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PLUMABERLIN

Après presque dix ans de vie commune avec Berlin, j’ai décidé de regrouper le contenu de tout ce que j’ai pu écrire sur une seule (putain) de page.

Voici donc mes chroniques berlinoises au complet, entre 2008 et 2017.

Une sorte de dictionnaire amoureux de l’Allemagne, une compilation chaotique d’anecdotes ou de réflexions sur le freelancing, Berlin ou l’Europe, des posts souvent drôles (et parfois cons) à picorer avec l’apéro.

 

 

ICK BIN EIN BERLINERIN

Quitter Paris. Au fil des printemps toujours plus gris, l’idée s’était imposée à moi avec la force de l’obsession. A l’orée du quart de siècle, je savais ce que je ne voulais pas : un clapier au prix d’un Smic, le snobisme parisien bobo-baba et un boulot plombant -où l’on termine ses e-mails par ‘Cdt’.

Bref, il s’agissait de décamper. Fissa.

Berlin avait toujours incarné cet ailleurs idéal, cette parenthèse de vie bohème, loin des conventions et des obligations. Ma première visite, en 2000, avait pris l’allure d’un voyage initia- tique : terrain de jeu, jungle urbaine, créative, infantile, artificielle, la ville m’avait bouleversée. Insouciance, hédonisme, liberté, ambiance troc et bric-à-brac, esprit cool et « dépareillé arty » collaient à la peau de tous les Berlinois d’adoption que je rencontrais : Berlin semblait conjuguer les promesses, entre cicatrices de l’histoire et interminables chantiers.

Les mecs allemands n’étaient pas mal dans leur genre. Mieux que les métrosexuels parisiens, moustachus avec leurs névroses branchouilles. Assez vite, le Teuton avait occupé mon panthéon de la virilité : grands, blonds, silencieux et tellement pétris de culpabilité. En pleine vague ostalgique, je suis tombée amoureuse d’un Allemand de l’Est, et j’ai enfin trouvé le prétexte idéal pour mettre les voiles : basta ma patrie et mon CDI. « Paris, I leave you, Berlin I love you » : c’est le message que j’ai posté sur mon mur Facebook pour trouver un appartement.

En deux semaines, c’était plié.

Nous étions alors en mai 2008. « Comment peux-tu quitter ton boulot stable, ton salaire fixe, alors que l’économie s’effondre ? » s’était étranglé mon père. Mais, papa, pour nous qui sommes nés dans les années 1980, avons vu la montée du chômage et le sida rythmer nos années lycée, la crise, c’est un peu notre doudou. J’étais partie envers et contre tous, dans une sorte d’instinct de survie. J’avais dit : « Six mois et on verra. »

Presque 10 ans plus tard, je suis toujours là. Berlin est ma ville, mon toit, mon tout, celle qui me va, celle que j’aime et que je hais en même temps, mais sans laquelle je ne suis pas vraiment moi.

J’ai d’abord été conquise par son esprit province en capitale. Les balades interminables pour passer d’un côté à l’autre, la géographie sans harmonie avec des bois immenses et des lacs disséminés, douze arrondissements divergents : des Plattenbau (HLM typiques de l’ex-RDA) du quartier de Marzahn au château rococo de Charlottenburg, en passant par les immeubles futuristes de la Postdamer Platz, les façades défigurées ou les no man’s land alternatifs reconvertis en espaces d’art contemporain. Une leçon d’histoire à ciel ouvert à travers laquelle j’ai pédalé des heures durant – la ville a une superficie de 890 kilomètres carrés, soit neuf fois Paris.

Je me suis installée à Prenzlauer Berg. Moyenne d’âge, 28 ans. Le costume-cravate n’y existe pas, contrairement à la Potsdamer Platz, déluge futuriste de verre et d’acier. Sur la Rosenthaler Platz, au café Sankt Oberholz, épicentre de la bohème numérique, c’est Mac obligatoire : celui qui n’a pas son ordinateur sur la table se fait quasiment jeter. Les digital natives sont partout, dans les usines désaffectées reconverties en coworking spaces ou dans les cafés. Les geeks et start-up se sont multipliés. On parle désormais de Berlin comme d’une Silicon Valley européenne.

Avant eux, il y avait eu les « clochards célestes » : artistes, journalistes, photographes, designers ou glandeurs heureux, Berlin avait longtemps incarné un ghetto de « jeunes à projets multiples », où la moitié des 3,4 millions d’habitants avait moins de 35 ans. Créative, en mouvement, l’ambiance générale est propice à l’innovation, aux expérimentations, aux rencontres. Et côté coeur, « Berlin ist zum ficken, nicht zum lieben » (Berlin, c’est pour baiser, pas pour aimer).

J’ai commencé à travailler en freelance. J’ai multiplié les reportages, les commandes, j’ai appris à me vendre, à rester curieuse, à m’intéresser à tout, à ne pas me cloisonner, ni me limiter. Ceux qui à Paris, avant mon départ, me parlaient de « germanisation Birkenstock et bière » avec un sourire de dédain, me font désormais des clins d’œil envieux, comme si j’étais une it girl polygame, perpétuellement en after sous MDMA au club Berghain. Mais je trouve qu’ils sont désormais un peu trop nombreux les petits parisiens à se pointer outre-Rhin, à débarquer en grappe pour goûter à la « deustche vita » sur les bords de la Spree.

Un dicton local affirme que ne devient berlinois que celui qui a vécu au moins trois hivers dans la ville. Mon premier fut long, très long. Six mois de chapka et de températures en chute libre à faire sombrer n’importe qui dans une hibernation neurasthénique. Broyer du noir devient l’activité incontournable dans ces espaces désolés, ces ombres grises, ce vent glacé. Entre novembre et mars, Berlin est une île coupée du monde, où chacun rame dans son coin. Et galère : si l’Allemagne fait figure de modèle économique florissant, trouver un emploi dans sa capitale a longtemps relevé du miracle. Coût de la réunification oblige, l’économie de la ville ne tenait que par les perfusions étatiques et les subventions des autres Länder. Il n’y a donc pas d’argent et une pauvreté endémique. On dit qu’un Berlinois sur six dépend de l’aide sociale, tandis que beaucoup d’autre glandent. Purement et simplement. Comme on a pu longtemps vivre à Berlin avec rien ou pas grand-chose, la paresse y était une réalité dangereuse. Procrastiner est le sport de prédilection local et le piège numéro un de la ville. Mollesse, lenteur, langueur : trop de liberté tue la liberté. Vivre sans repères – familiaux, sentimentaux, professionnels – est un exercice délicat. Sur le fil. Chacun cherche sa voie, au risque de s’y perdre.

QUITTER BERLIN POUR GRANDIR ?

