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LES AVENTURES DE PLUMABERLIN

 

Après presque dix ans de vie commune avec Berlin, j’ai décidé de regrouper le contenu de tout ce que j’ai pu écrire sur la capitale schleue et ma vie à l’étranger sur une seule (putain) de page. Voici donc les chroniques subjectives et irrévérencieuses d’une Française à Berlin, entre 2008 et 2017 (sans le moindre ordre). Une sorte de compilation d’anecdotes random sur le journalisme freelance, Berlin, les filles de trente ans ou la génération Erasmus.

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Quitter Paris. Au fil des printemps toujours plus gris, l’idée s’était imposée à moi avec la force de l’obsession. A l’orée du quart de siècle, je savais ce que je ne voulais pas : un clapier au prix d’un Smic, le snobisme parisien bobo-baba et un boulot plombant -où l’on termine ses e-mails par ‘Cdt’.

Bref, il s’agissait de décamper. Fissa.

Berlin avait toujours incarné cet ailleurs idéal, cette parenthèse de vie bohème, loin des conventions et des obligations. Ma première visite, en 2000, avait pris l’allure d’un voyage initia- tique : terrain de jeu, jungle urbaine, créative, infantile, artificielle, la ville m’avait bouleversée. Insouciance, hédonisme, liberté, ambiance troc et bric-à-brac, esprit cool et « dépareillé arty » collaient à la peau de tous les Berlinois d’adoption que je rencontrais : Berlin semblait conjuguer les promesses, entre cicatrices de l’histoire et interminables chantiers.

Les mecs allemands n’étaient pas mal dans leur genre. Mieux que les métrosexuels parisiens, moustachus avec leurs névroses branchouilles. Assez vite, le Teuton avait occupé mon panthéon de la virilité : grands, blonds, silencieux et tellement pétris de culpabilité. En pleine vague ostalgique, je suis tombée amoureuse d’un Allemand de l’Est, et j’ai enfin trouvé le prétexte idéal pour mettre les voiles : basta ma patrie et mon CDI. « Paris, I leave you, Berlin I love you » : c’est le message que j’ai posté sur mon mur Facebook pour trouver un appartement.

En deux semaines, c’était plié.

Nous étions alors en mai 2008. « Comment peux-tu quitter ton boulot stable, ton salaire fixe, alors que l’économie s’effondre ? » s’était étranglé mon père. Mais, papa, pour nous qui sommes nés dans les années 1980, avons vu la montée du chômage et le sida rythmer nos années lycée, la crise, c’est un peu notre doudou. J’étais partie envers et contre tous, dans une sorte d’instinct de survie. J’avais dit : « Six mois et on verra. »

Presque 10 ans plus tard, je suis toujours là. Berlin est ma ville, mon toit, mon tout, celle qui me va, celle que j’aime et que je hais en même temps, mais sans laquelle je ne suis pas vraiment moi.

J’ai d’abord été conquise par son esprit province en capitale. Les balades interminables pour passer d’un côté à l’autre, la géographie sans harmonie avec des bois immenses et des lacs disséminés, douze arrondissements divergents : des Plattenbau (HLM typiques de l’ex-RDA) du quartier de Marzahn au château rococo de Charlottenburg, en passant par les immeubles futuristes de la Postdamer Platz, les façades défigurées ou les no man’s land alternatifs reconvertis en espaces d’art contemporain. Une leçon d’histoire à ciel ouvert à travers laquelle j’ai pédalé des heures durant – la ville a une superficie de 890 kilomètres carrés, soit neuf fois Paris.

Je me suis installée à Prenzlauer Berg. Moyenne d’âge, 28 ans. Le costume-cravate n’y existe pas, contrairement à la Potsdamer Platz, déluge futuriste de verre et d’acier. Sur la Rosenthaler Platz, au café Sankt Oberholz, épicentre de la bohème numérique, c’est Mac obligatoire : celui qui n’a pas son ordinateur sur la table se fait quasiment jeter. Les digital natives sont partout, dans les usines désaffectées reconverties en coworking spaces ou dans les cafés. Les geeks et start-up se sont multipliés. On parle désormais de Berlin comme d’une Silicon Valley européenne.

Avant eux, il y avait eu les « clochards célestes » : artistes, journalistes, photographes, designers ou glandeurs heureux, Berlin avait longtemps incarné un ghetto de « jeunes à projets multiples », où la moitié des 3,4 millions d’habitants avait moins de 35 ans. Créative, en mouvement, l’ambiance générale est propice à l’innovation, aux expérimentations, aux rencontres. Et côté coeur, « Berlin ist zum ficken, nicht zum lieben » (Berlin, c’est pour baiser, pas pour aimer).

J’ai commencé à travailler en freelance. J’ai multiplié les reportages, les commandes, j’ai appris à me vendre, à rester curieuse, à m’intéresser à tout, à ne pas me cloisonner, ni me limiter. Ceux qui à Paris, avant mon départ, me parlaient de « germanisation Birkenstock et bière » avec un sourire de dédain, me font désormais des clins d’œil envieux, comme si j’étais une it girl polygame, perpétuellement en after sous MDMA au club Berghain. Mais je trouve qu’ils sont désormais un peu trop nombreux les petits parisiens à se pointer outre-Rhin, à débarquer en grappe pour goûter à la « deustche vita » sur les bords de la Spree.

Un dicton local affirme que ne devient berlinois que celui qui a vécu au moins trois hivers dans la ville. Mon premier fut long, très long. Six mois de chapka et de températures en chute libre à faire sombrer n’importe qui dans une hibernation neurasthénique. Broyer du noir devient l’activité incontournable dans ces espaces désolés, ces ombres grises, ce vent glacé. Entre novembre et mars, Berlin est une île coupée du monde, où chacun rame dans son coin. Et galère : si l’Allemagne fait figure de modèle économique florissant, trouver un emploi dans sa capitale a longtemps relevé du miracle. Coût de la réunification oblige, l’économie de la ville ne tenait que par les perfusions étatiques et les subventions des autres Länder. Il n’y a donc pas d’argent et une pauvreté endémique. On dit qu’un Berlinois sur six dépend de l’aide sociale, tandis que beaucoup d’autre glandent. Purement et simplement. Comme on a pu longtemps vivre à Berlin avec rien ou pas grand-chose, la paresse y était une réalité dangereuse. Procrastiner est le sport de prédilection local et le piège numéro un de la ville. Mollesse, lenteur, langueur : trop de liberté tue la liberté. Vivre sans repères – familiaux, sentimentaux, professionnels – est un exercice délicat. Sur le fil. Chacun cherche sa voie, au risque de s’y perdre.

Mille fois justement, en contemplant cette jeunesse éternelle qui déboule l’été en tongs et Wayfarer colorées, ces charters entiers d’Easyjet-setteurs, ces hipsters qui sirotent leur Machiatto à Kreuzkölln, je me suis dit que j’avais passé l’âge. « Je devrais partir, non, histoire de grandir un peu ? » ai-je répété à mes amis berlinois. Cette ville ressemble souvent à un Kindergarten géant, un jardin d’enfants peuplé de quadras coincés en pleine crise d’ado, de bobos appartenant à ce que l’on appelle la classe bio-biedermaier), de pseudos artistes.

J’ai pesté contre cette ville, je l’ai maudite, détestée, je suis partie quelques mois, je suis rentrée, je l’ai quittée à nouveau, j’en ai rêvé, elle m’a manqué, je suis revenue. En Allemagne, on dit que « Heimat ist da, wo das Herz ist », la patrie est là où le cœur se trouve. Le mien, apparemment, appartient à Berlin. J’y ai appris deux choses essentielles : la liberté et la tolérance.

En vieillissant, nous cherchons des règles, des repères. Impossible ici : Berlin se transforme indéfiniment, elle est la ville des Peter Pan et de l’éternelle jeunesse. Plusieurs amis ont décidé de grandir, n’ont plus supporté la précarité douce, le pseudo-cool multikulti, la langueur des cafés, et ont décidé de dire stop. Leur argument : nous changeons et Berlin, elle, ne change pas. Ou plutôt change trop. Aujourd’hui, Berlin s’est sacrément embourgeoisée : les loyers ont explosé, son terrains vagues, son patrimoine architectural est livré aux spéculateurs et les start uppers débarquent en espérant « faire du fric », un objectif inimaginable il y a quelques années. Le capitalisme semble avoir dévoré la ville.

Rester ou rentrer ? On verra. Je sais juste que lorsque je rentre en France, je suis aussi devenue une étrangère : après trop de temps passé à faire le grand écart, on n’appartient plus à aucun pays. On garde la nostalgie de l’un et les difficultés d’intégration dans l’autre. Nulle part ou partout, on se sent alors chez soi.

LAST TANGO IN BERLIN

« Après Buenos Aires, Berlin est la capitale mondiale du tango. » Quand un aficionado m’a dit ça un jour, j’ai ri. Haut et fort. Imaginer les autochtones en danseurs de salon gominés, eux qui ne se déhanchent jamais à moins de 3 grammes, et encore, sur de l’électro minimale en mode Gilles de la Tourette ?! Unmöglich. Plus tard, j’avais checké l’info sur Google #professionreporter : le bougre avait raison, la capitale Schleue était réputée pour être la Mecque du tango en Europe, avec une szène amateur et pro active, des festivals en été, des « milongas » en veux-tu en voilà, et des écoles aux quatre coins de la ville.

Bon dieu ! A l’époque, Richard Burton et moi avions rompu pour la 10ème fois en moins de deux mois et il me fallait en urgence, si ce n’est un nouvel amant, du moins une perspective de nouvel amant. Je m’étais retrouvée célibataire à Berlin, en janvier : on peut dire que j’avais réussi mon suicide social. Martin, un ami lui aussi fraîchement largué, m’a tirée de là : il m’a entraînée -enfin surtout traînée– à un cours de tango au Clärchen Ballhaus, une antique salle de bal à Mitte.

Après la leçon, nous avons participé à la « milonga » du soir. Contempler ces mâles en position torero+sneakers guider de gracieuses créatures pailletées aux sons du bandonéon m’a fait flasher, genre grave. C’était harmonieux, sensuel, élégant. Pas hyper-fendard il fallait le reconnaître, mais classe. J’ai immédiatement oublié mon chagrin et me suis projetée dans un avenir proche, en diva bronzée, robe asymétrique, fendant la foule de mes soupirants d’un air triomphant.

Lorsque notre premier tour de piste est arrivé, j’ai pris des poses lascives (menton en avant et cambrure à 90°), tandis que Martin essayait de me faire avancer, en m’engueulant et me marchant sur les pieds. Nous sommes rentrés, en-chan-tés. Le lendemain, j’ai dit à ma psychanalyste que j’arrêtais et nous nous sommes inscrits à un cours de tango.

J’étais tellement contente d’avoir MonMartin. Parce qu’à Berlin, trouver un partenaire pour danser -plutôt que pour « ficken » (pardon)-, relève de la gageure majeure. En dévisageant les débutants dans cette ancienne usine reconvertie en temple du lancer de mollet sur parquet ciré, j’avais surtout l’impression d’être au bal des largués. La majorité des hommes présents semblaient en phase post-break up/récent veuvage, et bien trop près de leur Xanax/bite pour être honnêtes.

Je me souviens avoir ricané à la lecture du petit carnet posé à la réception, la « Partner Börse« , la bourse aux partenaires : comme sur le marché du online dating #parshit, il y avait des mensurations et un petit message timide. « Hallöchen, ich bin Timo und ich suche eine Partnerin (TROIS PETITS POINTS) ».

Au tango comme dans la vie urbaine, il y a trois fois plus de moeufs « hot » que de mecs potables. Du coup, les couples formés au gré de la « Partnerbörse » se révélaient plutôt bizarres, variant au fil des saisons : une méga-bonnasse avec un nain ou une Lolita avec un papi-hanche-en-plastique.

La constante, c’était nos profs : des bombes avec un accent espagnol rocailleux, dont il était clair dès le départ que nous ne leur arriverions jamais à la cheville. Beaucoup pensaient qu’ils allaient renaître ou se réinventer. Ils se sont surtout plantés un couteau dans le dos. Car le tango, tu l’apprends au berceau ou tu oublies.

Martin et moi avons dédié plusieurs années soirées à tourbillonner, à nous tortiller, à nous insulter surtout : j’ai eu mal aux bras, aux jambes, à l’égo, je suis passée du raide-comme-un-piquet aux dérapages non contrôlés sur mes escarpins pointus, j’ai sautillé, dandiné, tempété. Lui s’est contenté d’avancer comme Robocop et de me briser les bras pour me faire marcher au pas.

Ces sessions de tango ont été comme des séances de thérapie sauvage sur le rôle homme-femme dans nos sociétés contemporaines. Parce qu’en apprenant la technique, on révise la géographie du couple, version Trente Glorieuses. Un modèle old school où les règles sont nettes et sans bavures. Un : on ne doit jamais regarder jamais son partenaire. Deux : c’est l’homme qui mène, la femme qui suit. Chaque déplacement ou balancement de l’un détermine celui de l’autre dans une étreinte qui doit être harmonieuse et fluide.

Au bout de quelques mois et de répétitions filmées #vismaviedefreelance, on a réussi à enchaîner 2,3 combos soit parce que Martin me poussait comme un bulldozer, soit parce qu’il me soufflait à l’oreille le nom de la figure qu’il voulait tenter juste avant. Ensuite, il est parti à Hamburg.

Sans aucun rapport, R(D)ick Burton et moi nous sommes remis ensemble. Je l’ai traîné à un week end « praktika », un stage de ‘tango’ pour « mieux nous re-connaître« . J’ai cru qu’on allait finir dans ‘Enquête exclusive’ (« un Allemand a découpé sa petite amie française en morceaux« ) ou à l’hôpital. Notre chorégraphie n’a pas du tout fonctionné. Il paraît que c’est normal, dixit Roberto -le prof bueno-, la danse est un facteur de crise du couple moderne. Pourquoi ?

