CHRONIQUE | CAUCASE EXPRESS

Je n’ai jamais autant kiffé une région que le Caucase, excepté peut-être les Balkans. Probablement parce que cela me rappelle la région où j’ai grandi, dans les Vosges : des coins sauvages et mystérieux, enclavé dans des montagnes de feuillus, des zones-tampons, où les frontières malmenées par l’histoire et les conflits ont laissé des traces profondes. Le Caucase et ses habitants à la mentalité en acier trempé, oscillant entre générosité subite et menaces de mort.

En 2011, je n’ai pas un rond mais j’ai trouvé un job. CFI, une grande agence de coopération média française m’envoie comme « experte-trainer » pour une série d’ateliers de formation en Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan (spoiler : je n’ai jamais mis les pieds dans la région, ni donné un seul cours). Le projet s’appelle Eurocaucasus News, cinq semaines à naviguer dans le Caucase Sud, entre Tbilissi, Erevan et Baku puis Strasbourg, pour enseigner le journalisme web. Une opération très soft power financée par le ministère des Affaires étrangères : au lieu de vendre des armes, la France contribue à former une certaine élite dans des régions stratégiquement clés mais démocratiquement bancales. L’idée, c’est aussi de faire dialoguer des Azéris et des Arméniens, à couteaux tirés depuis la guerre autour de la province disputée du Haut-Karabagh entre 1988 et 1994. Jusqu’alors, quand j’entendais « Haut-Karabagh », j’avais l’impression d’être dans Tintin au pays des Soviets, un truc un peu exotique mais une affaire classée.

Un matin d’automne, je me retrouve à l’école de journalisme de Tbilissi avec avec un acolyte JRI, quatre élèves de Géorgie, quatre d’Azerbaïdjan et quatre d’Arménie pour la semaine d’introduction au programme. Comme souvent avec les Français, la mission prend des accents OSS117 : genre former au journalisme « multimédia » quand il n’y a pas ou peu de réseau Internet. Les étudiants nous regardent avec des yeux de poissons morts : c’est une relation prof-élève assez classique jusqu’à ce que je réalise que la formation se déroule en anglais et qu’environ 10% d’entre eux le parlent. Il y a 12 filles pour 2 mecs : si le gender balance déchire, l’ambiance est glaciale. Les Azéris et les Arméniens passent les premiers jours à s’ignorer, voire se dévisager en chiens de faïence. Le réseau plante tout le temps et je pique des crises parce que je veux absolument qu’ils travaillent en équipes « transnationales » et qu’ils bougent leur cul sur le terrain (au lieu de faire des copier-coller sur Internet fucking Millenials).

Un jour, un élève arménien de 22 ans m’explique qu’il est presque inconcevable pour lui de se retrouver dans la même pièce que son « ennemi héréditaire » (les Azéris). Participer à ce training, c’est un peu comme « trahir son pays, sa famille, sa mémoire ». Les autres acquiescent silencieusement. Je me dis qu’on va bien se galérer. Le week end suivant, je pars faire un reportage à la frontière avec la République indépendantiste d’Abkhazie, autre territoire en suspens depuis la fin de l’URSS, en emmenant une élève avec moi. Je comprends que ces « conflit gelés » sont bien réels : des tombes fleuries, ces immenses camps de réfugiés et des habitants dans le flou pour une vie entre les lignes. Lignes de front, de barbelés et de fuite. On décide de raconter le reportage à la classe : entendre que la Géorgie semble connaitre les mêmes problèmes avec son territoire que l’Arménie et l’Azerbaïdjan détend un peu l’atmosphère. On décide de monter un site, on leur apprend à tourner des vidéos, utiliser les réseaux sociaux.

Le reste du temps, on se bourre de khatchapouri au fromage et de khinkalis, on boit pas mal de Chacha : on essaie surtout de ne pas se faire écraser par les Ladas trompetantes qui dévalent l’avenue Rustaveli. L’hospitalité géorgienne n’est pas une légende et s’ils restent beaucoup groupés entre eux, par nationalités, ils finissent par échanger de timides sourires, quelques poignées de mains. Jusqu’à enfin, travailler en équipe. L’un de leur sujet concerne un hôtel qui abrite toujours les « Internally Displaced Persons » de la guerre Russie-Géorgie de 2008. Les Arméniens et les Azéris arrêtent de penser au Haut-Karabagh, on discute ensemble des frontières amputées de l’Ossétie du Sud, puis de leurs voisin du Caucase Nord : le Daghestan, la Tchétchénie, plutôt chaud les marrons à l’époque. Une sorte de solidarité muette se noue entre les élèves. Je ne peux plus blairer le terme « conflit gelé ». Tout ce que je vois, ce sont des gams de 20 ans qui ont grandi avec une guerre dans la tête et un coeur bombardé.

Le programme se poursuit, on bouge. Traverser le Caucase à fond la caisse en marshrutnis, des kilomètres vertigineux de cols et de vallées qui défilent entre Tbilisi et Erevan, alors que le lac Sevan miroite entre les nuages. Une semaine en Arménie. Erevan, ses couchers de soleil sur le Mont Ararat, ses immeubles décatis, ses églises millénaires et ses défilés de militaires. Les élèves nous racontent l’histoire de leurs familles, le génocide ou les Kardashians. Ils veulent nous montrer Margara, à la frontière turque. Fermée depuis 1994, lorsque la Turquie a unilatéralement décidé de la fermer en soutien à l’Azerbaïdjan turcophone dans le conflit du Haut-Karabagh. Sur place, c’est le néant, l’asphyxie, la seule école et la station service du village sont à l’abandon, les routes sont en poussières, les habitants n’ont ni dents, ni électricité. Cette misère qui saute à la gorge derrière le grand jeu entre Turquie, Russie et Occidentaux.

Arrive ensuite le mirage Bakou : il pleut, je me souviens de cette lumière gris-bleue sur la Caspienne, des champs de pétrole qui clignotent, de la ville en train de se pomponner à coups de grues et de pavés en or pour l’Eurovision 2012. Les journalistes ne sont pas les bienvenus au paradis de l’or noir : on donne nos cours dans une sorte de garage en sous-sol, à midi, les élèves cuisinent et on mange ensemble de sublimes tajines de poulets aux raisons secs. En novembre, on se retrouve pour la dernière semaine à Strasbourg où ils découvrent les couloirs ouatés du Conseil de l’Europe, les beaux sentiments et les grandes déclarations en costumes trois pièces. On évoque de la France, de l’Allemagne qui se mettaient encore sur la gueule il y a deux générations. D’un continent à feu et à sang devenu en moins de deux générations, un havre de paix et des droits de l’homme. Cinq semaines de « training » et ils sont là, content d’être ensemble. Le dernier plan, c’est à Strasbourg un dîner avec tous les élèves pour clore la formation. L’une d’entre elles, une Azérie, un peu plus âgée que les quatre et je sais qu’elle a un fils, nous remercie en pleurant : elle qui a perdu des membres de sa famille dans le conflit autour du Haut-Karabagh n’aurait jamais cru un jour avoir des « amis » arméniens. Il y a des rires, des embrassades larges, on s’ajoute sur Facebook, on promet de se revoir. Et maintenant ?