Mille fois justement, en contemplant cette jeunesse éternelle qui déboule l’été en tongs et Wayfarer colorées, ces charters entiers d’Easyjet-setteurs, ces hipsters qui sirotent leur Machiatto à Kreuzkölln, je me suis dit que j’avais passé l’âge. « Je devrais partir, non, histoire de grandir un peu ? » ai-je répété à mes amis berlinois. Cette ville ressemble souvent à un Kindergarten géant, un jardin d’enfants peuplé de quadras coincés en pleine crise d’ado, de bobos appartenant à ce que l’on appelle la classe bio-biedermaier), de pseudos artistes.

J’ai pesté contre cette ville, je l’ai maudite, détestée, je suis partie quelques mois, je suis rentrée, je l’ai quittée à nouveau, j’en ai rêvé, elle m’a manqué, je suis revenue. En Allemagne, on dit que « Heimat ist da, wo das Herz ist », la patrie est là où le cœur se trouve. Le mien, apparemment, appartient à Berlin. J’y ai appris deux choses essentielles : la liberté et la tolérance.

En vieillissant, nous cherchons des règles, des repères. Impossible ici : Berlin se transforme indéfiniment, elle est la ville des Peter Pan et de l’éternelle jeunesse. Plusieurs amis ont décidé de grandir, n’ont plus supporté la précarité douce, le pseudo-cool multikulti, la langueur des cafés, et ont décidé de dire stop. Leur argument : nous changeons et Berlin, elle, ne change pas. Ou plutôt change trop. Aujourd’hui, Berlin s’est sacrément embourgeoisée : les loyers ont explosé, son terrains vagues, son patrimoine architectural est livré aux spéculateurs et les start uppers débarquent en espérant « faire du fric », un objectif inimaginable il y a quelques années. Le capitalisme semble avoir dévoré la ville.

Rester ou rentrer ? On verra. Je sais juste que lorsque je rentre en France, je suis aussi devenue une étrangère : après trop de temps passé à faire le grand écart, on n’appartient plus à aucun pays. On garde la nostalgie de l’un et les difficultés d’intégration dans l’autre. Nulle part ou partout, on se sent alors chez soi.

LAST TANGO IN BERLIN

 « Après Buenos Aires, Berlin est la capitale mondiale du tango. » Quand un aficionado m’a dit ça un jour, j’ai ri. Haut et fort. Imaginer les autochtones en danseurs de salon gominés, eux qui ne se déhanchent jamais à moins de 3 grammes, et encore, sur de l’électro minimale en mode Gilles de la Tourette ?! Unmöglich. Plus tard, j’avais checké l’info sur Google #professionreporter : le bougre avait raison, la capitale Schleue était réputée pour être la Mecque du tango en Europe, avec une szène amateur et pro active, des festivals en été, des « milongas » en veux-tu en voilà, et des écoles aux quatre coins de la ville.

Bon dieu ! A l’époque, Richard Burton et moi avions rompu pour la 10ème fois en moins de deux mois et il me fallait en urgence, si ce n’est un nouvel amant, du moins une perspective de nouvel amant. Je m’étais retrouvée célibataire à Berlin, en janvier : on peut dire que j’avais réussi mon suicide social. Martin, un ami lui aussi fraîchement largué, m’a tirée de là : il m’a entraînée -enfin surtout traînée– à un cours de tango au Clärchen Ballhaus, une antique salle de bal à Mitte.

Après la leçon, nous avons participé à la « milonga » du soir. Contempler ces mâles en position torero+sneakers guider de gracieuses créatures pailletées aux sons du bandonéon m’a fait flasher, genre grave. C’était harmonieux, sensuel, élégant. Pas hyper-fendard il fallait le reconnaître, mais classe. J’ai immédiatement oublié mon chagrin et me suis projetée dans un avenir proche, en diva bronzée, robe asymétrique, fendant la foule de mes soupirants d’un air triomphant.

Lorsque notre premier tour de piste est arrivé, j’ai pris des poses lascives (menton en avant et cambrure à 90°), tandis que Martin essayait de me faire avancer, en m’engueulant et me marchant sur les pieds. Nous sommes rentrés, en-chan-tés. Le lendemain, j’ai dit à ma psychanalyste que j’arrêtais et nous nous sommes inscrits à un cours de tango.

J’étais tellement contente d’avoir MonMartin. Parce qu’à Berlin, trouver un partenaire pour danser -plutôt que pour « ficken » (pardon)-, relève de la gageure majeure. En dévisageant les débutants dans cette ancienne usine reconvertie en temple du lancer de mollet sur parquet ciré, j’avais surtout l’impression d’être au bal des largués. La majorité des hommes présents semblaient en phase post-break up/récent veuvage, et bien trop près de leur Xanax/bite pour être honnêtes.

Je me souviens avoir ricané à la lecture du petit carnet posé à la réception, la « Partner Börse« , la bourse aux partenaires : comme sur le marché du online dating #parshit, il y avait des mensurations et un petit message timide. « Hallöchen, ich bin Timo und ich suche eine Partnerin (TROIS PETITS POINTS) ».

Au tango comme dans la vie urbaine, il y a trois fois plus de moeufs « hot » que de mecs potables. Du coup, les couples formés au gré de la « Partnerbörse » se révélaient plutôt bizarres, variant au fil des saisons : une méga-bonnasse avec un nain ou une Lolita avec un papi-hanche-en-plastique.

La constante, c’était nos profs : des bombes avec un accent espagnol rocailleux, dont il était clair dès le départ que nous ne leur arriverions jamais à la cheville. Beaucoup pensaient qu’ils allaient renaître ou se réinventer. Ils se sont surtout plantés un couteau dans le dos. Car le tango, tu l’apprends au berceau ou tu oublies.

Martin et moi avons dédié plusieurs années soirées à tourbillonner, à nous tortiller, à nous insulter surtout : j’ai eu mal aux bras, aux jambes, à l’égo, je suis passée du raide-comme-un-piquet aux dérapages non contrôlés sur mes escarpins pointus, j’ai sautillé, dandiné, tempété. Lui s’est contenté d’avancer comme Robocop et de me briser les bras pour me faire marcher au pas.

Ces sessions de tango ont été comme des séances de thérapie sauvage sur le rôle homme-femme dans nos sociétés contemporaines. Parce qu’en apprenant la technique, on révise la géographie du couple, version Trente Glorieuses. Un modèle old school où les règles sont nettes et sans bavures. Un : on ne doit jamais regarder jamais son partenaire. Deux : c’est l’homme qui mène, la femme qui suit. Chaque déplacement ou balancement de l’un détermine celui de l’autre dans une étreinte qui doit être harmonieuse et fluide.

Au bout de quelques mois et de répétitions filmées #vismaviedefreelance, on a réussi à enchaîner 2,3 combos soit parce que Martin me poussait comme un bulldozer, soit parce qu’il me soufflait à l’oreille le nom de la figure qu’il voulait tenter juste avant. Ensuite, il est parti à Hamburg.