Parce que la vraie difficulté reste de « faire confiance » à son partenaire. Avis à toutes les néo-féministes, « faire confiance » signifie ne PAS critiquer/téléguider son mâle en lou-cedé et surtout, savoir la boucler. Du côté des pénis phobiques de l’engagement, il faut savoir où l’on va, ce que l’on fait et porter la culotte. Les femmes ne font JAMAIS d’erreur au tango, c’est l’homme qui endosse toute la responsabilité. En vrai berlinois, Rick n’a pas supporté et j’ai abdiqué.

J’ai repris au hasard d’un soir cet hiver. Je m’étais trouvée une « blind date« , recommandée par des amis, pour une milonga dans une arrière-cour de Wedding. Dans la cage d’escalier, je découvre Karl (le prénom a été changé), un blond pré-pubère, d’au moins 10 ans mon cadet et 10 cm de moins qui fait le pied de grue. Lorsque nous rentrons dans la salle qui tient davantage du garage clandestin que de la salle de bal, toute les têtes se tournent vers moi d’un air interrogateur, comme si je détournais des mineurs.

Lorsque Karl a sorti ses talonnettes cirées de son beutel, je me suis dit « putain, tu vas morfler ta race« . L’adolescent savait danser au point d’acheter des chaussures de danse. Comme j’ai un physique de danseuse de tango (brune velue), il a dû me prendre pour Jennifer Lopez. Le pauvre ne savait pas ce qui l’attendait (héhé). A un moment, il me lance avec un clin d’oeil : « on y va ? » Notre prestation se passe mal : lui tente de s’élancer comme un chevalier blanc, alors que je joue les poupées Corolle rouillées.

« Ca va revenir, ne t’inquiète pas« , tente t-il, vaguement inquiet. On retourne s’asseoir. Je reste sur ma chaise, à enquiller les ballons du vin rouge. Parce qu’in vinasse, veritas. Quand on retourne danser, « ça » n’est définitivement pas revenu. Et j’ai perdu TOUT mon sens de l’équilibre : j’avance en me tortillant, je lui défonce le ‘périné’ en voulant faire des petites acrobaties avec mes jambes, je trébuche puis je rippe sur le plancher avant qu’il ne me retienne de m’étaler sur l’estrade. Je glousse et lui ne dit rien. Karl n’a même pas un rictus (c’est interdit de rire au tango), quand il me ramène illico presto à ma chaise il me jette un regard noir, comme à une gamine mal élevée. J’ai l’impression d’avoir fait caca en public.

A la « cortina » (pause), il file inviter une blonde en justaucorps vert et aux jambes interminables, qui évolue sur la piste telle la fée Clochette. De la table, je leur fais des petits signes admirateurs, dévoilant mes dents violettes sous les stroboscopes. Vers minuit, on quitte les lieux. Je dois absolument fumer. Je cherche du feu en priant pour que l’humiliation s’arrête. Je demande à mon partenaire s’il veut une cigarette.

-« Je suis médecin, je ne fume pas, » il me répond sèchement.

-« Je sais pas pourquoi, j’ai toujours entendu que si on arrêtait à 40 ans il n’y avait aucun risque, » je réponds (héhé).

–Pourquoi, t’as quel âge? »

-33. (L’âge du Christ, petit con !) »

C’était là que j’ai su que cette fois, c’était vraiment mon dernier tango à Berlin.

FOOTBALL

Bravo les Schleus ! Ils l’ont voulue, ils se sont battus, ils l’ont eue cette Coupe du monde. Le 13 juillet 2014 est une date historique outre-Rhin : « Schlaaaaaaand » décroche son titre de Weltmeister ! 1 : 0 contre l’Argentine durant les prolongations après une demie-finale d’anthologie contre le Brésil.

Dans le ciel et les rues de Berlin, l’explosion de joie, de drapeaux, d’embrassades éthyliques. Des scènes réjouissantes qui rappellent la victoire des Bleus au Mondial 1998.

On n’a jamais vu les Allemands se lâcher comme cela. (Sauf en 1933)

Economie en plein boom, pays le plus puissant d’Europe, Chancelière exemplaire et maintenant, champions du monde de foot : mais où vont-ils s’arrêter ?

LES STATES

Sur la route. ENFIN. Deux semaines et 3 600 bornes à travers la Nouvelle Angleterre. Vive les vacances ! Ma virée ricaine a commencé par un joli mariage so upper class dans les Hampton’s avant de partir sur les traces de Jackie et John K, entre Rhode Island, Newport et Martha’s Vineyard : je bénis ces quelques jours de paix où mes seuls interlocuteurs ont été le réceptionniste du motel et des bancs d’otaries sur les plages de sable blanc du Cape Cod (alias le Cap des morues, ça fait tout de suite moins glam’).

S’est ensuivie une folle chevauchée sur la côte dentelée du Maine -lieu de villégiature du peintre Edward Hopper-:  autant vous dire mes myosotis que le slalom entre fjords et phares sauvages a tourné à l’odyssée ‘foodie’ avec overdose de homard et bistrots ‘locavores’. Non, je n’ai pas avalé un seul burger/bagel/donught en quinze jours mais des ‘grain salad’ et des vins californiens. Il y a pas que des obèses de vrais gourmets aux States.

Je suis aussi partie en randonnée chez les néo-hippies du Vermont, entre sirop d’érable, vignobles et saison des feuillages embrasés par l’été indien : soit quelques jours de ravissement à MONTPELIER et sa sympathique banlieue, BERLIN -so true !- Notre campement n’était pas très loin des champs de Woodstock dont l’annonce du festival en 1969 promettait : « Trois jours de paix et de musique. Des centaines d’hectares à parcourir. Promène-toi pendant trois jours sans voir un gratte-ciel ou un feu rouge. Fais voler un cerf-volant. Fais-toi bronzer. Cuisine toi-même tes repas et respire de l’air pur. » Mission accomplie baby ! Les paysages vallonnés, les biches et les dindes, la nature à 360°, les paysans avec leurs fourches pick up et leurs guns : le séjour a été un enchantement bucolique de tous les instants.

THAT WAS PRETTY AMAZING !

Le choc avec NY s’est révélé d’autant plus extatique. Source d’énergie permanente, cité vertigineuse, fiévreuse, dangereuse, aux boulevards podium et gratte-ciels fuselés, où le monde entier t’ouvre les bras à chaque bloc, surmonté par le drapeau étoilé, histoire que t’oublies JAMAIS où tu es. I just loved it. Ach, que chaime ze betit côté Rampo !

De la réserve naturelle de hipsters musclés et moustachus -y’avait pas un tromblon au m2- aux juifs orthodoxes de Williamsburg, des bobos chics du Village à Chinatown, Fifth Avenue, Central Park, Little Italy, émerveillée, j’ai trotté sur les artères de Manhattan et de Brooklyn, les ponts, les métros en long, en large. Observant, critiquant, comparant. C’est quoi l’Amérique ? Des supermarchés, grands comme des cathédrales, regorgeant de paquets de bouffe pour ogre, les excès, l’hypocrisie, le trash, le patriotisme, la liberté, le puritanisme, la gaieté, le conformisme, les cow boys, les gratte-ciels ?

NYC est la seule ville de l’univers où les femmes s’habillent vraiment COMME dans les magazines de mode, défilent et défient la pesanteur de leurs it-bag, perchées sur des stilettos aiguisés, hurlant des « Hiiiiiiiii, it is amazing » dans leur Iphone. Elles ont des crinières soyeuses, des dentitions de requins, des ongles manucurés et des looks monochromes, inspirés des pires navets hollywoodiens. Barbie à donf !

I MEAN, LIKE, REALLY!

Cette avalanche de perfection bronzée-brushée-stylisée les rend curieusement très fades. Formatées à mort. Comme des poupées porno 0 défauts. J’avoue que j’ai pas adoré vadrouiller comme un petit troll boursoufflé, avec mes cheveux gras et mon pull étriqué… Mais seigneur, que doivent donc penser les Américaines quand elles viennent en Europe ? Que nous sommes souillons ? Que nous sommes leurs brouillons ? Que nous avons la syphillis et la philosophie ? Que signifie donc outre-Atlantique cette déferlante d’ouvrages sur le chic de la femme française ? Car je l’admets, nous sommes sales mais intelligentes ?

Parce que question conversations, well aux Etats-Unis, c’est pas Adorno. Tout le monde est très poli et gentil. Les gens sourient et crient en permanence, c’est à peine croyable cet enthousiasme de forcené : toute cette bonne humeur,  c’est infernal, on se croirait dans un asile psychiatrique. Pire, le Ricain mène souvent ses échanges en mode Actor’s Studio, comme s’il était en compétition pour les Oscars. De là, deux possibilités : où les visiteurs adorent, se sentant comme des êtres de lumières face à ces braillements de joie, à ce déferlement de « awesome » ou de « great » lorsqu’ils racontent le moindre truc banal.

Les dévisageant en mode parano, j’avais plutôt l’impression qu’ils se foutaient de ma gueule. Mais non, c’mon, ils étaient juste accueillants. Superficiels mais sympas. L’Européen serait-il par nature un dépressif suspicieux ? La mélancolie existe-t-elle aux Etats-Unis ? Par pur esprit de contradiction, arborant ma French Touch -cet air revêche qui fait rêver le monde -, abritée derrière la fumée de mes cigarettes, je me demandais quelle réponse appropriée donner à cet épouvantable « How are you doing, today? » « Fine! I shouldn’t forget to take my psycho pill or I may kill your kids? » Ou plutôt « shut the fuck up bitch? »

De là à dire que je préfère les Schleus ? « Nous aussi on été très déçus par les Américains quand ils sont venus nous libérer en 45 » m’a dit Mamie quand je lui ai raconté mon voyage. Héhé. Je suis tranquille, c’est de famille.

D-PRIMEE

Il y a d’abord eu un coup de téléphone d’une charmante représentante de la Commission européenne : « vous avez gagné le European Young Journalist Award 2010 pour la France. Je peux vous dire que le jury a été unanime sur votre article. » Lequel traitait de pauvres gamins polonais, abandonnés par leurs parents partis travailler à l’Ouest, ou la désintégration de la cellule familiale comme effet pervers de l’émigration économique. Un papier très « larmichette dans les chaumières » que j’ai mis 8 mois à placer, au motif que « la Pologne n’est pas vraiment dans l’actu ». Sauf en cas de crash aérien évidemment. Mots-clés ? Tupolev, Kaczinsky, Smolensk.

Pour info, ledit concours de l’EYJA est un peu l’Eurovision du scribouillard avec 27 gagnants nationaux qui se retrouvent chaque année dans une capitale pour partager champomy, tapette dans le dos et échange de business card. « Et à part le networking, qu’eche qu’on gôgne ? « , avais-je envie de grogner au bout du fil, imitant l’œil torve de mes voisins « carabine et tromblon » dans les Vosges.  « Quatre jours à Istanbul tous frais payés, du 08 au 12 mai, félicitations ! », me répond gentiment la voix. Chouette, je suis contente de revenir à Bouboule, après y avoir trainé mes guêtres en novembre dernier à la recherche de gigolos en burkinis. Ça sera déjà l’occasion de prendre quelques vacances en exposant mon teint de navet anémique au soleil du Bosphore.

Mais alors que je prépare déjà mes valises, ledit reportage sur les euro-orphelins polonais provoque un second jackpot. Un lundi à midi, appel de l’AJE-France (Association des Journalistes Européens) alors que je tente vaguement de me sustenter avec des nouilles thaï. Mon sympathique interlocuteur la joue comme sur le plateau de « Qui veut gagner des millions ». « Vous faites quoi le 09 mai, Prune Antoine? » [« Je suis à Istanbul, mon bon, pourquoi ? »] Au lieu de quoi, je réponds évidemment « rien » d’une toute petite voix. « Bravo, vous avez gagné le Prix Louise Weiss ». Hors de question de braire de joie, je souffle un « merci », toute confuse de me retrouver doublement D-primée. Je n’ai pas osé faire ma chieuse blasée, en lui expliquant que cette année, j’enchaîne les lauriers et que le 09 mai, désolée, je suis à Bouboule et non Paname, « on y bronze bien mieux ». Mais j’ai eu peur : de perdre la reconnaissance de mes pairs (et la somme coquette). Du coup, j’ai changé d’avis, je file à Paris. Et maintenant, misère de misère, il me faut pondre une petite harangue pour la cérémonie officielle, au Quai d’Orsay…je flippe ma race. Je suis sereine et je viendrai en pyjama.

Quant à cette chère Louise, née en Alsace, féministe, écrivaine engagée et Européenne de la première heure, elle a écrit sur tout : le couple franco-allemand, les communistes tchèques, l’URSS ou le droit de vote. Ce qui me plait surtout, c’est qu’elle avait l’air d’un vrai « croque monsieurs », follement moderne. Je cite : « A tout prendre, à défaut de bonheur, le mariage et surtout le divorce m’apportèrent un statut civil qui me facilita l’existence et m’ouvrirent des possibilités sentimentales que, sans avoir passé par leurs épreuves, je n’aurais certes point rencontrées. »

NDLR: Finalement tout s’est bien passé lors de ma petite virée très privée dans les salons du Quai d’Orsay où votre servante a reçu le 9 mai son prix Louise Weiss junior des mains de nos autorités. Petits fours, congratulations et champagne. Le port du jean a fait hurler ma génitrice : je suis honorée mais déshéritée. Merci à vous tous pour votre soutien. Merci au soldat Vincent pour les prises de vue.

MULTIKULTI

L’Allemagne est devenue la première terre d’immigration en Europe, et la deuxième dans le monde, après les States : en 2012, le pays a accueilli 465 000 migrants selon un rapport de l’OCDE tout juste publié. En comparaison, en 2009, l’Allemagne occupait la 9e place. Certes, tout le monde ne veut pas se nourrir de Wurst et voir la nuit tomber à 15h15 en hiver, mais cette progression marque une belle performance.

