retard : il a prévu un shooting photo avec quelques correspondants étrangers et un photographe de Time (le grand Yuri Kozyrev) dans une ancienne galerie d’art, volets fermés. Le lendemain de cette journée d’anthologie et ma première rencontre avec Moscou, j’enchaine avec un autre reportage sur les femmes en première ligne de la fronde contre le régime de Poutine. Je passe quatre jours a rencontrer une série d’héroïnes de la contestation, toutes surveillées par le FSB (avec mon visa touriste). Après ces deux reportages publiés ici et ici, j’ai dormi pendant deux semaines.

Huit ans plus tard, ma fixeuse est devenue coiffeuse à Saint-Petersbourg, je suis devenue mère, deux évènements qui nous auraient semblé parfaitement improbables à l’époque. Et que sont devenus les autres á Moscou ? Ou sont passés tous les opposants au Kremlin ?

Piotr Verzilov est toujours persona non grata du régime : en 2018, il tombe mystérieusement malade, victime d’une tentative d’empoisonnement. Evacué à Berlin, il est soigné à l’hopital de la Charité (comme Navalny aujourd’hui ou comme Iulia Timochenko, ìcone de la Revolution orange ukrainienne en 2014. Veryzlov aurait fait jouer ses propres contacts pour faciliter le transfert de Navalny en Allemagne ). Les Pussy Riot ont passé deux ans en taule pour que dalle dans un goulag en Sibérie, le groupe depuis se tient plutôt à carreau. Olga Romanova, journaliste et fondatrice de l’ONG « Russia Behind The Bars » (la Russie derrière les barreaux), surnommée le « portefeuille de l’opposition », a dû s’exiler en Allemagne. Olga Kryshtanovskaya, sociologue dissidente, est députée à la Douma et l’un des plus fervent soutiens de Poutine. Maria (Macha) Baronova, le visage des protestation de 2011-2012, condamnée par la justice à de nombreuses reprises pour son opposition active, a rejoint RT, le conglomérat média d’Etat et outil de propagande de Poutine. Zoïa Svetova est toujours journaliste et toujours dans l’opposition. Quant à Ksenia Sobchak, femme d’affaires et supposée filleule de Vladimir Vladimirovitch (son père était le maire de Saint-Pétersbourg), elle était l’une des figures les plus médiatiques et influentes de l’opposition en 2011. En 2018, cet jet-setteuse un peu trop blonde se retrouvait candidate à la présidentielle, une candidature qualifiée de « téléguidée par le Kremlin » par Alexeï Navalny.

Une seule chose n’a pas changé en Russie : prison ou poison pour l’opposition a Vladimir Vladimirovitch.