Sans aucun rapport, R(D)ick Burton et moi nous sommes remis ensemble. Je l’ai traîné à un week end « praktika », un stage de ‘tango’ pour « mieux nous re-connaître« . J’ai cru qu’on allait finir dans ‘Enquête exclusive’ (« un Allemand a découpé sa petite amie française en morceaux« ) ou à l’hôpital. Notre chorégraphie n’a pas du tout fonctionné. Il paraît que c’est normal, dixit Roberto -le prof bueno-, la danse est un facteur de crise du couple moderne. Pourquoi ?

Parce que la vraie difficulté reste de « faire confiance » à son partenaire. Avis à toutes les néo-féministes, « faire confiance » signifie ne PAS critiquer/téléguider son mâle en lou-cedé et surtout, savoir la boucler. Du côté des pénis phobiques de l’engagement, il faut savoir où l’on va, ce que l’on fait et porter la culotte. Les femmes ne font JAMAIS d’erreur au tango, c’est l’homme qui endosse toute la responsabilité. En vrai berlinois, Rick n’a pas supporté et j’ai abdiqué.

J’ai repris au hasard d’un soir cet hiver. Je m’étais trouvée une « blind date« , recommandée par des amis, pour une milonga dans une arrière-cour de Wedding. Dans la cage d’escalier, je découvre Karl (le prénom a été changé), un blond pré-pubère, d’au moins 10 ans mon cadet et 10 cm de moins qui fait le pied de grue. Lorsque nous rentrons dans la salle qui tient davantage du garage clandestin que de la salle de bal, toute les têtes se tournent vers moi d’un air interrogateur, comme si je détournais des mineurs.

Lorsque Karl a sorti ses talonnettes cirées de son beutel, je me suis dit « putain, tu vas morfler ta race« . L’adolescent savait danser au point d’acheter des chaussures de danse. Comme j’ai un physique de danseuse de tango (brune velue), il a dû me prendre pour Jennifer Lopez. Le pauvre ne savait pas ce qui l’attendait (héhé). A un moment, il me lance avec un clin d’oeil : « on y va ? » Notre prestation se passe mal : lui tente de s’élancer comme un chevalier blanc, alors que je joue les poupées Corolle rouillées.

« Ca va revenir, ne t’inquiète pas« , tente t-il, vaguement inquiet. On retourne s’asseoir. Je reste sur ma chaise, à enquiller les ballons du vin rouge. Parce qu’in vinasse, veritas. Quand on retourne danser, « ça » n’est définitivement pas revenu. Et j’ai perdu TOUT mon sens de l’équilibre : j’avance en me tortillant, je lui défonce le ‘périné’ en voulant faire des petites acrobaties avec mes jambes, je trébuche puis je rippe sur le plancher avant qu’il ne me retienne de m’étaler sur l’estrade. Je glousse et lui ne dit rien. Karl n’a même pas un rictus (c’est interdit de rire au tango), quand il me ramène illico presto à ma chaise il me jette un regard noir, comme à une gamine mal élevée. J’ai l’impression d’avoir fait caca en public.

A la « cortina » (pause), il file inviter une blonde en justaucorps vert et aux jambes interminables, qui évolue sur la piste telle la fée Clochette. De la table, je leur fais des petits signes admirateurs, dévoilant mes dents violettes sous les stroboscopes. Vers minuit, on quitte les lieux. Je dois absolument fumer. Je cherche du feu en priant pour que l’humiliation s’arrête. Je demande à mon partenaire s’il veut une cigarette.

-« Je suis médecin, je ne fume pas, » il me répond sèchement.

-« Je sais pas pourquoi, j’ai toujours entendu que si on arrêtait à 40 ans il n’y avait aucun risque, » je réponds (héhé).

Pourquoi, t’as quel âge? »

-33. (L’âge du Christ, petit con !) »

C’était là que j’ai su que cette fois, c’était vraiment mon dernier tango à Berlin.

FOOTBALL

Bravo les Schleus ! Ils l’ont voulue, ils se sont battus, ils l’ont eue cette Coupe du monde. Le 13 juillet 2014 est une date historique outre-Rhin : « Schlaaaaaaand » décroche son titre de Weltmeister ! 1 : 0 contre l’Argentine durant les prolongations après une demie-finale d’anthologie contre le Brésil.

Dans le ciel et les rues de Berlin, l’explosion de joie, de drapeaux, d’embrassades éthyliques. Des scènes réjouissantes qui rappellent la victoire des Bleus au Mondial 1998.

On n’a jamais vu les Allemands se lâcher comme cela. (Sauf en 1933) 

Economie en plein boom, pays le plus puissant d’Europe, Chancelière exemplaire et maintenant, champions du monde de foot : mais où vont-ils s’arrêter ? 

LES STATES

Sur la route. ENFIN. Deux semaines et 3 600 bornes à travers la Nouvelle Angleterre. Vive les vacances ! Ma virée ricaine a commencé par un joli mariage so upper class dans les Hampton’s avant de partir sur les traces de Jackie et John K, entre Rhode Island, Newport et Martha’s Vineyard : je bénis ces quelques jours de paix où mes seuls interlocuteurs ont été le réceptionniste du motel et des bancs d’otaries sur les plages de sable blanc du Cape Cod (alias le Cap des morues, ça fait tout de suite moins glam’).

S’est ensuivie une folle chevauchée sur la côte dentelée du Maine -lieu de villégiature du peintre Edward Hopper-:  autant vous dire mes myosotis que le slalom entre fjords et phares sauvages a tourné à l’odyssée ‘foodie’ avec overdose de homard et bistrots ‘locavores’. Non, je n’ai pas avalé un seul burger/bagel/donught en quinze jours mais des ‘grain salad’ et des vins californiens. Il y a pas que des obèses de vrais gourmets aux States.

Je suis aussi partie en randonnée chez les néo-hippies du Vermont, entre sirop d’érable, vignobles et saison des feuillages embrasés par l’été indien : soit quelques jours de ravissement à MONTPELIER et sa sympathique banlieue, BERLIN -so true !- Notre campement n’était pas très loin des champs de Woodstock dont l’annonce du festival en 1969 promettait : « Trois jours de paix et de musique. Des centaines d’hectares à parcourir. Promène-toi pendant trois jours sans voir un gratte-ciel ou un feu rouge. Fais voler un cerf-volant. Fais-toi bronzer. Cuisine toi-même tes repas et respire de l’air pur. » Mission accomplie baby ! Les paysages vallonnés, les biches et les dindes, la nature à 360°, les paysans avec leurs fourches pick up et leurs guns : le séjour a été un enchantement bucolique de tous les instants.

THAT WAS PRETTY AMAZING ! 

Le choc avec NY s’est révélé d’autant plus extatique. Source d’énergie permanente, cité vertigineuse, fiévreuse, dangereuse, aux boulevards podium et gratte-ciels fuselés, où le monde entier t’ouvre les bras à chaque bloc, surmonté par le drapeau étoilé, histoire que t’oublies JAMAIS où tu es. I just loved it. Ach, que chaime ze betit côté Rampo !