De prime abord, les Schleus ont l’air plutôt contents. Il faut dire que 2014, c’est leur année : champion économique, champion du monde de football, champion immigration. Geilomat ! Cette explosion de l’immigration tombe à pic. Avec une population menacée d’extinction, la natalité trop faible ne suffisant pas à renouveler la pyramide des âges (1,3 marmot par femme, l’un des plus bas d’Europe), les politiques, tannés par les sociologues, ont commencé à flipper. Une population de seniors en « rollators » (l’équivalent de nos déambulateurs), le casse-tête du financement des retraites, le manque de personnel dans les IT (les nouvelles technologies), la santé ou les aides à la personne : il fallait agir, et vite !

Dès 2008, en pleine crise économique, et alors que la majorité des États européens se sont recroquevillés peu à peu sur eux-mêmes, la Teutonie a compris qu’il était dans son intérêt d’attirer une nouvelle génération de « Gastarbeiter » – ces « travailleurs invités », pour la plupart Turcs, arrivés dans les années 1960 pour reconstruire le pays après la guerre.

Procédures de visas facilitées, financement de cours de langue, ouverture de centres d’accueil, l’Allemagne est devenue la reine des initiatives visant à favoriser l’immigration, plutôt sélective, il est vrai. En 2011, le gouvernement lançait même son site sexy « Make It In Germany! » avec une hotline et en anglais, distillant conseils pratiques pour trouver un logement, un travail, étudier ou survivre à l’administration schleue.

L’opération séduction a marché à plein régime : beaucoup de Ritals, d’Espagnols ou d’Européens de l’Est sont arrivés avec leurs valises en carton dans cet îlot de prospérité, sacré nouvel eldorado du plein emploi. Mais l’Allemagne est également devenue la terre d’accueil numéro un des demandeurs d’asile des quatre coins du monde : 110 000 personnes ont présenté un dossier, loin devant les États-Unis (68 000) et la France (60 000).

Toujours selon l’OCDE, 19,7% de la population allemande serait d’origine étrangère en 2013, ce qui représente un véritable défi. Car si Mutti Merkel évoque volontiers les bonheurs du grand bain « multikulti », affirmant que « l’immigration est une chance pour tous », tous ne l’entendent pas de cette oreille. Ces derniers mois, l’extrême droite a ressurgi en force dans le débat.

Il est facile de caricaturer le Schleu en néonazi rasé et rageur, la main sur Mein Kampf, mais le racisme reste une réalité et un problème dans la société allemande. Flambées de violence, incendies criminels de mosquées ou attaques contre la communauté musulmane sont devenus monnaie courante et même le très neutre Spiegel a alerté cet été sur l’intolérance croissante des Allemands.

Au lendemain de la chute du Mur, c’était principalement les régions sinistrées d’ex-RDA, très touchées par le chômage et les ratées de la réunification, qui abritaient l’électorat du NPD, le parti d’extrême droite. En 1992, les émeutes de Rostock, un port sur la Baltique et les jets de cocktails Molotov sur des foyers d’immigrés vietnamiens par des néonazis avaient défrayé la chronique.

Comme c’est avec les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, les hooligans et autres groupuscules néonazis ont ressortis les bomber’s et les ranger’s et les actions-commandos, cette fois, dans l’ensemble du pays. En septembre, un nouveau groupe d’extrême droite a vu le jour. Baptisé HoGeSa, « Hooligans contre salafistes », il amorce un nouveau cycle de tensions interethniques et interreligieuses.

Leur première grande marche en octobre à Cologne a réuni des dizaines de milliers de personnes pour protester officiellement contre « l’implantation du salafisme en Allemagne ».

Comme à chaque avis de manif en Allemagne, l’événement s’est déroulé comme un remake d’Independance Day : rues bloquées, hélicoptères vrombissants, patrouilles de cars blindés, sans oublier les forces spéciales habillées comme des soldats de science-fiction. Pour autant, la manif à Cologne s’est achevés sous les cris, les battes de base-ball et les rouler-bouler de cars de CRS. Il n’y pas eu de mort (krosse mirakle), mais 44 blessés.

Quelques semaines plus tard, ces néonazis new wave, « rebrandés » à l’aune du contexte international et de la guerre menée contre l’organisation État islamique, ont ressorti les banderoles et les slogans fascisant à Hanovre. Les mêmes voulaient réitérer leur exploit à la Porte de Brandebourg mi-novembre, au moment des célébrations des 25 ans de la Chute du Mur. Histoire de ne pas gâcher la sauterie mondiale avec des bruits de bottes et des saluts moustachus qui auraient été du plus mauvais effet, la municipalité a décidé d’interdire le rassemblement.

Le 2 décembre, la sortie à Berlin d’une application anti-nazi a fait grand bruit, confirmant ce revival marronnasse. Lancée avec le soutien de la municipalité, en trois langues, allemande, anglaise et turque, l’app disponible sur smartphone dessine une carte interactive qui permet d’être informé de tous les rassemblements organisés par les petits amis d’Hitler afin de les éviter/ou de se mobiliser. Krosse kravale en perspective !

Il n’est pas encore certain néanmoins que les édiles aient pris la mesure du phénomène. La mairie de Berlin a récemment annoncé un budget de 43 millions d’euros dédié à pour la construction de villages-vacances, pardon de containers-logements – durée de vie de 10 ans et recyclables, bitte schön – censés abriter les réfugiés. Les containers seront installés en périphérie, comme dans le riant quartier de Marzahn-Hellensdorf, dans l’ex-Est berlinois, bien connu pour ses barres de béton, son taux de chômage record et ses néonazis…Il n’est pas précisé si la fameuse app anti-nazie sera fournie aux réfugiés.

LES COPINES

(Votre servante) –         Alors tu vois, il a dit ça, mais son hésitation montre bien l’inverse, sachant qu’en plus il m’a pas téléphoné, d’ailleurs sa virgule t’en penses quoi ?

(Elle) –         Ecoute, je crois que tu es une psychopathe, extrêmement pathogène, et que la seule solution pour t’en sortir est d’aller t’enfermer dans une grotte. Loin.

LE WEB

Ami lecteur, je tiens à partager avec toi cette information à caractère purement promotionnel : le critère de recherche pour arriver sur mon blog, alors que je m’échine à soutirer des informations à des géants hirsutes dans les tréfonds du Caucase, est, je cite : « plus belle femme du monde nue, voir la moumoute. »

DOKTOR

Chez le médecin local, il est d’usage pour les secrétaires décaties bronzant sous leur halogène, de vous regarder comme une réfugiée afghane lorsque vous brandissez fièrement votre carte n° 12768943 d’assurée sociale « européenne ». Après avoir rempli poliment mes dix formulaires avec coordonnées postales, téléphoniques en France et outre-Rhin, histoire de me remettre la Schufa sur le dos m’identifier, la dinde m’interpelle dans un cabinet évidemment bondé :

–         Vous êtes Frau Prune ou Frau Antoine ?

–         [Avec un petit ricanement snob] : Non, Mademoiselle Antoine s’il vous plait, Fräulein bitte !

–         [Avec un petit ricanement salace] : En Allemagne, on s’adresse à une jeune fille en l’appelant « Fräulein » lorsqu’elle est vierge. Mais c’est peut-être votre cas ?

LE NUCLEAIRE

Ce que j’aime en Allemagne, ce sont les manifestations. En général, le teuton n’a pas la rébellion dans le sang. Alors un avis de « démo » à Berlin, c’est pire qu’un bulletin de tempête. Articles dans la presse, annonces dans les médias, fermeture des devantures de magasins…Tout ça pour quoi ? Un cortège clairsemé de quidams öko-bobo, anti-atome qui slaloment, portant sagement des pancartes baba cool au milieu d’enfants en fleurs… suivi en général d’une dizaine de cars de CRS, de policiers en civil, voire même d’hélicoptères vrombissant. Sauf qu’avec l’affaire nippone « Fuck you Shima », cela semble enfin prendre des proportions sérieuses : plus de 200 000 manifestants sont sortis de leurs logis pour réclamer l’arrêt total de la production d’énergie nucléaire. Ca va chauffer !

— BERLIN IST CHARLIE

Paris m’a beaucoup manquée ces derniers jours. J’étais persuadée que l’année 2015 allait péter sa race. Je n’étais pas préparée à me prendre un building sur la tronche (litote). J’ai passé ma dernière semaine devant l’ordinateur en pyjama, éclairée à la bougie (la nuit tombe à 13 h 30 en Allemagne) à écouter France Info en boucle. Je n’ai pas travaillé, mais j’ai chialé (et pas mal picolé). Comme toute la France, je suppose.

Mercredi soir, après la tuerie Charlie Hebdo, je suis sortie avec mon vélo pour aller me planter devant la porte de Brandebourg sur la Pariser Platz. Devant l’ambassade, il y avait pas mal de monde au vu des conditions météo (bruine, froid, nuit), principalement des Français avec des mines, vraiment défaites.

J’ai fait une crise d’instinct grégaire, j’ai eu envie de « regarder le journal de TF1 » (signe de fin du monde). Une copine journaliste invite tout le monde dans son salon, et on mate ce bon David Pujadas et le discours de François Hollande, en buvant du vin et en mangeant des crackers. Je passe sur le reste de la semaine. Le SMS d’un ami italien résume assez bien la journée de vendredi et de la prise d’otages de l’HyperCasher : « Mais c’est quoi ce putain de bordel de merde ? »  (mes cheveux sont très très gras).

Le soir, je me force à (me laver) et sortir. Je n’arrive plus à écrire, je me demande si je vais pouvoir parler. Je me rends chez des copains allemands, et là, bizarrement, on évoque très peu Charlie, et ce qui s’est passé. Je pensais que j’allais être la « star de la night » à partager ma sidération. Pas du tout.

Ils m’assurent de leur soutien, mais c’est comme s’ils n’arrivaient pas à comprendre la vague d’émotion que les attentats suscitent en France. Leur sollicitude est teintée de distance. Ils me posent des questions, sont dans l’analyse. Du coup, je me sens vachement seule.

«— Ce journal-là, Charlie Hebdo, c’est un peu comme notre Titanic ? », me demande un convive. (Titanic est un hebdo satirique allemand avec peu de caricatures, plutôt des montages photo franchement immondes, qui s’attaque surtout aux politiques).

— Non, non, ce n’est pas comme Titanic », je réponds.

— Mais est-ce qu’ils n’ont pas exagéré avec leurs caricatures ? »

Entre deux gorgées de vin rouge, je réalise que je n’arrive pas à leur expliquer cet humour potache, cette irrévérence, ce droit de rire de tout, ce sens critique, cette liberté insolente, allez « on tape sur tout le monde, on va se marrer un peu ». Comment expliquer Charlie à un Schleu ?

Si l’humour en principe traverse les frontières, il est aussi le vecteur de communication le plus délicat à conquérir. Lorsqu’au bout de sept ans outre-Rhin, tu as du mal à faire/rire des vannes locales, tu comprends que le sens de l’humour reflète une éducation, un patrimoine, des références, bref, une sacrée grosse part de  ton identité culturelle.

Puis, quelqu’un me dit doucement : « la France est pas mal présente sur des terrains de guerre, comme au Mali. Qui sème le vent récolte la tempête (trois petits points). » Je récapitule, en articulant bien (en allemand) : « il s’agit de trois mecs, Français, qui se baladent peinards en kalachnikov en plein Paris. De scènes de barbarie, de guerre dans une démocratie. Qui butent des flics et des civils, pour des dessins ou une religion. » Je fonds en larme. Silence gêné autour de la table.

Je n’ai pas envie d’essayer d’expliquer l’inexplicable, de rationaliser, de discuter. En fait, je ne veux pas parler, je veux juste de la compassion sans condition. Je dis, la glotte tremblotante : « ce soir, journalistes, flics, musulmans, feujs, cathos, il n’y a pas de distinction. Tous ensemble, on est la France et on se serre les coudes »  (là, ils ont très peur que je monte sur la table et que je chante la Marseillaise ).

Le même soir, je reçois un SMS d’un copain américain disant simplement : « Je pense à toi ». Sa réaction me touche, je me dis, « tiens, lui, il sait. Il a vécu le 11 septembre, c’est le seul à comprendre ». Il y a eu aux États-Unis un avant et un après 11 septembre, un état global de sidération et de choc qui a marqué toute une génération.

Mais en Europe ? Pourquoi étions-nous, Français, tellement touchés quand les Allemands semblaient plus distants ? Certes, ces dernières décennies, les Allemands n’ont plus été victimes du terrorisme (je prie pour que ça continue quand je prends le U-Bahn). Ils ont eu la période sanglante de la RAF dans les années 1970, et cela a dû les blinder. Et nous autres, nous avions pourtant grandi avec (la crise) le terrorisme (kikoo génération Xanax) : Paris n’était pas le premier attentat dans le monde, retransmis en mondovision.

Nous, les 25-35 ans, nous devrions être grave « habitués » aux alertes à la bombe, aux barbus, aux menaces d’attentats suicides au détour d’une gare, d’une rame de métro, d’un avion. On avait tous été dépucelés avec le 11/09. Une si belle journée d’automne, un ciel radieux et les bruissements des feuilles. Qui a oublié ce qu’il faisait au moment de l’attentat ? J’avais 20 ans, je préparais mes bagages pour partir en Erasmus en Angleterre, avant qu’un pote m’appelle pour me dire qu’une des tours du World Trade Center, à New York, était tombée. « Tombée », genre.

Je l’ai retrouvé dans un bar, et, entre les pivots de comptoir et les étudiants en droit, on a passé des heures scotchés à TF1 (signe de fin du monde) à fixer les images et ces banderoles jaunes anxiogènes. Je me souviens encore du moment où PPDA a annoncé d’une voix blanche que d’autres vols civils avaient « disparu des écrans radars ». Une lancinante onde de panique a traversé le bar : un « What The Fuck » généralisé et silencieux ? Personne n’a plus rien dit. Que dire, d’ailleurs ? Personne ne maîtrisait plus rien. Il n’y avait plus de pilote, ni dans l’avion, ni au gouvernement, ni nulle part. Notre monde a volé en éclats, en direct live et en technicolor.