De la réserve naturelle de hipsters musclés et moustachus –y’avait pas un tromblon au m2– aux juifs orthodoxes de Williamsburg, des bobos chics du Village à Chinatown, Fifth Avenue, Central Park, Little Italy, émerveillée, j’ai trotté sur les artères de Manhattan et de Brooklyn, les ponts, les métros en long, en large. Observant, critiquant, comparant. C’est quoi l’Amérique ? Des supermarchés, grands comme des cathédrales, regorgeant de paquets de bouffe pour ogre, les excès, l’hypocrisie, le trash, le patriotisme, la liberté, le puritanisme, la gaieté, le conformisme, les cow boys, les gratte-ciels ?

NYC est la seule ville de l’univers où les femmes s’habillent vraiment COMME dans les magazines de mode, défilent et défient la pesanteur de leurs it-bag, perchées sur des stilettos aiguisés, hurlant des « Hiiiiiiiii, it is amazing » dans leur Iphone. Elles ont des crinières soyeuses, des dentitions de requins, des ongles manucurés et des looks monochromes, inspirés des pires navets hollywoodiens. Barbie à donf !

I MEAN, LIKE, REALLY! 

Cette avalanche de perfection bronzée-brushée-stylisée les rend curieusement très fades. Formatées à mort. Comme des poupées porno 0 défauts. J’avoue que j’ai pas adoré vadrouiller comme un petit troll boursoufflé, avec mes cheveux gras et mon pull étriqué… Mais seigneur, que doivent donc penser les Américaines quand elles viennent en Europe ? Que nous sommes souillons ? Que nous sommes leurs brouillons ? Que nous avons la syphillis et la philosophie ? Que signifie donc outre-Atlantique cette déferlante d’ouvrages sur le chic de la femme française ? Car je l’admets, nous sommes sales mais intelligentes ?

Parce que question conversations, well aux Etats-Unis, c’est pas Adorno. Tout le monde est très poli et gentil. Les gens sourient et crient en permanence, c’est à peine croyable cet enthousiasme de forcené : toute cette bonne humeur,  c’est infernal, on se croirait dans un asile psychiatrique. Pire, le Ricain mène souvent ses échanges en mode Actor’s Studio, comme s’il était en compétition pour les Oscars. De là, deux possibilités : où les visiteurs adorent, se sentant comme des êtres de lumières face à ces braillements de joie, à ce déferlement de « awesome » ou de « great » lorsqu’ils racontent le moindre truc banal.

WHAT THE FUCK?

Les dévisageant en mode parano, j’avais plutôt l’impression qu’ils se foutaient de ma gueule. Mais non, c’mon, ils étaient juste accueillants. Superficiels mais sympas. L’Européen serait-il par nature un dépressif suspicieux ? La mélancolie existe-t-elle aux Etats-Unis ? Par pur esprit de contradiction, arborant ma French Touch -cet air revêche qui fait rêver le monde -, abritée derrière la fumée de mes cigarettes, je me demandais quelle réponse appropriée donner à cet épouvantable « How are you doing, today? » « Fine! I shouldn’t forget to take my psycho pill or I may kill your kids? » Ou plutôt « shut the fuck up bitch? »

De là à dire que je préfère les Schleus ? « Nous aussi on été très déçus par les Américains quand ils sont venus nous libérer en 45 » m’a dit Mamie quand je lui ai raconté mon voyage. Héhé. Je suis tranquille, c’est de famille.

D-PRIMEE

Il y a d’abord eu un coup de téléphone d’une charmante représentante de la Commission européenne : « vous avez gagné le European Young Journalist Award 2010 pour la France. Je peux vous dire que le jury a été unanime sur votre article. » Lequel traitait de pauvres gamins polonais, abandonnés par leurs parents partis travailler à l’Ouest, ou la désintégration de la cellule familiale comme effet pervers de l’émigration économique. Un papier très « larmichette dans les chaumières » que j’ai mis 8 mois à placer, au motif que « la Pologne n’est pas vraiment dans l’actu« . Sauf en cas de crash aérien évidemment. Mots-clés ? Tupolev, Kaczinsky, Smolensk.

Pour info, ledit concours de l’EYJA est un peu l’Eurovision du scribouillard avec 27 gagnants nationaux qui se retrouvent chaque année dans une capitale pour partager champomy, tapette dans le dos et échange de business card. « Et à part le networking, qu’eche qu’on gôgne ? « , avais-je envie de grogner au bout du fil, imitant l’œil torve de mes voisins « carabine et tromblon » dans les Vosges.  « Quatre jours à Istanbul tous frais payés, du 08 au 12 mai, félicitations !« , me répond gentiment la voix. Chouette, je suis contente de revenir à Bouboule, après y avoir trainé mes guêtres en novembre dernier à la recherche de gigolos en burkinis. Ça sera déjà l’occasion de prendre quelques vacances en exposant mon teint de navet anémique au soleil du Bosphore.

Mais alors que je prépare déjà mes valises, ledit reportage sur les euro-orphelins polonais provoque un second jackpot. Un lundi à midi, appel de l’AJE-France (Association des Journalistes Européens) alors que je tente vaguement de me sustenter avec des nouilles thaï. Mon sympathique interlocuteur la joue comme sur le plateau de « Qui veut gagner des millions ». « Vous faites quoi le 09 mai, Prune Antoine? » [« Je suis à Istanbul, mon bon, pourquoi ? »] Au lieu de quoi, je réponds évidemment « rien » d’une toute petite voix. « Bravo, vous avez gagné le Prix Louise Weiss« . Hors de question de braire de joie, je souffle un « merci« , toute confuse de me retrouver doublement D-primée. Je n’ai pas osé faire ma chieuse blasée, en lui expliquant que cette année, j’enchaîne les lauriers et que le 09 mai, désolée, je suis à Bouboule et non Paname, « on y bronze bien mieux« . Mais j’ai eu peur : de perdre la reconnaissance de mes pairs (et la somme coquette). Du coup, j’ai changé d’avis, je file à Paris. Et maintenant, misère de misère, il me faut pondre une petite harangue pour la cérémonie officielle, au Quai d’Orsay…je flippe ma race. Je suis sereine et je viendrai en pyjama.

Quant à cette chère Louise, née en Alsace, féministe, écrivaine engagée et Européenne de la première heure, elle a écrit sur tout : le couple franco-allemand, les communistes tchèques, l’URSS ou le droit de vote. Ce qui me plait surtout, c’est qu’elle avait l’air d’un vrai « croque monsieurs », follement moderne. Je cite : « A tout prendre, à défaut de bonheur, le mariage et surtout le divorce m’apportèrent un statut civil qui me facilita l’existence et m’ouvrirent des possibilités sentimentales que, sans avoir passé par leurs épreuves, je n’aurais certes point rencontrées.« 

NDLR: Finalement tout s’est bien passé lors de ma petite virée très privée dans les salons du Quai d’Orsay où votre servante a reçu le 9 mai son prix Louise Weiss junior des mains de nos autorités. Petits fours, congratulations et champagne. Le port du jean a fait hurler ma génitrice : je suis honorée mais déshéritée. Merci à vous tous pour votre soutien. Merci au soldat Vincent pour les prises de vue.

MULTIKULTI

L’Allemagne est devenue la première terre d’immigration en Europe, et la deuxième dans le monde, après les States : en 2012, le pays a accueilli 465 000 migrants selon un rapport de l’OCDE tout juste publié. En comparaison, en 2009, l’Allemagne occupait la 9e place. Certes, tout le monde ne veut pas se nourrir de Wurst et voir la nuit tomber à 15h15 en hiver, mais cette progression marque une belle performance.

De prime abord, les Schleus ont l’air plutôt contents. Il faut dire que 2014, c’est leur année : champion économique, champion du monde de football, champion immigration. Geilomat ! Cette explosion de l’immigration tombe à pic. Avec une population menacée d’extinction, la natalité trop faible ne suffisant pas à renouveler la pyramide des âges (1,3 marmot par femme, l’un des plus bas d’Europe), les politiques, tannés par les sociologues, ont commencé à flipper. Une population de seniors en « rollators » (l’équivalent de nos déambulateurs), le casse-tête du financement des retraites, le manque de personnel dans les IT (les nouvelles technologies), la santé ou les aides à la personne : il fallait agir, et vite !

Dès 2008, en pleine crise économique, et alors que la majorité des États européens se sont recroquevillés peu à peu sur eux-mêmes, la Teutonie a compris qu’il était dans son intérêt d’attirer une nouvelle génération de « Gastarbeiter » – ces « travailleurs invités », pour la plupart Turcs, arrivés dans les années 1960 pour reconstruire le pays après la guerre.

Procédures de visas facilitées, financement de cours de langue, ouverture de centres d’accueil, l’Allemagne est devenue la reine des initiatives visant à favoriser l’immigration, plutôt sélective, il est vrai. En 2011, le gouvernement lançait même son site sexy « Make It In Germany! » avec une hotline et en anglais, distillant conseils pratiques pour trouver un logement, un travail, étudier ou survivre à l’administration schleue.

L’opération séduction a marché à plein régime : beaucoup de Ritals, d’Espagnols ou d’Européens de l’Est sont arrivés avec leurs valises en carton dans cet îlot de prospérité, sacré nouvel eldorado du plein emploi. Mais l’Allemagne est également devenue la terre d’accueil numéro un des demandeurs d’asile des quatre coins du monde : 110 000 personnes ont présenté un dossier, loin devant les États-Unis (68 000) et la France (60 000).

Toujours selon l’OCDE, 19,7% de la population allemande serait d’origine étrangère en 2013, ce qui représente un véritable défi. Car si Mutti Merkel évoque volontiers les bonheurs du grand bain « multikulti », affirmant que « l’immigration est une chance pour tous », tous ne l’entendent pas de cette oreille. Ces derniers mois, l’extrême droite a ressurgi en force dans le débat.

Il est facile de caricaturer le Schleu en néonazi rasé et rageur, la main sur Mein Kampf, mais le racisme reste une réalité et un problème dans la société allemande. Flambées de violence, incendies criminels de mosquées ou attaques contre la communauté musulmane sont devenus monnaie courante et même le très neutre Spiegel a alerté cet été sur l’intolérance croissante des Allemands.

Au lendemain de la chute du Mur, c’était principalement les régions sinistrées d’ex-RDA, très touchées par le chômage et les ratées de la réunification, qui abritaient l’électorat du NPD, le parti d’extrême droite. En 1992, les émeutes de Rostock, un port sur la Baltique et les jets de cocktails Molotov sur des foyers d’immigrés vietnamiens par des néonazis avaient défrayé la chronique.

Comme c’est avec les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, les hooligans et autres groupuscules néonazis ont ressortis les bomber’s et les ranger’s et les actions-commandos, cette fois, dans l’ensemble du pays. En septembre, un nouveau groupe d’extrême droite a vu le jour. Baptisé HoGeSa, « Hooligans contre salafistes », il amorce un nouveau cycle de tensions interethniques et interreligieuses.

Leur première grande marche en octobre à Cologne a réuni des dizaines de milliers de personnes pour protester officiellement contre « l’implantation du salafisme en Allemagne ».

Comme à chaque avis de manif en Allemagne, l’événement s’est déroulé comme un remake d’Independance Day : rues bloquées, hélicoptères vrombissants, patrouilles de cars blindés, sans oublier les forces spéciales habillées comme des soldats de science-fiction. Pour autant, la manif à Cologne s’est achevés sous les cris, les battes de base-ball et les rouler-bouler de cars de CRS. Il n’y pas eu de mort (krosse mirakle), mais 44 blessés.

Quelques semaines plus tard, ces néonazis new wave, « rebrandés » à l’aune du contexte international et de la guerre menée contre l’organisation État islamique, ont ressorti les banderoles et les slogans fascisant à Hanovre. Les mêmes voulaient réitérer leur exploit à la Porte de Brandebourg mi-novembre, au moment des célébrations des 25 ans de la Chute du Mur. Histoire de ne pas gâcher la sauterie mondiale avec des bruits de bottes et des saluts moustachus qui auraient été du plus mauvais effet, la municipalité a décidé d’interdire le rassemblement.

Le 2 décembre, la sortie à Berlin d’une application anti-nazi a fait grand bruit, confirmant ce revival marronnasse. Lancée avec le soutien de la municipalité, en trois langues, allemande, anglaise et turque, l’app disponible sur smartphone dessine une carte interactive qui permet d’être informé de tous les rassemblements organisés par les petits amis d’Hitler afin de les éviter/ou de se mobiliser. Krosse kravale en perspective !

Il n’est pas encore certain néanmoins que les édiles aient pris la mesure du phénomène. La mairie de Berlin a récemment annoncé un budget de 43 millions d’euros dédié à pour la construction de villages-vacances, pardon de containers-logements – durée de vie de 10 ans et recyclables, bitte schön – censés abriter les réfugiés. Les containers seront installés en périphérie, comme dans le riant quartier de Marzahn-Hellensdorf, dans l’ex-Est berlinois, bien connu pour ses barres de béton, son taux de chômage record et ses néonazis…Il n’est pas précisé si la fameuse app anti-nazie sera fournie aux réfugiés.

LES COPINES

(Votre servante) –         Alors tu vois, il a dit ça, mais son hésitation montre bien l’inverse, sachant qu’en plus il m’a pas téléphoné, d’ailleurs sa virgule t’en penses quoi ?

(Elle) –         Ecoute, je crois que tu es une psychopathe, extrêmement pathogène, et que la seule solution pour t’en sortir est d’aller t’enfermer dans une grotte. Loin.