Quelques jours plus tard, le choc était passé, j’ai pensé que « c’était loin l’Amérique, y’avait l’océan ». Plus de dix ans plus tard, la blessure est toujours vive pour les Américains. Le « One World Trade Center », un gratte-ciel d’affaires plus beau, plus haut, plus scintillant que les Twin Towers et construit sur Ground Zero (gros doigt d’honneur architectural) a été inauguré cet automne : ses bureaux restent à moitié vides, car les firmes refusent de s’y installer.

Il y a eu les attentats de Londres de 2005. À l’époque, je travaillais dans un média européen, chez cafebabel.com. Quand la news était tombée, la rédactrice anglaise avait fondu en larmes. Je m’étais dit « putain, c’est horrible, mais ça va quand même, elle ne connaissait personne. » J’étais un peu sonnée, mais bon, j’ai pensé encore une fois, « Londres, c’est pas Paris ». Le seul qui l’a pris dans ses bras était le rédacteur catalan. Il lui avait caressé la tête sans un mot. Lui savait ce que « ça » fait, même si on ne connaît personne. Il se souvenait de l’attentat de Madrid, à la gare d’Atocha en 2004, après lequel il « avait pleuré pendant trois jours », m’avait-il dit.

Madrid m’avait choquée, pas touchée, choquée, et seulement quelques heures. Je m’étais surtout dit que j’avais eu de la chance : car j’étais passée justement à la gare d’Atocha, une semaine avant les attentats, dans un train AVE qui reliait Madrid à Séville.

Et le bordel ne s’était pas arrêté : il y avait eu le massacre du néonazi ultra-catho Breivik sur l’île d’Utoya en Norvège en 2011 puis l’attaque de Mohammed Merah à Toulouse en 2012 et le musée juif de Bruxelles en 2014 (je vivais à deux pas, deux ans plus tôt).

À l’époque, je n’avais pas compris à quel point le terrorisme s’attaque à tous et touche chacun d’entre nous. Dans son intégrité, dans ses valeurs, dans son intimité même. Que c’est à la fois une agression et un traumatisme qui impacte durablement les esprits et les générations. Je n’avais pas compris à quel point les symboles (liberté de la presse, unité nationale) pouvaient être aussi forts dans une époque en perte de repères, à quel point un acte de barbarie pouvait faire ressortir une telle solidarité, dans une société en crise identitaire.

Je ne savais pas à quel point un acte terroriste peut conduire à s’interroger, à réfléchir, à douter, à désespérer pour se relever (let’s be optimistic). Je n’avais pas compris tout cela, avant que ça se produise « chez moi », en France, un pays que j’ai pourtant quitté il y a 7 ans.

Dimanche à la manifestation « Je suis Charlie » Porte de Brandebourg, nous étions 18 000 personnes, réunies à Berlin, pour Charlie, pour la France, pour la liberté (merci les réseaux sociaux) : dans la foule, j’ai vu des crayons, j’ai vu des posters « Berlin ist Charlie », j’ai entendu toutes les langues, des Italiens, des Espagnols, des Anglais, des Allemands. La chancelière Angela Merkel a fait le déplacement à Paris, et les médias allemands ont témoigné d’un soutien sans failles toute la semaine dernière : le bandeau noir « Je suis Charlie » a été déployé sur le groupe de presse Axel Springer, le Berliner Zeitung a fait sa couverture avec des Unes de Charlie et la plus grande chaîne publique du pays, l’ARD, a retransmis en direct tout l’après-midi la « krosse démo » de dimanche à Paris.

Je crois qu’une solidarité européenne est en train de se construire autour de cette expérience commune du terrorisme. C’est affreux et assez beau à la fois. Mais il faut rester vigilant pour que cet attentat en France ne soit pas récupéré en Allemagne ou en Europe. Lundi 12 janvier, quatre jours après les attentats à Paris, 25 000 personnes ont manifesté à Dresde dans le cadre du mouvement Pegida contre « l’islamisation de l’Allemagne ». Ils étaient 18 000 il y a une semaine et 200 début octobre.

APOTHEKE

Dans la capitale européenne de la coolitude et des easyjetteurs, il y a les tongs étrennées dès la mi-mars, le « party tram’ » [la ligne de tramway M10 qui relie Prenzlauer Berg à Friedrichshain] et même les pharmacies ont des « happy hour ».

FUCKING FREELANCE

Il est bien connu que dans la chaîne alimentaire, pardon journalistique, le pigiste est le premier sacrifié. J’ai appris à canaliser l’angoisse existentielle du loyer dans le sport (ou l’alcool). Plus grand chose ne m’atteint de la part de mes rédacteurs en chef : seul le fait de ne pas répondre aux relances mails concernant un paiement ou un synopsis me donne envie de les pendre à un croc de boucher. J’ai baptisé ce syndrome : « Parle à mon cul ma tête est malade. »

Quand un pigiste commence sa carrière, il a deux options : les méninges ou le ménage. Lorsque je me dandine tristement devant mon ordinateur pour cause d’amnésie aggravée de mes „clients“, alias chefs de service et rédacteurs en chef se prélassant à Copacabana devant des Caïpirinha pour leur 25ème RTT de l’année, je choisis généralement de me lever pour passer l’aspirateur, histoire de me changer les idées. C’est souvent en m’activant avec le plumeau que me viennent les synopsis de reportages.

Bref, en pleine rénovation de mon lino, ma messagerie bipe. Un mail hyper carré de l’éditeur de la section Voyage du Guardian qui me demande un papier listant les meilleurs endroits, bars, restaurants, hôtels dans la capitale allemande. Certes, ce n’est pas l’enquête Pulitzer mais c’est 2 000 mots payés rubis sur l’ongle 600 pounds. Autant dire le Graal.

Je me demande si cet éditeur fait une blague ou en burn out depuis Maggie Thatcher ? I mean, l’éditeur d’un grand quotidien étranger qui contacte spontanément un tendron du journalisme pour lui commander une pige ? Je me mets au travail, en quasi crise d’épilepsie. Une semaine plus tard, je renvoie le tout. „All good with the text, and good choices…thanks so much. Please send your invoice to …Best wishes. A“. Je suis payée dans la foulée.

Quelques jours plus tard, une rédaction parisienne se manifeste après deux semaines de mutisme suite à l’envoi d’un photo-reportage maison avec cette question : „C’est un papier cadeau que tu nous offres ?“

DOMPTAGE

Mes agneaux, moi qui ai toujours rêvé de vous faire part de la qualité irréprochable du dressage made in Teutonie, l’occasion plus que rêvée est fournie par l’actuelle polémique qui ébranle notre République : les ennuis fiscaux de Thomas Thévenoud, le ministre ‘9 jours chrono’ douche comprise. Je rappelle que le terme « scandale » n’a cependant pas du tout la même saveur outre-Rhin.

En 2011, le nobliau en culotte de peau CDU, Karl-Theodor von Guttenberg, ancien ministre de l’Economie et de la Défense et poulain favori de Mutti Merkel, a purement et simplement disparu de l’échiquier politique quand son plagiat de thèse de doctorat a fait le tour des médias. N’est-ce pas un peu exagéré ? Entre nous mes mignons, qui peut se vanter de n’avoir jamais semé ses devoirs de copier-coller ?

Je doute que les Allemand qui sont capables d’expulser leurs responsables politiques quand ils traficotent leurs diplômes d’université, comprennent jamais les « affaires » qui ébranlent la Grande Nation. Mais bordel, trois ans de retard pour payer ses impôts et son loyer, sans compter les dizaines de PV non réglés, je dois admettre, sans vouloir hurler avec les loups, que le sieur Thévenoud est un champion international !

Si je suis fascinée par son culot, c’est parce que moi-même, j’ai toujours eu une tendance aux petits arrangements avec l’ordre public. Je l’admets : emberlificoter, c’est mon dada. Tout a commencé en l’an de grâce 1986 au Prisunic d’Epinal : en véritables terreurs, ma soeur –brillante avocate– et moi nous menions véritables raids chapardage au rayon bonbons. Nous n’avons jamais été pincées : peut-être parce que nous portions des macarons et des robes écossaises et disions poliment « bonjour » et « merci » à la caissière.

Par la suite, j’ai eu beau grandir, je me suis toujours comportée comme une enfant autiste de 4 ans face aux choses administratives de la vie. J’ai régulièrement rencontré de graves difficultés pour ordonner mes papiers, régler mes factures ou « être à jour« , ce qui m’a valu de véritables « moments de grâce » avec les autorités –kikoo le service fiscal du 18è !– J’avoue que je paie mal, souvent en retard et que je me complais dans la négligence. Responsable mais pas coupable !

Attention, je ne parle pas là de fraude mais de marivaudage avec les règles. Les tripotages avec la loi tiennent davantage du jeu que de la méchanceté : jusqu’OU peut-on aller ? Est-ce QUELQU’UN va s’en rendre compte ? Et que va-t-il se passer ENSUITE –oualala comme c’est excitant- ? C’est un peu comme au casino à la roulette avec en prime, cette sensation incompressible d’être une créature de lumière à part. Plus c’est gros, plus ça passe. The French Touch qu’ils disaient.

Hé bien mes coquelicots, je suis désolée de vous dire que ça ne marche pas en Allemagne. C’est pourquoi je suggère d’envoyer Thévenoud et nos amis politiques en stage de probité à Berlin.

Soyons honnêtes : mon parcours chez les Schleus m’a soignée radicalement de ma « phobie administrative ». Leur petite thérapie de choc quotidienne m’a vite fait comprendre que je devrais arrêter de rigoler avec les bordereaux. Ici, on jette les gens aux tigres s’ils ont cinq jours de retard pour payer leurs factures. L’Allemagne n’est pas le royaume du redressement productif mais celui du redressement tout court. Il n’y a pas d’a peu près, pas d’Alzheimer du portefeuille, pas d’excuse possible.

En six ans, je me suis prise tellement de coups de bâton que j’ai arrêté d’essayer de « négocier » un statut spécial qui me donnerait droit à de quelconques privilèges -comme manger de la brioche-obtenir des délais de paiement-. J’ai fait les frais de la rigueur avec toutes les administrations possibles et imaginables, des impôts aux Telekom, en passant par l’électricité ou le charmant Bürgeramt de Pénis Berg où pas un fonctionnaire en pull canari ne parle anglais.

Bizarrement, j’ai toujours été réglo avec mes proprios. Mais on a failli me couper me couper le gaz après deux mois d’ »impayés ». Avec mon portable, un organisme de recouvrement m’a convoquée en justice au bout de 6 semaines -courrier adressé au Tribunal de Hambourg avec accusé de réception – pour avoir oublié de régler 23,40 euros sur un mois.

Les impôts schleu m’ont redressée -en France, le Fisc a également bloqué mes comptes -chic, le fameux avis à tiers détenteur- pour ne pas m’être acquittée de la redevance télé -alors que je n’avais pas la télé et je ne vivais plus dans l’Hexagone depuis cinq ans-.

A Berlin, tu te prends au moins 5 ou 10 euros direct d’amende en plus du montant de tes factures, si le prélèvement automatique n’est pas effectué à la date prévue. Je ne parle pas d’un mois de retard mais de petites heures de délai. On appelle cela les « mahnung ». J’ai également eu des problèmes avec nos amis les contrôleurs discrets à queue de cheval de la BVG -dont j’avais parfois « omis » de payer les tickets-. Un opérateur de téléphone a refusé de me signer un contrat au motif que j’étais considérée comme « unerwünschte Kundin‘ -« cliente indésirable« – : mon compte à la Schufa, cet organisme qui détermine si vous êtes un bon ou un mauvais payeur, devait être particulièrement bas.

Chaque tentative de tartufferie s’est soldée pour moi en Allemagne dans la seconde : lettre de rappel, amende et menace de la case justice et prison. Soit un échec et une humiliation cuisante, le tout plus vite que l’éclair. Cette culture du redressement, voyez-vous mes myosotis, c’est un décalage culturel abyssal avec la France qu’il importe de bien saisir. Cet ordre à tout prix garantit certes une certaine égalité, mettant tout le monde dans le même sac. Le seul problème, c’est quand cela se finit en chambre à gaz héhé.

La semaine dernière, mes gentils parents ont pu profiter de cette tolérance O. Ils m’ont rendu visite, en voiture -pour m’amener de la vinasse le buffet normand de mamie-. Génétique ou pas, ils ont eux-aussi « oublié » de payer leur parking privé. En même temps, faut pas exagérer, c’était dimanche. Le résultat ne s’est pas fait attendre : la voiture a été embarquée et jetée à la fourrière dès 8 heures du matin. En allant chercher son pashmina resté sur la plage arrière, ma pauvre maman a cru que la berline familiale avait été dérobée par des malfrats.

Nous avons donc passé notre dimanche au poste de police et mon paternel a eu beau rugir en français et en gesticulant  « mais je ne SAVAIS pas, Monsieur« , le mec s’en branlait grave la nouille en le fixant comme un repris de justice.

Tétraplégique, clandestin, ministre ou simple citoyen, tu paies ta race direct si tu essaies de contourner l’ordre. Nul n’est censé ignorer la loi. Tu trompes, tu payes. Et après, on te marque au fer rouge. Depuis que je vis ici, j’ai donc été matée d’une manière remarquable. La tentation de la gruge a quasiment disparu de mon cortex limbique. Pas parce que je suis devenue honnête. Simplement parce que je sais que je vais me faire pécho. C’est aussi simple que ça. Et c’est certainement cela aussi qui fait l’étoffe des truands.

MALE STANDARD

Dans l’hebdomadaire Fokus cette semaine, un délicieux portrait robot du mâle moderne teuton, fourni avec son mode d’emploi pour les étrangères prêtes à mettre la tête dans le four après des années d’échecs cuisants. Le descriptif somme toute assez classique du représentant allemand « standard » nous donne quelques mensurations très sérieuses : 41 ans, mesure 1m79, pelage blond vénitien, marié à 30 ans, père à 35, divorcé à 42,5 ans….mais mes yeux ont bondi de leurs orbites lorsque j’ai lu, écrit noir sur blanc, que « l’homme allemand a en moyenne 11 érections par jour. » Une bonne raison de rester ?