LE WEB

Ami lecteur, je tiens à partager avec toi cette information à caractère purement promotionnel : le critère de recherche pour arriver sur mon blog, alors que je m’échine à soutirer des informations à des géants hirsutes dans les tréfonds du Caucase, est, je cite : « plus belle femme du monde nue, voir la moumoute.« 

DOKTOR

Chez le médecin local, il est d’usage pour les secrétaires décaties bronzant sous leur halogène, de vous regarder comme une réfugiée afghane lorsque vous brandissez fièrement votre carte n° 12768943 d’assurée sociale « européenne ». Après avoir rempli poliment mes dix formulaires avec coordonnées postales, téléphoniques en France et outre-Rhin, histoire de me remettre la Schufa sur le dos m’identifier, la dinde m’interpelle dans un cabinet évidemment bondé :

–         Vous êtes Frau Prune ou Frau Antoine ?

–         [Avec un petit ricanement snob] : Non, Mademoiselle Antoine s’il vous plait, Fräulein bitte !

–         [Avec un petit ricanement salace] : En Allemagne, on s’adresse à une jeune fille en l’appelant « Fräulein » lorsqu’elle est vierge. Mais c’est peut-être votre cas ?

LE NUCLEAIRE

Ce que j’aime en Allemagne, ce sont les manifestations. En général, le teuton n’a pas la rébellion dans le sang. Alors un avis de « démo » à Berlin, c’est pire qu’un bulletin de tempête. Articles dans la presse, annonces dans les médias, fermeture des devantures de magasins…Tout ça pour quoi ? Un cortège clairsemé de quidams öko-bobo, anti-atome qui slaloment, portant sagement des pancartes baba cool au milieu d’enfants en fleurs… suivi en général d’une dizaine de cars de CRS, de policiers en civil, voire même d’hélicoptères vrombissant. Sauf qu’avec l’affaire nippone « Fuck you Shima », cela semble enfin prendre des proportions sérieuses : plus de 200 000 manifestants sont sortis de leurs logis pour réclamer l’arrêt total de la production d’énergie nucléaire. Ca va chauffer !

— BERLIN IST CHARLIE

Paris m’a beaucoup manquée ces derniers jours. J’étais persuadée que l’année 2015 allait péter sa race. Je n’étais pas préparée à me prendre un building sur la tronche (litote). J’ai passé ma dernière semaine devant l’ordinateur en pyjama, éclairée à la bougie (la nuit tombe à 13 h 30 en Allemagne) à écouter France Info en boucle. Je n’ai pas travaillé, mais j’ai chialé (et pas mal picolé). Comme toute la France, je suppose.

Mercredi soir, après la tuerie Charlie Hebdo, je suis sortie avec mon vélo pour aller me planter devant la porte de Brandebourg sur la Pariser Platz. Devant l’ambassade, il y avait pas mal de monde au vu des conditions météo (bruine, froid, nuit), principalement des Français avec des mines, vraiment défaites.

J’ai fait une crise d’instinct grégaire, j’ai eu envie de « regarder le journal de TF1 » (signe de fin du monde). Une copine journaliste invite tout le monde dans son salon, et on mate ce bon David Pujadas et le discours de François Hollande, en buvant du vin et en mangeant des crackers. Je passe sur le reste de la semaine. Le SMS d’un ami italien résume assez bien la journée de vendredi et de la prise d’otages de l’HyperCasher : « Mais c’est quoi ce putain de bordel de merde ? »  (mes cheveux sont très très gras).

Le soir, je me force à (me laver) et sortir. Je n’arrive plus à écrire, je me demande si je vais pouvoir parler. Je me rends chez des copains allemands, et là, bizarrement, on évoque très peu Charlie, et ce qui s’est passé. Je pensais que j’allais être la « star de la night » à partager ma sidération. Pas du tout.

Ils m’assurent de leur soutien, mais c’est comme s’ils n’arrivaient pas à comprendre la vague d’émotion que les attentats suscitent en France. Leur sollicitude est teintée de distance. Ils me posent des questions, sont dans l’analyse. Du coup, je me sens vachement seule.

«— Ce journal-là, Charlie Hebdo, c’est un peu comme notre Titanic ? », me demande un convive. (Titanic est un hebdo satirique allemand avec peu de caricatures, plutôt des montages photo franchement immondes, qui s’attaque surtout aux politiques).

Non, non, ce n’est pas comme Titanic », je réponds.

Mais est-ce qu’ils n’ont pas exagéré avec leurs caricatures ? »

Entre deux gorgées de vin rouge, je réalise que je n’arrive pas à leur expliquer cet humour potache, cette irrévérence, ce droit de rire de tout, ce sens critique, cette liberté insolente, allez « on tape sur tout le monde, on va se marrer un peu ». Comment expliquer Charlie à un Schleu ?

Si l’humour en principe traverse les frontières, il est aussi le vecteur de communication le plus délicat à conquérir. Lorsqu’au bout de sept ans outre-Rhin, tu as du mal à faire/rire des vannes locales, tu comprends que le sens de l’humour reflète une éducation, un patrimoine, des références, bref, une sacrée grosse part de  ton identité culturelle.

Puis, quelqu’un me dit doucement : « la France est pas mal présente sur des terrains de guerre, comme au Mali. Qui sème le vent récolte la tempête (trois petits points). » Je récapitule, en articulant bien (en allemand) : « il s’agit de trois mecs, Français, qui se baladent peinards en kalachnikov en plein Paris. De scènes de barbarie, de guerre dans une démocratie. Qui butent des flics et des civils, pour des dessins ou une religion. » Je fonds en larme. Silence gêné autour de la table.

Je n’ai pas envie d’essayer d’expliquer l’inexplicable, de rationaliser, de discuter. En fait, je ne veux pas parler, je veux juste de la compassion sans condition. Je dis, la glotte tremblotante : « ce soir, journalistes, flics, musulmans, feujs, cathos, il n’y a pas de distinction. Tous ensemble, on est la France et on se serre les coudes »  (là, ils ont très peur que je monte sur la table et que je chante la Marseillaise ).

Le même soir, je reçois un SMS d’un copain américain disant simplement : « Je pense à toi ». Sa réaction me touche, je me dis, « tiens, lui, il sait. Il a vécu le 11 septembre, c’est le seul à comprendre ». Il y a eu aux États-Unis un avant et un après 11 septembre, un état global de sidération et de choc qui a marqué toute une génération.

Mais en Europe ? Pourquoi étions-nous, Français, tellement touchés quand les Allemands semblaient plus distants ? Certes, ces dernières décennies, les Allemands n’ont plus été victimes du terrorisme (je prie pour que ça continue quand je prends le U-Bahn). Ils ont eu la période sanglante de la RAF dans les années 1970, et cela a dû les blinder. Et nous autres, nous avions pourtant grandi avec (la crise) le terrorisme (kikoo génération Xanax) : Paris n’était pas le premier attentat dans le monde, retransmis en mondovision.