PETER PAN

Pas de muguet pour les Schleus ! Le premier mai, célébré dans le quartier de Kreuzberg, est une véritable institution à Berlinpinpin. Depuis la violente nuit d’émeutes entre forces de l’ordre et militants d’extrême gauche de 1987, chaque année, chacun redoute l’escalade et la ‘krosse kravalle‘. Las, hier ce ce ne sont que des sonos crachottantes, des bancs de hipsters et un nuage des wurtschen grillées qui ont envahi les lieux, dans une foule compacte et joyeuse.

Les brigades « anti-conflit » (sic) ont slalomé péniblement entre les anars tatoués, les familles turques et les cadavres de bières. Comme à chaque avis de manif en Allemagne, la journée s’est déroulée comme un remake d’Independance Day : rues bloquées, hélicoptères vrombissant, patrouilles de cars blindés. Kikoo les forces spéciales habillés comme des soldats de science fiction à chaque carrefour ! Il y a tellement de monde qu’aucun réseau téléphonique ne fonctionne dans le périmètre du Xberg SO 36, soigneusement bouclé.

Moi, je taille ma route, en trottinant sur mes New Balance bleues électriques, un sac en toile de jouy sous le bras et une bière à la main. Soit le parfait look local, entre penner -clodo- et party girl. « Mensch, qu’as-tu fait de ton style de connasse parisienne ? »  C’est le petit laïus que m’a tenu d’un air sévère mon voisin de palier, un vrai Ossi lui, le regard vissé sur mes nouvelles baskets de teenager.  « On dirait que tu vis à Spandau -un quartier un poil prolo de Berlin-. Et si je me concentre seulement sur tes pompes, j’imagine une ado boutonneuse et obèse en train d’engloutir des chips, affalée devant la télé sur son canapé en skaï ! »

Merci. C’est là que j’ai compris que j’étais sévèrement rattrapée par le syndrome local. C’en est fini de la néo-réac, adepte du jokari et des soirées tisanes devant Bauer sucht Frau et Promi Shopping ! Exit l’ayatollah du gâteau au chocolat, des moulures et des portes à battants : misère, à 33 printemps, je m’achète des pompes de hipster et je finis par boire de la Beck’s, en pleine journée et dans une écuelle en plastique. Verdammt, les Peter Pan locaux, biberonnés à leur Latte Machiatto, à leur ligne de coke et à leurs surboom fêtes incessantes, m’ont bien eue. Avec leurs fringues de jeunes et leur rebellion anti-système, anti-papou. Pour autant, après presque six ans passés à Berlin, je sais que cette calvitie qu’ils camouflent sous une casquette trendy et ces yeux cernés derrière leurs « porno-brille« ™ racontent tout autre chose.

Le couinement d’une génération qui a décidé d’arrêter de grandir.

Car tous ceux qui ont envahi et défiguré Berlin ces dernières années, des Easyjetsetteurs aux glandeurs célestes ne sont finalement que des pseudos-adeptes de la liberté en pantoufles.

Qui a décidé que cette liberté se résumerait au fun, au spass ?

Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi un premier mai au Görlitzer Park ressemble au festival de Woodstock ? Comment ce brave Berlin s’est-il transformé en ‘kindergarten‘ -jardin d’enfant- à ciel ouvert pour les rejetons de la génération X et Y ? Au contact de ces quadras skateurs déboulant en meute et baggy, ponctuant leurs phrases de ‘yeaaaah, cool, man !’, je vais essayer de résister pour ne pas me transformer en fée Clochette. Bon dieu, il est grand temps de se couper les cheveux (et d’aller bosser à l’usine).

30 ANS

Anecdote emblématique de la génération bio-bobo des trentenaires berlinois perfusés au latte machiatto et affalés en terrasse à Prenzl’er berg. Merci au soldat Dazi pour le rapport.

« -T’as un enfant ?

-Oui.

-T’as pas de mec ?

-Non.

-Et toi, t’as un mec ?

-Oui.

-T’as pas d’enfant alors ?

-Non. »

OKTOBERFEST

Qui ne connaît pas l’Oktoberfest allemande ? Plus besoin d’aller en Bavière ! A Berlin, flonflons, chopines et méga bretzels ont envahi le centre névralgique de l’ex-RDA, l’Alexanderplatz, transformée pendant deux semaines en Biergarten à ciel ouvert. Même aux States, d’où je reviens, des soirées « Octoberfest » sont organisées dans les bars les plus miteux du fonds du Vermont.

Depuis des générations, la fête de la bière de Münich symbolise une semaine de beuverie de mâles ventrus en culottes de peau, qui finissent par faire la chenille en titubant sur une musique tonitruante. Il existe même ce que l’on appelle ‘l’effet Oktoberfest’ : un pic des naissances dans la région 9 mois après la célébration.

Lancée en l’an de grâce 1810 sur les pelouses des ‘Prairies de Thérèse’ (la fameuse Wiese) pour célébrer le mariage du papi de Toc-Toc (Louis II de Bavière), la plus grande fête foraine du monde a su traverser les âges sans prendre une ride. Deux siècles plus tard, elle est devenue une sauterie mondaine incontournable du Gotha, comme de la plèbe. Tous les prétextes sont bons pour biberonner le breuvage national (107 litres engloutis par an par tête de pipe, record battu) et finir en coma éthylique.

Entre cuisses de porc, choucroute et pissotière, l’Oktoberfest de Münich attire près de 6 millions de visiteurs par an, dont 20% d’étrangers. Elle est devenue une marque – synonyme de bon goût- qui a rapporté un milliard d’euros, rien que pour l’édition 2014. Du coup, elle s’exporte plutôt bien à l’étranger : il en existe près de 2 000 versions, de la french riviera au Brésil au Canada, même New York ou la Chine, et même Ouagadougou.

Les ‘Promis’ (célébrités) s’y pressent chaque année, de l’ancien tennisman Boris Becker et sa femme Lily, aux footeux comme Frank Ribéry, en passant par des it girls du cinéma, de la chanson, du néant. Même les « stars » américaines Paris Hilton ou Kim Kardashian s’y sont rendues, postant des photos d’elles en tenue de bergère et affolant les réseaux sociaux.

Car depuis le tournant des années 2000, les touristes eux aussi se pointent habillés en costumes traditionnels. Et ce que l’on désigne par tracht mode, entre les flamboyantes culottes de peau (en cuir de cerf, sans oublier le chapeau à queue de blaireau et la pipe en porcelaine) et le Dirndl (la robe moule-miches), connaît aujourd’hui un véritable revival fashion. Longtemps considéré comme une étrange toilette folklorique distribuée dans des boutiques obscures de Bavière, la trachtmode a envahi les podiums et les moodboards des rédactrices de mode. En 2010 déjà, le Spiegel s’étonnait de cette « révolution culturelle » en cours de Berlin à Cologne.

Cet été, dans les magazines féminins allemands, des pages entières ont été consacrées à des shooting de mannequins gironds posant langoureusement en Dirndl lacés et ornés de diamants, distillant des conseils mode sur la meilleure manière de l’accessoiriser (nattes, chope, sac à vomi ?) Les tenues fabriquées en Chine ont entre-temps inondé le marché, au plus grand désespoir des designers locaux, implantés depuis des générations.

Des designers de renom comme la britannique punk Vivienne Westwood -mariée à un Autrichien-, s’en sont largement inspirés pour dessiner leurs collections, arguant qu’il « n’y aurait plus de laideur dans le monde si toutes les femmes portaient le dirndl. » Ach, douzeur et soumizions ! Cette année, la marque C&A propose en Autriche des collections de dirndl pimpés, ornés de couleurs flashy, de détails glam et de jupes coupées ras-le-pompon pour les jeunes filles en fleurs.

Autrefois réservé aux conservateurs à canne et au bord de l’attaque d’apoplexie, force est de constater que la mode made in Bavière redevient cool, portée par les riches et célèbres du gratin.

Pourquoi ? D’après mes sondages, 97% des hommes sont sensibles au « syndrome Heidi » et ne peuvent résister à une robe gonflante dans les tons pastels, portée avec un décolleté pigeonnant. « Les femmes sont tellement sexy en Dirndl. Cela donne envie de les poursuivre dans les champs et de les lutiner (sic) dans une hutte en bois« , (Thomas, 33 ans). Seul hic, cette tenue rappelle un brin le devoir KKK (Kinder, Küche, Kirche, soit Enfant, Cuisine et Eglise) réservé aux femmes allemandes par le Troisième Reich.

Mais si le patriotisme schleu est toujours regardé de manière un peu suspecte, la fierté régionale bavaroise peut être comprise sans ambiguïté. Le succès du Dirndl fait partie d’une tendance de fonds, baptisée « laptop & lederhosen » (littéralement, ordinateur et culotte de peau) : tradition et modernité, la botte secrète de la Bavière, une région prospère, qui sait s’adapter au monde contemporain, sans renier son héritage. Le prestigieux magazine anglais The Economist, qui s’est même fendu d’un article sur le sujet, cite les propos de l’ancien président fédéral Roman Herzog. « C’est l’incertitude provoquée par la crise économique qui incite les gens à revenir aux traditions. » Le Dirnl serait finalement l’équivalent du kilt chez les Ecossais, un aimable détail fashion sans conséquence réac.

TIERQUALEREIN

Il s’appelait Napoléon. Mon petit poisson dit « japonais » aux yeux tridimensionnels et aux atours orange fluo. C’est lors de ma pendaison de crémaillère en novembre que ce compagnon discret et dévoué m’a été offert par mon amie A. « Je te trouvais un peu seule en ce moment. » Eu égard à mes tendances dominatrice latex, il est décidé collectivement de rebaptiser l’animal « Napoléon ».

Le lendemain, nous faisons connaissance. Je lui parle un peu en soufflant sur le verre avec mon haleine Cuvée Spéciale Bourbon. La pauvre créature tourne tristement en rond dans son vase, perché sur mon meuble fétiche, une ancienne armoire de la Stasi. Il a le regard vitreux et le ventre vide.

Entre deux forums de maniaques aquatiques, j’apprends que les poissons aiment beaucoup les courgettes et les carottes. Tous les magasins étant fermés, je commence à découper des petites allumettes légumineuses que je cuis avant de les jeter dans l’eau un peu trouble. Napoléon fait mine de s’approcher mais décline : il préfère faire des bulles d’air.

Le lundi, je me précipite chez le premier animalier venu. Le vendeur est une armoire aquarophile, pro-vita et WWF addict au crâne rasé et à l’accent fleurant bon le Plattenbau.

« Bonjour, on m’a offert un poisson rouge. Que dois-je lui donner à manger ?

–         Déjà, vous avez un aquarium ?

–         Une sorte de bocal oui.

–         Il lui faut de l’espace sinon c’est de la torture pour animaux. Combien de mètres votre bocal ?

–         Plusieurs centimètres.

–         Ach junge Frau, das ist Tierquälerei [torture animale]. Votre poisson va s’atrophier, son développement s’arrêter et il va mourir dans d’atroces souffrances.

–         Que me recommandez-vous ?

[Un aquarium bouillonnant d’oxygène d’environ 10 mètres, tarif : 150 euros.]

« Désolée mon petit père, j’ai à peine de quoi payer mes factures d’eau alors tu peux te brosser la raie si tu crois que je vais investir dans un jacuzzi pour de la friture !

Il finit par me donner des croquettes multicolores et un liquide nettoyant bleu cyan, pour « purifier l’eau ». Je ne lui dis pas que moi je la bois nature, l’eau du robinet. Je sors du magasin suivi par son regard mauvais sur ma tendre nuque. « Französin assassine !» que je crois même entendre.

Je rentre dans mon palace, balance les granules dans l’eau. Nage dédaigneuse de Napo. Après trois jours, même cirque : il continue de refuser de s’alimenter. De l’anorexie, il ne manquait plus que ça. Une copine me raconte que c’est arrivé aussi à son mec, un cadeau, trois poissons rouges qui sont morts après une semaine, de dénutrition. Du coup, elle l’a quitté.

Je change son eau deux fois par jour en le faisant patienter dans un bol Ikéa, j’essaie de déplacer son habitat dans un endroit plus lumineux mais rien de rien. Il ne bouffe pas ce con. Si Napoléon n’avale rien, il évacue nonobstant sans problème : des

  1. à 20 ans, batifolant insouciante et nue sur une plage FKK (nudiste) de la mer Baltique
  2. vêtue d’une robe de soirée au décolleté de profundis pour une représentation d’opéra à Bayreuth,

on n’a plus jamais vu Madame Merkel autrement qu’en mère supérieure (tailleur-pantalon monochrome, boutonné jusqu’au cou).

Moralité luthérienne ou pulsions d’amibes ?

Force est de constater que les Teutons se montrent souvent CHALOUX de la rapidité des Français à placer le mot « bitte » dans une discussion, voire à ergoter sans fin sur la vie privée de leurs dirigeants. On pourrait croire qu’en Allemagne, les turpitudes amoureuses et autres liaisons dangereuses se déroulent sous le manteau. Ou alors CHAMAIS ? Détrompez-vous ! Votre rombière dévouée vous a concocté, en exclusivité, trois petites anecdotes de boudoirs qui racontent les ombres du pouvoir allemand.

LA BETTENCOURT TEUTONNE

« La cougar la plus riche d’Allemagne » qui se retrouve piégée par son gigolo a fait les gros titres en 2009. Suzanne Klatter, héritière de la dynastie BMW, une multi-milliardaire mariée et mère de trois enfants, se retrouve prisonnière d’un odieux chantage perpétré par son ex-amant, un bellâtre suisse, un brin plus jeune.
Menaçant de révéler leurs ébats et de publier des photos intimes, il exige (et empoche) secrètement de sa victime près de 7 millions d’euros. La vengeance est un plat qui se mange froid : le bougre, dont ce n’était pas la première affaire d’escroquerie sur oreiller, a depuis pris 6 ans de prison.

LE SEITENSPRUNG DU CHANCELIER

Helmut Schmidt, l’ancien Chancelier et désormais écrivain nonagénaire en cigare et Rollator, a sorti à l’hiver 2015 son autobiographie dans laquelle il confesse avoir entretenu une « affäre » durant son mariage pourtant jugé « modèle » (68 ans de noces avec sa « Loki », décédée d’un cancer en 2010).
Le « seitensprung » (adultère, ou littéralement « saut de côté ») de Schmidt a fait le tour des médias schleus avec cette punchline pudique: « dans les années 60 ou 70, j’ai eu une relation avec une autre femme. » Le bon Helmut, 93 ans, a entre temps présenté sa nouvelle compagne.

L’EMPIRE DU GLAUQUE

Dans le cadre d’une enquête mondiale sur un vaste réseau pédopornographique, ce député allemand, étoile montante du parti social-démocrate (SPD), a été accusé d’avoir visionné sur Internet des milliers d’images de mineurs nus. Son ordinateur a été confisqué, l’affaire est passée en justice et la carrière politique d’Edathy brisée net. Mais c’est toute la classe politique allemande, accusée de l’avoir couvert, qui a été éclaboussée par le scandale. Début mars, les poursuites contre Edathy ont été classées sans suite par un juge, en échange du versement 5 000 euros à une organisation de protection de l’enfance.

Last but not least, puisque je sens que vous adorez ces petites révélations horizontales, je vous offre DAS rumeur du moment -après le triste divorce des Schröder (l’ancien Chancelier à l’origine de l’Agenda 2010 et des réformes musclées qui ont fait de l’Allemagne « le meilleur élève économique » du Vieux Continent). On parle actuellement beaucoup du love come back des Wulff. Vous n’avez pas la moindre idée de ces personnes au nom…. d’aboiement canin ? Hé bien, sachez-le bande d’ignares, Christian Wulff et sa Bettina ont longtemps incarné LE couple de rêve au royaume des « Polit-Promis », alias les célébrités politiques allemandes.

Christian Wulff a été le plus « bref » président fédéral allemand entre 2010 et 2012, une distinction honorifique équivalent à celui de la Reine d’Angleterre qui lui a valu d’agiter les moignons lors de cérémonies officielles et de vider des flûtes de Champomy lors des pinces-fesses du Gotha. Ach, on ne lui demande pas grand-chose, au Président teuton. Son job, c’est d’être moralement nickel chrome, d’afficher une probité irréprochable, de représenter dignement le pays (de l’Holocauste et de la Stasi, pardon).

Un an avant d’arriver au Château (la meringue perchée sur la Spree qui lui sert de demeure officielle), Christian, un quinqua conservateur en pleine crise hormonale, quitte femme et enfants pour convoler avec sa nouvelle flamme, la blonde oblongue Bettina, ancienne attachée de presse et mère célibataire (et 20 ans plus jeune). A 36 ans, Bettina devient donc la plus jeune première dame de l’histoire du pays.

Jolie, lookée, sportive et surtout tatouée, elle fait tiquer les mégères bavaroises et les électeurs old school. Avec ses tenues glamour et son sourire ravageur, Betti fait souffler un vent de modernité et transforme l’image de son époux, jusqu’alors un cadre bon teint et un peu terne de la CDU.

Las, adieu, veaux, vaches et cochons ! En 2012, après avoir trinqué avec Obama et tous les grands de ce monde et déclaré que « l’islam fait partie de l’Allemagne« , Christian Wulff est poussé à la porte. Il est accusé de corruption. Je rappelle que dans la très rigide Allemagne, pomper sa thèse d’université peut coûter une carrière politique. Le nobliau bavarois en culotte de peau, Karl von Guttenberg, ex-poulain de Merkel atomisé par une banale histoire de plagiat, peut en témoigner.

Soupçonné d’avoir profité d’un crédit à taux préférentiel pour acheter sa maison, Wulff aurait ensuite tenté de faire pression sur le rédacteur en chef du Bild Zeitung afin d’empêcher la publication d’un article à son encontre. Pas de quoi fouetter un chat, mais les langues se délient et Christian Wulff se retrouve acculé pour abus de biens sociaux et inculpé en justice. Ployant sous le poids du scandale, il démissionne.

Du coup, son épouse 37°2, Betti est également jetée en pâture aux hyènes : son passé est fouillé intégralement, certains l’accusent d’être une garce arriviste, d’autres vont jusqu’à affirmer qu’elle est une ancienne prostituée du quartier rouge de Hambourg, ayant rencontré Wulff lors d’une partie fine.

Moins de sept mois après la disgrâce de son mari, atteinte du syndrome Rottweiler, Bettina publie son autobiographie sur son expérience de Première Dame, « Derrière le Protocole ». Les critiques sont unanimes, l’ouvrage est une daube, qualifiée par le Zeit de « punition pour toutes les commèresqui traîne la plus haute fonction gouvernementale allemande dans le trivial ». Evidemment, le brûlot devient un best-seller et les Wulff se séparent un an plus tard, en 2013. Rideau avant DAS coup de théâtre.

Aujourd’hui, le magazine people Bunte publie des paparazzades des dernières roucoulades « sooo romantik » en Italie des Wulff. Betti et Christian se seraient retrouvés, prêts à se donner une nouvelle chance. Et comme l’amour ne va pas sans chose publique, ces réconciliations pourraient signer le come back politique de l’ancien président déchu prédit déjà le Bild.

REFUGIES

‘Die Toten kommen’. ARGH. C’est la petite phrase de ce mois de juin à Berlin, placardée sur des affiches aux quatre coins de la ville, relayée par les réseaux sociaux, les médias locaux ou cette vidéo.

Elle signifie, « les morts arrivent ». Un titre bien flippant pour cette action artistique coup de poing, lancée par le Zentrum für politische Schönheit (ZPS), alias le ‘Centre pour la beauté politique’.

« Plus question de laisser les migrants morts en Méditerranée pourrir dans des chambres froides ou des sacs poubelle. Nous voulons les rapatrier au cœur de l’Europe, » ont déclaré les membres de ce collectif de théâtre radical qui n’y vont pas par quatre chemins. Leur objectif : ramener les victimes de l’immigration clandestine et les inhumer dans un cimetière-mémorial créé de toutes pièces devant la Bundeskanzleramt.

Sous les fenêtres d’Angela Merkel donc. Je vous entends déjà pousser de petits cris d’orfraie. Continuez à lire.

Dimanche 21 juin, sacrée « journée mondiale des réfugiés », les activistes du ZPS organisent une grande marche dans les rues de la capitale allemande. Cette semaine, les corps de clandestins décédés en Italie ou un Grèce, devraient recevoir une dernière demeure digne de ce nom : être enterrés dans des cimetières berlinois lors de cérémonies de recueillement, dont les lieux exacts et dates sont pour l’instant tenus secrets. Und Sonntag, après la démo et à coups de tractopelle, le ZPS va installer un mémorial géant devant le jardin de la Chancellerie, une série de tombes blanches en hommage au « migrant inconnu ».

Le week-end du solstice d’été 2015 risque de rester coincé en travers de la gorge de la Chancelière Playmobil. Mutti, qui organise d’ailleurs une conférence internationale sur le sort des réfugiés syriens au même moment, va-t-elle apprécier le spectacle ?

Le collectif artistique ZPS explique la genèse de sa nouvelle « grosse aktion », financée en partie par une campagne de crowdfunding, au quotidien Sueddeutsche Zeitung : « En Sicile, terre d’accueil de milliers de réfugiés, les activistes du Centre ont avec l’accord des familles et la participation des imams et prêtres locaux, exhumé les cadavres de ces disparus en mer, après les avoir récupérés dans des fosses communes, dans des sacs poubelles ou des chambres froides. Afin d’organiser pour ces victimes sans nom et sans visages des funérailles dignes de ce nom, ces restes ont été envoyés en Allemagne. Les cadavres sont aujourd’hui en route. »

Die Toten kommen n’est pas la première action du Centre pour la beauté politique, né en 2010. Sur son site Internet, ses membres revendiquent un « humanisme agressif », aspirent à « la beauté morale, la poésie politique et frapper les consciences ».

En novembre dernier, lors des célébrations des 25 ans de la chute du Mur, ils avaient déjà démonté des croix d’hommage aux morts du Mur pour en faire des mémorials dédiés aux victimes du « nouveau rideau de fer » : ces clandestins noyés aux portes de l’Europe, encore.

Le collectif auto-proclamé « incubateur le plus innovant de nouvelles formes d’action théâtrales » alterne performances, actions et usage des réseaux sociaux. Un poil branlette, très berlinois, dans la droite lignée du théâtre d’avant-garde de la Volksbühne et de son engagement politique, parfois violent et sans compromis (avec beaucoup de pipi-caca ou des jolis pénis nus sur scène).

Malgré leur côté « politically correct« , force est d’admettre que les Allemands sont non seulement pionniers mais qu’ils excellent dans cette mouvance du théâtre radical. En 2000, l’enfant terrible, le regretté Christoph Schlingensief (décédé en 2010 à 49 ans) avait déjà monté un spectacle de théâtre interactif à Berlin où il mettait en scène des demandeurs d’asile. Le public était invité à décider des expulsions à prononcer : qui et vers quel pays.

Cette fois-ci, peu importe les frontières entre fiction et réalité. Die Toten kommen est une action qui dérange, et c’est tout ce qui compte. « Krass » comme on dit en allemand. Un choc. Dans son clip choc, les activistes entendent « présenter sous les yeux de l’opinion publique européenne le résultat d’un massacre bureaucratique. »Et rendre un peu de dignité à ces migrants qui sont morts du rêve qui devait justement les sauver : l’exil en Europe.

« Die Toten kommen » est une salutaire piqure de rappel pour nous tous. Replaçant une réalité bien glauque juste sous nos yeux. Peut-être parce que ces naufrages, ces rafiots qui coulent semaine après semaine, sont devenus une routine. Les centres d’accueil en Italie et en Grèce sont débordés, malgré la bonne volonté des habitants du Sud et leur générosité. Et nous restons loin, comme blasés, anesthésiés.

Combien de morts aux portes de l’Europe ? Depuis le début de l’année 2015, plus de 40 400 immigrés clandestins ont débarqué en Italie, et 1 770 hommes, femmes et enfants sont morts ou ont disparu en tentant la traversée, selon le décompte de l’Organisation internationale pour les migrations.

C’est trente fois plus qu’en 2014. Ce ne sont que des chiffres. Au-delà des statistiques, il y a cette insupportable question : que faisons-nous de leurs cadavres ? Il n’existe pas d’enterrement ni de procédure officielle. On ne sait rien sur eux et on veut en savoir le moins possible. N’est-ce pas la manière de traiter ses morts qui témoigne du degré d’humanité d’une société ?

Nos pays de l’Union européenne qui sont libres, en paix et plus ou moins riches, mettent un point d’honneur à respecter les droits de l’homme. Mais à quel prix et avec quelle violence notre paix et notre prospérité sont-ils défendus ?

Des cadavres gonflés dans des sacs poubelles ? Entreposés dans des frigos réfrigérés, des morgues de fortunes ou jetés à la hâte dans des fosses communes ?

Sur la scène politique, le torchon brûle déjà et la zizanie a commencé entre les Vingt Huit. A Vintimille, la France ne veut pas ouvrir ses frontières, l’Italie se sent trahie, et le fougueux Matteo Renzi a d’ores et déjà menacé ses acolytes européens d’un plan B en cas de « non répartition équitable » de l’afflux de migrants entre pays européens.

Dimanche 21 juin, à Berlin, en Sicile ou en Grèce, rappelez-vous, c’est l’été mais aussi la journée mondiale des réfugiés. Avec des sacs poubelles sous nos fenêtres.

VOYAGES

Petit coquin de lecteur, quelle joie de te retrouver en cette rentrée ! J’ai pas mal voyagé ces derniers mois, ce qui explique mon absence du blog : j’ai ainsi beaucoup pris l’avion, ce qui m’a permis à la fois de soigner ma phobie des airs  (de trois lexo+choléra, je suis passée à de petits couinements d’excitation, le nez collé au hublot lors du décollage), tout en collectant impressions et visions de « projets » multiples ( indeed, je n’ai rien branlé).

Comme je plane toujours en « book blues », ce qui freine un brin mes envolées littéraires, je vais te raconter mon été sous forme de gallerie-photo « d’émotions brutes » (dixit mon mec, photographe quand il évoque son art.)

En août, je suis partie pour deux virées le long de la frontière avec Kaliningrad, puis aux quatre coins de la Lituanie : des journées GI Joe, entourée de sémillants militaires aux culs moulés dans leurs uniformes, du tank cahotant, des pierogis en pagaille, de l’aventure bref, tous les ingrédients étaient réunis pour une enquête néo-guerre froide du tonnerre dont je reparlerai très bientôt.

Cap ensuite sur la Grèce (ou plutôt la « graisse » au vu de mes mollets), où l’Astre qui partage mes Nuits et moi-même n’avons croisé fin septembre aucun canot pneumatique, ni enfant mort sur les plages. Pardon.

Trois semaines durant, j’ai écumé, émerveillée et déjà conquise les magies du Péloponnèse : du verdoyant golfe de Méssénie au Magne désertique, en passant par le point le plus au Sud de l’Europe, le port sauvage de Porto Kagio (« l’entrée du royaume d’Hadès » selon la mythologie), avant de finalement se détendre dans le le lagon d’Elafonissos, musarder dans la cité antique de Naplie et enfin rejoindre la capitale Athènes.

Criques désertes, eau cristalline, températures caniculaires, plages de sable fin sur laquelle je me suis roulée avec bonheur, enduite d’huile de bronzage (je ne nage pas, la mer m’angoisse) : l’atmosphère a été propice aux batifolages aquatiques, comme à la relaxation et je me suis sentie revivre, telle une déesse antique en bikini ( le visage boursouflé par une crise acnéïque, consécutive à l’absorption de « frites maison » à tous les repas.)