Nous, les 25-35 ans, nous devrions être grave « habitués » aux alertes à la bombe, aux barbus, aux menaces d’attentats suicides au détour d’une gare, d’une rame de métro, d’un avion. On avait tous été dépucelés avec le 11/09. Une si belle journée d’automne, un ciel radieux et les bruissements des feuilles. Qui a oublié ce qu’il faisait au moment de l’attentat ? J’avais 20 ans, je préparais mes bagages pour partir en Erasmus en Angleterre, avant qu’un pote m’appelle pour me dire qu’une des tours du World Trade Center, à New York, était tombée. « Tombée », genre.

Je l’ai retrouvé dans un bar, et, entre les pivots de comptoir et les étudiants en droit, on a passé des heures scotchés à TF1 (signe de fin du monde) à fixer les images et ces banderoles jaunes anxiogènes. Je me souviens encore du moment où PPDA a annoncé d’une voix blanche que d’autres vols civils avaient « disparu des écrans radars ». Une lancinante onde de panique a traversé le bar : un « What The Fuck » généralisé et silencieux ? Personne n’a plus rien dit. Que dire, d’ailleurs ? Personne ne maîtrisait plus rien. Il n’y avait plus de pilote, ni dans l’avion, ni au gouvernement, ni nulle part. Notre monde a volé en éclats, en direct live et en technicolor.

Quelques jours plus tard, le choc était passé, j’ai pensé que « c’était loin l’Amérique, y’avait l’océan ». Plus de dix ans plus tard, la blessure est toujours vive pour les Américains. Le « One World Trade Center », un gratte-ciel d’affaires plus beau, plus haut, plus scintillant que les Twin Towers et construit sur Ground Zero (gros doigt d’honneur architectural) a été inauguré cet automne : ses bureaux restent à moitié vides, car les firmes refusent de s’y installer.

Il y a eu les attentats de Londres de 2005. À l’époque, je travaillais dans un média européen, chez cafebabel.com. Quand la news était tombée, la rédactrice anglaise avait fondu en larmes. Je m’étais dit « putain, c’est horrible, mais ça va quand même, elle ne connaissait personne. » J’étais un peu sonnée, mais bon, j’ai pensé encore une fois, « Londres, c’est pas Paris ». Le seul qui l’a pris dans ses bras était le rédacteur catalan. Il lui avait caressé la tête sans un mot. Lui savait ce que « ça » fait, même si on ne connaît personne. Il se souvenait de l’attentat de Madrid, à la gare d’Atocha en 2004, après lequel il « avait pleuré pendant trois jours », m’avait-il dit.

Madrid m’avait choquée, pas touchée, choquée, et seulement quelques heures. Je m’étais surtout dit que j’avais eu de la chance : car j’étais passée justement à la gare d’Atocha, une semaine avant les attentats, dans un train AVE qui reliait Madrid à Séville.

Et le bordel ne s’était pas arrêté : il y avait eu le massacre du néonazi ultra-catho Breivik sur l’île d’Utoya en Norvège en 2011 puis l’attaque de Mohammed Merah à Toulouse en 2012 et le musée juif de Bruxelles en 2014 (je vivais à deux pas, deux ans plus tôt).

À l’époque, je n’avais pas compris à quel point le terrorisme s’attaque à tous et touche chacun d’entre nous. Dans son intégrité, dans ses valeurs, dans son intimité même. Que c’est à la fois une agression et un traumatisme qui impacte durablement les esprits et les générations. Je n’avais pas compris à quel point les symboles (liberté de la presse, unité nationale) pouvaient être aussi forts dans une époque en perte de repères, à quel point un acte de barbarie pouvait faire ressortir une telle solidarité, dans une société en crise identitaire.

Je ne savais pas à quel point un acte terroriste peut conduire à s’interroger, à réfléchir, à douter, à désespérer pour se relever (let’s be optimistic). Je n’avais pas compris tout cela, avant que ça se produise « chez moi », en France, un pays que j’ai pourtant quitté il y a 7 ans.

Dimanche à la manifestation « Je suis Charlie » Porte de Brandebourg, nous étions 18 000 personnes, réunies à Berlin, pour Charlie, pour la France, pour la liberté (merci les réseaux sociaux) : dans la foule, j’ai vu des crayons, j’ai vu des posters « Berlin ist Charlie », j’ai entendu toutes les langues, des Italiens, des Espagnols, des Anglais, des Allemands. La chancelière Angela Merkel a fait le déplacement à Paris, et les médias allemands ont témoigné d’un soutien sans failles toute la semaine dernière : le bandeau noir « Je suis Charlie » a été déployé sur le groupe de presse Axel Springer, le Berliner Zeitung a fait sa couverture avec des Unes de Charlie et la plus grande chaîne publique du pays, l’ARD, a retransmis en direct tout l’après-midi la « krosse démo » de dimanche à Paris.

Je crois qu’une solidarité européenne est en train de se construire autour de cette expérience commune du terrorisme. C’est affreux et assez beau à la fois. Mais il faut rester vigilant pour que cet attentat en France ne soit pas récupéré en Allemagne ou en Europe. Lundi 12 janvier, quatre jours après les attentats à Paris, 25 000 personnes ont manifesté à Dresde dans le cadre du mouvement Pegida contre « l’islamisation de l’Allemagne ». Ils étaient 18 000 il y a une semaine et 200 début octobre.

APOTHEKE

Dans la capitale européenne de la coolitude et des easyjetteurs, il y a les tongs étrennées dès la mi-mars, le « party tram’ » [la ligne de tramway M10 qui relie Prenzlauer Berg à Friedrichshain] et même les pharmacies ont des « happy hour ».

FUCKING FREELANCE

Il est bien connu que dans la chaîne alimentaire, pardon journalistique, le pigiste est le premier sacrifié. J’ai appris à canaliser l’angoisse existentielle du loyer dans le sport (ou l’alcool). Plus grand chose ne m’atteint de la part de mes rédacteurs en chef : seul le fait de ne pas répondre aux relances mails concernant un paiement ou un synopsis me donne envie de les pendre à un croc de boucher. J’ai baptisé ce syndrome : « Parle à mon cul ma tête est malade. »

Quand un pigiste commence sa carrière, il a deux options : les méninges ou le ménage. Lorsque je me dandine tristement devant mon ordinateur pour cause d’amnésie aggravée de mes „clients“, alias chefs de service et rédacteurs en chef se prélassant à Copacabana devant des Caïpirinha pour leur 25ème RTT de l’année, je choisis généralement de me lever pour passer l’aspirateur, histoire de me changer les idées. C’est souvent en m’activant avec le plumeau que me viennent les synopsis de reportages.