Nulle question de se se faire un trip archéologique ou culturel, le seul objectif de ma journée se résumait à trouver la « bitch des beach » (traduction : la meilleure plage), voire éviter l’intoxication alimentaire (en mode digital detox, sans Tripadvisor donc)

Comme Bild le conseillait à ses ressortissants en vadrouille dans la région, l’Astre a choisi de ne CHAMAIS montrer son passeport à nos geôliers hôtes. Du coup, on se faisait passer pour des Français : on parlait très fort et surtout, on râlait grave. Personne ne nous a lynché mais un commerçant du charmant village de Kardamyli qui vendait toute la presse allemande n’a pu masquer un rictus de déception lorsque je lui ai demandé Le Monde : il m’a confié préférer « les touristes Teutons, plus riches et surtout moins radins » que les Frouzes *.

Après la Grèce, je suis repartie au Maroc participer au premier « Forum méditerranéen de Jeunes Leaders« , un dialogue réunissant de jeunes Français et Marocains. Papotage, Champomy et réseautage entre « personnalités d’avenir » (sic) issues de la société civile, économique, politique des deux côtés de la Méditerranée se sont retrouvées à Essaouira pour se friender sur Facebook disserter gaiement sur la radicalisation, l’exclusion et l’écologie.

Il y aurait beaucoup à dire sur le Maroc et ses contradictions incroyables : son fossé insupportable entre super-riches planqués dans leur ryad et pauvres des bidonvilles, l’influence tentaculaire de la famille royale et plus de la moitié des femmes du pays analphabètes. J’y reviendrai. Pour l’instant, je me demande si me qualifier de « jeune leader » signifie que j’ai un jour une chance de diriger… la… Corée du Nord ?

D’ici là, je suis enfin de retour à Berlinpinpin où je vais profiter d’octobre jaune, le mois où la Hauptstadt est plus séduisante que jamais, dans la morsure mordorée de l’automne.

(*) Comme certains esprits chagrins menacent d’appeler la LICRA parce que j’écris « Schleu » à propos des Allemands, j’ai décidé dans un souci d’équité, d’utiliser le sobriquet « Frouzes » utilisé par les petits Suisses pour désigner les Français.

TRENTE ANS ET DES POUSSIERES

Comme beaucoup, je n’y étais pas. N’empêche, je suis touchée en plein coeur. Le fait de vivre à l’étranger en l’occurence ne change rien. Ou plutôt si : le décalage entre ce que l’on sent à l’intérieur ( choc intersidéral ) et la normalité de l’extérieur (hipsters moustachus ricanant devant leur latte macchiatto ) devient carrément insupportable. Comme beaucoup, j’ai passé mon week end dans un état de stress post-traumatique, en pyjama et perfusée aux chaînes d’info.

Pour un vendredi 13, la soirée à Berlin avait pourtant bien commencé : des amis, quelques litrons de rouge à l’apéro plus quiche maison tomates-reblochon et une petite partie de Question pour un champion (QPCU) qui nous attendait.

Un parfait dîner de Gaulois bobos trentenaires en somme.

La conversation battait son plein sur nos prochains déguisements pour notre soirée au KitKatClub, quand a résonné le premier couinement, une alerte sur un Iphone. Lire vaguement inquiète ces mots ‘fusillade à Paris’, checker Twitter, Facebook, que dalle sur le site du monde.fr, penser à un règlement de compte puis rallumer une cigarette et se resservir de la glace au chocolat.

Au bout de dix minutes, sentir monter un sale pressentiment : prendre une gorgée de vin et demander à la cantonade qu’on allume quand même FranceInfo « juste pour voir ». Puis ce cri (signe de fin du monde) : « on peut mettre BFM sur l’ordi, t’as installé un proxy? »

Regarder comme hypnotisée, le cauchemar qui recommence : the same sale shit again and again. Ces bandeaux d’alerte jaunes et noirs qui défilent, la voix noué des présentateurs, les absurdes témoins « random » qui se succèdent pour raconter ce qu’ils ont vu (rien), les images en boucle de flics et les sirènes de pompiers qui clignotent dans les rues parisiennes.

Entendre incrédule « Bataclan », « prise d’otages », « stade de France », « kamikazes », « multiples attaques dans 10è, 11è ». S’emparer nerveusement de son téléphone pour tracker les amis en vadrouille dans la nuit parisienne  : „Put1, ca va, t ou?’ Appeler ceux qui ne répondent pas. Tracker sur les réseaux sociaux où sont les autres. Sentir la peur qui grandit dans son ventre, ce déjà-vu insupportable, moins dix mois après Charlie.

Cette impression de fin du monde, d’impuissance totale, de perte de repères.

Se raccrocher à l’alcool et à Googlenews pour grapiller la moindre info (heureusement parce que TF1 diffuse toujours le match de football France-Allemagne), fixer BFM sur l’écran de la télé, BBC sur la tablette, les reux rougis finir par tituber avant de se serrer dans les bras, voilà le genre de soirées « inoubliables » qu’on passe depuis janvier 2015 entre expat’. Je suis rentrée chez soi sur les coups de trois heures du matin, Iphone vissé sur l’oreiller, en comptant les morts au lieu des moutons.

Pas d’erreur, j’appartiens bien à la génération 11 septembre. Facebook a bien grandi avec nous : fini, les « poke » drague, maintenant on déroule son fil pour s’assurer que ses amis sont « en vie ».

Entre la gueule de bois et l’impression de s’être pris un building sur la tronche, déambuler le samedi matin au marché bio du quartier schicki-micki de Prenzlauer Berg prend des airs surréalistes : les noctambules en lunettes noires et les familles preppy regardent avec stupéfaction mes cheveux gras, mes cernes marqués et ma mine défaite. J’ai l’habitude.

Après Charlie et l’HyperCasher, je m’étais étonnée de la difficulté à partager le traumatisme de l’attentat avec les Allemands. Restés un peu en retrait, rationnels, froids. J’avais cru alors qu’après NY, Madrid, Londres ou Utøya, il commençait à se forger une sorte de solidarité européenne autour du terrorisme.

Ben, pas des masses en fait.

Ce week end, les chaînes allemandes n’ont pas interrompu leurs programmes, les conversations sur l’évènement sont restées très superficielles, même si les médias ont recouvert leurs Une de bleu, blanc, rouge. Le fossé entre « tout est tellement normal » dehors et la fracture que je ressens à l’intérieur est vertigineux. Je me demande si les gens seraient aussi calmes s’il y avait 130 morts par kalachnikov à Kreuzberg un samedi soir.

Je n’ose pas les interroger (je suis trop polie).

Le samedi soir, crise d’instinct grégaire, je file faire un tour à l’Ambassade de France à Berlin allumer quelques bougies : la porte de Brandebourg se pare de bleu, blanc, rouge mais nous sommes loin des 18 000 personnes réunies sur la Pariser Platz en janvier dernier.

Putain, serions-nous en train de nous « habituer » au terrorisme ?

A l’heure des comptes, je réalise que mes proches vont « bien », autant dire un putain de miracle. Je pense fort aux autres, je lis de très beaux témoignages, certains qui transpercent comme des balles, d’autres qui glissent comme des larmes. Leurs auteurs sont souvent jeunes, ils y ont perdu un ami, connaissait quelqu’un ou auraient dû se retrouver là.

Parce que cette fois-ci, pas d’erreur possible, chacun sait que cela aurait pu être lui.

Les six attaques de ce vendredi 13 novembre, 129 morts, 333 blessés (pour l’instant) ont massacré un mode de vie, et plus encore, une jeunesse. Celle des trente ans et des poussières. Un verre en terrasse, un concert de rock, un restau entre potes : rien de plus banal, un vendredi soir normal à Paris. Les lieux visés par les djihadistes, de la cantine foodie du Petit Cambodge à la salle mythique du Bataclan, en passant par la terrasses du bar Le Carillon ne figurent pas dans les guides touristiques : non loin de l’épicentre bobo des 10è et 11è, ils sont pourtant indissociables d’une certaine jeunesse française.

Il suffit de calculer l’âge moyen des morts du carnage. Sur les photos qui commencent à circuler, impossible de se tromper : ils ont tous l’air d’être des potes.

Au fur et à mesure que les médias mettent à jour la liste des victimes, ces visages souriants en mode selfie ou profil Facebook apparaissent. Je suis loin, donc je clique et vis au rythme de ces physionomies et de leurs histoires qui envahissent mon imaginaire : ces trentenaires qui, vendredi 13, ont été butés dans les rues de Paris, parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment.

Le lendemain, Libération titre « Génération Bataclan » pour rendre hommage aux victimes, « une génération cosmopolite, fêtarde, ouverte ». Je me demande pourquoi tout le monde fait semblant de ne pas voir que ceux qui ont tiré ont le même âge que ceux qui sont tombés.

Cette remarque fait mal, dérange, est presque insupportable. Parce que franchement y a t-il le moindre point commun entre l’épopée barbare de ces kamikazes sous MD, embrigadés dans les armées sanguinaires de Daesh et ces fêtards de tous les horizons, ravis de se retrouver dans les rues de la capitale, pour s’en mettre une belle et célébrer le début du week end ?

J’ai envie de dire „que dalle“. Personnellement, j’aimerais bien me faire les barbus, les découper en petits morceaux lentement, en les écoutant hurler comme des chiens (pardon).

Par contre, si je veux me montrer raisonnable, force est de constater qu’on parle bien de la même génération.

Des mecs entre 20 et 35 ans ans qui dégomment froidement des mecs de leur âge ou presque.

Nés en même temps ou presque, dans le même pays, biberonnés aux mêmes séries télé débiles, grandis aux mêmes écoles, avec à peu de choses près, le même référentiel politico-culturel français.

Comme les deux faces d’une seule et même génération. Frères et pourtant ennemis jurés.

Si l’on poétise, ceux qui sont tombés sont les enfants des nuits parisiennes, l’incarnation de la légèreté, d’une liberté teintée d’insouciance et d’insolence. Ceux qui ont tiré sont les enfants de la fracture sociale, de la petite criminalité et de l’intégration en panne (comme s’il existait un profil « standard » du jeune « djihadiste » parce que franchement entre les frères Tsarnaïev, Mohammed Merah ou les frères Kouachi, le parcours « gagnant » exclusion-prison-radicalisation est tellement similaire qu’on frôle le cliché ).

Ces deux mondes n’ont rien à voir l’un avec l’autre, ce sont deux camps qui s’affrontent à mort, entre les lumières du canal Saint-Martin et l’obscurité des banlieues HLM et le second a visiblement décidé d’éliminer le premier. C’est une histoire de haine et de jalousie, tragique comme comme Abel et Caïn ( je cite la…Bible, c’est dire mon état de choc)

Depuis dimanche, la psychose s’est emparée de Paname. Et ma colère monte : alors, c’est à cela que va ressembler notre quotidien, demain ? Une „guerre“ ? Vraiment ? L’état d’urgence, la fermeture des frontières, les perquisitions, la peur au ventre ? Un remake d’une gorgée de bière contre une AK47. C’est cela le monde dont nous héritons de nos pères, les heureux baby-boomers ? Les hommes politiques sont-ils tous des Chronos ? Prêts à dévorer leurs enfants ? Faire payer « leurs » guerres » par « nos » morts ?

Cet attentat qui n’est ni le premier, ni le dernier raconte surtout une génération brisée, l’histoire d’une jeunesse coupée en deux. A Paris, mais aussi Madrid, Berlin, Londres ou ailleurs, au-delà de ce Vieux Continent qui semble dorénavant en état de désintégration avancée. Une jeunesse européenne qu’il faudrait de toute urgence réconcilier.

TOLERANCE ZERO

Ach. Depuis le Réveillon de la Saint-Sylvestre 2016, les Schleus découvrent le harcèlement de rue et cela ne leur plait pas, mais alors pas du tout. L’émotion est vive outre-Rhin depuis la vague d’agressions sexuelles sans précédent qui a eu lieu à Cologne la nuit du 31 décembre. Les médias tournent en boucle, évoquant une « nuit de la honte » selon le Berliner Kurier ou scandant « nos femmes ne sont pas des proies » comme le Spiegel. Le scandale monte, au fur et à mesure que se succèdent les témoignages, comme celui de Maria, 22 ans, rapporté par Bild.

« Ils ont commencé par nous peloter directement. Leurs mains allaient vraiment partout. J’ai senti un doigt dans chaque orifice de mon corps. J’ai crié au secours et ils se moquaient de moi. »

D’après la Bolizei, plus de « mille personnes » seraient impliquées dans ces agressions qui se seraient déroulées devant la gare centrale et sur le parvis de la cathédrale de Cologne, parmi la foule rassemblée pour admirer les feux d’artifices du 31 janvier. Des bandes d’hommes ivres entre 18 et 35 ans, auraient agressé sexuellement, puis délesté les victimes de leur portefeuille. Une centaine de femmes ont porté plainte pour touche pipi, actes de harcèlement, d’attouchements sexuels et vols. Un viol aurait même été commis.

Illico presto, la Mère Supérieure Merkel a a téléphoné à la maire de Cologne pour lui faire part de «son indignation face à ces actes de violence insupportables et à ces agressions sexuelles». Celle-ci a un peu flippé et conseillé aux femmes de « garder une distance d’une longueur de bras » avec des individus suspects (le hashtag #einarmlang a fait les bonheurs de Twitter) Pour l’heure, c’est toute l’Allemagne, sa classe politique et ses citoyens, qui s’indigne, s’insurge, se révolte et crie au scandale.

L’enquête suit son cours, l’épluchage des vidéos filmées par les caméras de surveillance permettra bientôt d’identifier les agresseurs. Comme certains témoins évoquent déjà des agresseurs d’apparence ‘nord-africaine’, de type ‘arabes’, le débat risque de dégénèrer. La société allemande étant tendue comme un string depuis l’arrivée de 1,1 millions de réfugiés en 2015, la polémique sera probablement récupérée par les petits nazis de Pegida ou l’AfD, le parti d’extrême droite qui monte. Des histoires de mains dans la culotte vont être utilisées pour stigmatiser les réfugiés et alimenter la fronde anti-immigration.

Soit. Il est insupportable de déposséder les femmes et d’instrumentaliser leur corps à des fins politiques, enfin surtout, racistes. Mais cet évènement doit nous interpeller. Et faire réagir. Parce que concrètement, de quoi parle t-on ?

D’agression sexuelles en pleine rue. D’harcèlement, d’insultes sexistes, d’attouchements génitaux, de viol. Allez lire mon tumblr de chevet, le mythique payetaschnek, sobrement sous titré ‘tentatives de drague en milieu urbaine’ et vous comprendrez un peu mieux.

Extraits :

« Toi, j’te baise. »

Nice — en partant au travail, de bon matin. Après m’avoir regardée de haut en bas…. (J’étais en jean, bottes plates, doudoune.)

« Hey mademoiselle ! C’est combien ? Ca doit pas être bien cher, vu ta gueule… Eh reviens, je peux payer hein ! Sale pute ! »

Grenoble — en rentrant seule chez moi a 22h, deux gars en voiture qui s’arrêtent à coté de moi.

Quelle fille de Navarre ne connaît pas ce type de réflexion ?

Je dois avouer que depuis que je vis à Berlin, la notion même de « harcèlement de rue » a totalement disparu de ma mémoire et de mon environnement. J’ai totalement oublié les sifflements, les « t bonne » ou « tu baises », voire les moments de panique en entendant des pas derrière moi (et en agrippant mon trousseau de clés)

Certes, je ne suis plus…très…jeune.

Mais durant mes folles années parisiennes, j’ai tout vu : du pervers en imper qui se frotte à toi dans la ligne 12 bondée, à l’ouvrier qui ‘doit recoudre sa braguette’ (sic) dans une laverie de Montmartre, pendant que je suis tranquillement assise à lire ‘Guerre & Paix’. Quand je finis par lever la tête en me disant « c’est bizarre quand même son histoire de raccommodage », il s’astique cosy friendly en me fixant. A ma grande surprise, je suis restée très calme. Je lui ai dit ( avec une voix de stentor )

– « Enfin, Monsieur, il y a des endroits pour cela. C’est inadmissible. Sortez d’ici. » Il a décampé direct mais c’est après que j’ai développé un traumatisme à l’égard de la « couture ».

Aucune de ces joyeusetés ne m’est jamais arrivée en huit ans chez les Teutons. Au début, on me disait juste de ‘faire gaffe’ vers la station de Kotti (Kottbusser Tor dans le quartier de Kreuzberg), parce qu’il y avait pas mal « d’histoire de drogues ». Hé bien, franchement les amis, sortir du métro en jupette vers 3h du mat à Kotti ressemblait à une promenade de santé : les punks à chiens me saluaient gentiment et les petites frappes me tenaient la porte. Même les toxicos avaient l’air sympa.

En 2012, j’ai eu une piqûre de rappel en partant vivre à Brux’hell. Il y avait ce quartier d’Anneessens, en plein centre ville, où après avoir semé quelques emmerdeurs relous, j’ai refusé de remettre les pieds après 18h. Tout le monde le savait, tout le monde avait l’air de trouver cela normal. Résultat : incurie politique totale.

Fin 2012, une étudiante en cinéma vivant à Anneessens, Sofie Peters, décide de poster une vidéo : en caméra cachée, elle filme les remarques sexistes auxquelles elle est confrontée dans les rues de la capitale de l’Europe.

La vidéo fait le tour du monde. Sofie Peters fustige « l’inaction publique face à un problème universel ». Les médias s’emparent du sujet, les magazines féminins en tête, chacun fait mine de s’étonner de ce nouveau fléau de la vie urbaine moderne, la parole se libère.

Hé oui, tous les jours, en France ou ailleurs, des femmes, peu importe leur âge ou leur physique, sont confrontées au harcèlement dans rue. De l’insulte sexiste à la violence sexuelle.

Toutes mes copines ont leur petite histoire borderline à raconter. Elles ont intégré des stratégies psychologiques, caractéristiques de victimes. Qui n’enfile pas de pantalons pour « que ce soit plus difficile en cas de viol » ? Qui ne porte jamais de talons pour pouvoir « courir plus vite » ? Qui calcule ses itinéraires en fonction des zones qui « craignent » ? Qui trottine les yeux baissés pour éviter de « provoquer » le nouveau Guy Georges ?

A Paris, j’ai appris qu’on utilisait ce sympathique nouveau mot : ‘frotteur’. Exemple : « – Putain, je suis rentrée en métro, y’avait un frotteur. » Eloquent (et sympa), non ?

En fait, franchement, moi, je me fous de savoir qui ils sont ces « frotteurs ». D’où ils viennent, où ils habitent, leur profil, comment les éviter etc….Personnellement, je veux juste qu’ils prennent cher ces bâtards. Qu’ils se prennent une bonne amende dans le cul, qu’ils se fassent défoncer leur race par les keufs, qu’ils raquent leur mère (voire les envoyer au trou)

En France, les témoignages ont beau se démultiplier, les associations comme Stop Harcèlement de Rue mener des actions coup de poings pour sensibiliser les mentalités..personne ne s’est érigé publiquement contre ces pratiques. Je rappelle qu’il s’agit de…heuh…défendre la liberté des femmes à …simplement déambuler dans l’espace public.

Oh, il y a bien eu quelques petits plans d’actions sympa (et inutiles) mais personne n’a jamais fait du harcèlement de rue une priorité, voire une infraction punissable. Comme si après tout, cela faisait partie de la normalité. Bien sûr, on ne va pas encombrer les tribunaux en plus, c’est dur à prouver, non ? Et puis après tout, si tu portes une jupe courte, c’est que le viol, tu l’as bien cherché, non ?

Le débat sur les violences auxquelles les femmes sont soumises dans l’espace public n’est pas nouveau. La différence, c’est que l’Allemagne s’élève haut et fort contre cela. Personne ici, que ce soit les dirigeants politiques, les juges ou la police n’a l’intention de tolérer des actes qui sont devenus quotidiens dans d’autres villes, d’autres pays. La condamnation est unanime, les sanctions devraient être exemplaires. Les Schleus ont visiblement trouvé leur réponse, elle s’appelle tolérance zéro. Je dis bravo.

SCHLEU BIZ

De retour en Allemagne, j’y ai repris, non sans enthousiasme, ma vie de freelance en peignoir et string panthère, pardon mes activités médiatiques. De manière parfaitement arbitraire, j’ai décidé de baptiser cette chronique de rentrée # « Schleu Biz » (© GZ). Car force est de constater que le Schleu fait recette.

Lorsque je suis partie m’installer en Allemagne il y a 7 ans et demi, l’évocation de la patrie des Saucisses Molles n’évoquait guère l’excitation de mon entourage. Mes sympathiques amis ne manquaient jamais de souligner avec des rires de hyènes que j’allais devenir « une grosse en Birkenstock qui salue les passants en levant le bras ». Avec les rédacteurs en chef, cela n’avait pas vraiment été la fête du slip non plus, à l’idée de passer quelques piges depuis la Hauptstadt : « L’Allemagne, quelle idée ! Tu vas manger de la choucroute ? »  (silence gêné)

Une fois sur place, lorsqu’entre deux reportages follement excitants sur les femmes violées en Bosnie ou les « euro-orphelins » polonais, j’allais boire des binouzes avec les correspondants locaux, ils finissaient généralement par fondre en larmes et m’avouer qu’ils se faisaient chier comme des rats morts, au vu de l’actualité allemande. Le dernier grand évènement hot, ç’a avait été la chute du Mur, 25 ans plus tôt, et ils avaient sacrément raté le coche, les pauvres bougres.

Depuis, ils devaient se coltiner annuellement en novembre le direct Porte de Branden-bourre pour « la commémoration » de la réunification, avec des bougies et des Ossis en gros plan. Il y avait bien eu l’organisation et la liesse du Mondial de football en 2006 et les cuissots musclés du jeune joueur  Schweinsteiger (dont le patronyme signifie ‘grimpeur de porc’). Depuis, c’était le calme plat. Même l’évènement majeur de 2008, la crise financière mondiale, n’est JAMAIS arrivé outre-Rhin.

Qui se souvient des années 2009, 2010, 2011, 2012, ici ? Il y a eu la réélection attendue de Mutti Merkel, plus indéboulonnable qu’un dictateur africain, pour la troisième fois en une décennie. Quelques images de football, du salon de l’auto, encore de la chute du Mur et un petit scandale cosy en 2011 sur fonds de révolutions arabes et de tsunami nucléaire au Japon : le nobliau en culotte de peau, Karl-Theodor Zu Gutenberg, ministre des Affaires étrangères chopé en flag’ pour avoir pompé sa thèse de doctorat a été jeté aux tigres (de l’oubli).

Bref, ces dernières années, l’actu en Allemagne s’est résumée à un long fleuve tranquille. Pas la moindre engueulade télévisée, pas de gros débats de société, ou alors « touchours bien poli », pas d’insulte, du consensus à tout prix et un coefficient d’attractivité proche du néant (sans parler des pulsions sexuelles d’amibes de ses dirigeants #DSK).

La société allemande a longtemps été plutôt policée, voire corsetée. Perfusée à la culpabilité (ce qui est très pratique pour avoir raison dans les dîners mondains). Les hommes politiques ou d’affaires y privilégient une apparence de respectabilité, enrobée de moralité et de respect des règles. Cela ne signifie pas qu’ils ne truquent pas la compta. Mais qu’ils sont très fort (ET fourbes) pour maquiller les comptes. Comme tout le monde. Et s’il n’est ni meilleur ni pire que les Grecs, la spécificité du Teuton, c’est qu’il ne veut pas de vagues. D’ailleurs, il a horreur de la polémique et préfère l’ennui au bruit.

De désespoir, certains correspondants étrangers ont fini par déménager à Bagdad -ou ont monté des start ups. D’autres sont restés fidèles au poste. Et ils ont fini par halluciner devant la place prise par Berlin dans les médias internationaux ces deux dernières années.

En 2015, la ronde de l’actu outre-Rhin a donné le vertige aux journos de France et de Navarre : entre la montée des islamophobes de Pegida, le crash de la GermanWings, la crise grecque, le boom de l’immigration et aujourd’hui encore le « sKandale Volkswagen ». Brusquement, l’Allemagne intéresse et fascine. On envoie des envoyés spéciaux au fin fonds de la Saxe, on réclame des experts sur les plateaux télés pour expliquer des mots compliqués. Certes, on en parle beaucoup et souvent mal : la superficialité de la broyeuse médiatico-politique hexagonale flirte parfois avec les pires clichés, voire l’anti-germanisme primaire dans les cas les plus irrécupérables (Mélenchon + Marine le Pen).

Ce n’est pas parce que les autorités ont décidé d’héberger des réfugiés syriens dans les petits jardins de Dachau que Schleu = nazi. Néanmoins, entre Coupe du Monde, performances économiques et leadership européen, nos voisins menacent de devenir insupportables de perfection. Les observateurs hésitent et se déchirent : que ze basse t-il en Germania ? Le pays est-il le premier de la classe européenne ? Un modèle à suivre ? Un contre-exemple ?

Au printemps dernier, le journaliste français basé à Berlin Sébastien Vannier a publié un excellent ouvrage intitulé : Les Allemands Décomplexés, une série de portraits et de reportages sur les récentes évolutions de la société allemande. On ne pouvait choisir un meilleur terme que celui de « décomplexé ». Oui, quelque chose a changé au Royaume teutonique. Une libération à pas de velours. Discrète mais sûre d’elle, la nouvelle Allemagne cherche ses marques : sur l’immigration, sur son rôle à jouer sur la scène internationale, sur l’Europe. « Surprenants, visionnaires, gagneurs, les Allemands d’aujourd’hui se tournent résolument vers l’avenir, » écrit ainsi Vannier. « La réussite économique du pays et le dynamisme retrouvé de sa capitale, Berlin, fascinent et dépoussièrent radicalement l’image du pays ».

Cette identité en mutation explique les revirements, les volte-face et les tâtonnements. L’Allemagne est en quête de sa place en Europe et dans le monde. Un brin faux-cul, un brin perdue, un brin Janus. Un pacifiste, champion de l’exportation d’armes. Une « terre d’accueil » qui ferme ses frontières dix jours plus tard. Un pays qui plaide pour le respect de l’environnement et traficote ses berlines.

L’erreur des Français, de plus en plus rabougris, est toujours la même depuis 1870 : idéaliser l’Allemagne ou la clouer au pilori. Dans les médias, la chancelière Playmobil est devenu l’emblème de la schizophrénie actuelle, une sorte d’épouvantail, de bouc émissaire pour tous ceux qui n’ont rien compris à la nouvelle (et bizarre) Allemagne. De la crise grecque où elle a fait figure de « Walkyrie de l’Austérité » (à abattre) au drame des migrants syriens, durant lequel elle est devenue une sorte de Mère Supérieure européenne, en lice pour décrocher le prix Nobel de la paix.

Il est vrai que sur le coup des « canots », Mutti réputée pour sa lenteur, a carrément choqué le chaland. Ses compatriotes d’abord, les Français ensuite, ses partenaires européens enfin. Comment cette Ossi au regard sabre laser, réputée pour sa prudence et son sens du calcul, a-t-elle-cédé aux sirènes de l’émotion ? De l’expérimentation ? En ouvrant grande la porte de l’Allemagne aux réfugiés syriens, elle est pourtant la seule dirigeante européenne à avoir fait montre d’une once d’humanité et de courage politique. Tel un Indiana Jones en jupons, elle s’est jetée dans la bataille en déclarant, je cite  : »‘wir schaffen das« , « on va y arriver ». Une citation historique en Allemagne.

Car ici, on ne prend pas de décision sans au moins avoir une solution B et C plus un « plan » quinquennal : tout doit être mûrement pesé, analysé et réfléchi. Il semblerait que Frau Bundeskanzlerin ait changé, tout comme l’Allemagne d’ailleurs. On pensait les Schleus organisés, prévisibles et légèrement ennuyeux. Les années à venir risquent de prouver le contraire.

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