Bref, en pleine rénovation de mon lino, ma messagerie bipe. Un mail hyper carré de l’éditeur de la section Voyage du Guardian qui me demande un papier listant les meilleurs endroits, bars, restaurants, hôtels dans la capitale allemande. Certes, ce n’est pas l’enquête Pulitzer mais c’est 2 000 mots payés rubis sur l’ongle 600 pounds. Autant dire le Graal.

Je me demande si cet éditeur fait une blague ou en burn out depuis Maggie Thatcher ? I mean, l’éditeur d’un grand quotidien étranger qui contacte spontanément un tendron du journalisme pour lui commander une pige ? Je me mets au travail, en quasi crise d’épilepsie. Une semaine plus tard, je renvoie le tout. „All good with the text, and good choices…thanks so much. Please send your invoice to …Best wishes. A“. Je suis payée dans la foulée.

Quelques jours plus tard, une rédaction parisienne se manifeste après deux semaines de mutisme suite à l’envoi d’un photo-reportage maison avec cette question : „C’est un papier cadeau que tu nous offres ?“

DOMPTAGE

Mes agneaux, moi qui ai toujours rêvé de vous faire part de la qualité irréprochable du dressage made in Teutonie, l’occasion plus que rêvée est fournie par l’actuelle polémique qui ébranle notre République : les ennuis fiscaux de Thomas Thévenoud, le ministre ‘9 jours chrono’ douche comprise. Je rappelle que le terme « scandale » n’a cependant pas du tout la même saveur outre-Rhin.

En 2011, le nobliau en culotte de peau CDU, Karl-Theodor von Guttenberg, ancien ministre de l’Economie et de la Défense et poulain favori de Mutti Merkel, a purement et simplement disparu de l’échiquier politique quand son plagiat de thèse de doctorat a fait le tour des médias. N’est-ce pas un peu exagéré ? Entre nous mes mignons, qui peut se vanter de n’avoir jamais semé ses devoirs de copier-coller ?

Je doute que les Allemand qui sont capables d’expulser leurs responsables politiques quand ils traficotent leurs diplômes d’université, comprennent jamais les « affaires » qui ébranlent la Grande Nation. Mais bordel, trois ans de retard pour payer ses impôts et son loyer, sans compter les dizaines de PV non réglés, je dois admettre, sans vouloir hurler avec les loups, que le sieur Thévenoud est un champion international !

Si je suis fascinée par son culot, c’est parce que moi-même, j’ai toujours eu une tendance aux petits arrangements avec l’ordre public. Je l’admets : emberlificoter, c’est mon dada. Tout a commencé en l’an de grâce 1986 au Prisunic d’Epinal : en véritables terreurs, ma soeur –brillante avocate– et moi nous menions véritables raids chapardage au rayon bonbons. Nous n’avons jamais été pincées : peut-être parce que nous portions des macarons et des robes écossaises et disions poliment « bonjour » et « merci » à la caissière.

Par la suite, j’ai eu beau grandir, je me suis toujours comportée comme une enfant autiste de 4 ans face aux choses administratives de la vie. J’ai régulièrement rencontré de graves difficultés pour ordonner mes papiers, régler mes factures ou « être à jour« , ce qui m’a valu de véritables « moments de grâce » avec les autorités –kikoo le service fiscal du 18è !– J’avoue que je paie mal, souvent en retard et que je me complais dans la négligence. Responsable mais pas coupable !

Attention, je ne parle pas là de fraude mais de marivaudage avec les règles. Les tripotages avec la loi tiennent davantage du jeu que de la méchanceté : jusqu’OU peut-on aller ? Est-ce QUELQU’UN va s’en rendre compte ? Et que va-t-il se passer ENSUITE –oualala comme c’est excitant- ? C’est un peu comme au casino à la roulette avec en prime, cette sensation incompressible d’être une créature de lumière à part. Plus c’est gros, plus ça passe. The French Touch qu’ils disaient.

Hé bien mes coquelicots, je suis désolée de vous dire que ça ne marche pas en Allemagne. C’est pourquoi je suggère d’envoyer Thévenoud et nos amis politiques en stage de probité à Berlin.

Soyons honnêtes : mon parcours chez les Schleus m’a soignée radicalement de ma « phobie administrative ». Leur petite thérapie de choc quotidienne m’a vite fait comprendre que je devrais arrêter de rigoler avec les bordereaux. Ici, on jette les gens aux tigres s’ils ont cinq jours de retard pour payer leurs factures. L’Allemagne n’est pas le royaume du redressement productif mais celui du redressement tout court. Il n’y a pas d’a peu près, pas d’Alzheimer du portefeuille, pas d’excuse possible.

En six ans, je me suis prise tellement de coups de bâton que j’ai arrêté d’essayer de « négocier » un statut spécial qui me donnerait droit à de quelconques privilèges -comme manger de la brioche-obtenir des délais de paiement-. J’ai fait les frais de la rigueur avec toutes les administrations possibles et imaginables, des impôts aux Telekom, en passant par l’électricité ou le charmant Bürgeramt de Pénis Berg où pas un fonctionnaire en pull canari ne parle anglais.

Bizarrement, j’ai toujours été réglo avec mes proprios. Mais on a failli me couper me couper le gaz après deux mois d’ »impayés ». Avec mon portable, un organisme de recouvrement m’a convoquée en justice au bout de 6 semaines -courrier adressé au Tribunal de Hambourg avec accusé de réception – pour avoir oublié de régler 23,40 euros sur un mois.

Les impôts schleu m’ont redressée -en France, le Fisc a également bloqué mes comptes -chic, le fameux avis à tiers détenteur- pour ne pas m’être acquittée de la redevance télé -alors que je n’avais pas la télé et je ne vivais plus dans l’Hexagone depuis cinq ans-.

A Berlin, tu te prends au moins 5 ou 10 euros direct d’amende en plus du montant de tes factures, si le prélèvement automatique n’est pas effectué à la date prévue. Je ne parle pas d’un mois de retard mais de petites heures de délai. On appelle cela les « mahnung ». J’ai également eu des problèmes avec nos amis les contrôleurs discrets à queue de cheval de la BVG -dont j’avais parfois « omis » de payer les tickets-. Un opérateur de téléphone a refusé de me signer un contrat au motif que j’étais considérée comme « unerwünschte Kundin‘ -« cliente indésirable« – : mon compte à la Schufa, cet organisme qui détermine si vous êtes un bon ou un mauvais payeur, devait être particulièrement bas.

Chaque tentative de tartufferie s’est soldée pour moi en Allemagne dans la seconde : lettre de rappel, amende et menace de la case justice et prison. Soit un échec et une humiliation cuisante, le tout plus vite que l’éclair. Cette culture du redressement, voyez-vous mes myosotis, c’est un décalage culturel abyssal avec la France qu’il importe de bien saisir. Cet ordre à tout prix garantit certes une certaine égalité, mettant tout le monde dans le même sac. Le seul problème, c’est quand cela se finit en chambre à gaz héhé.

La semaine dernière, mes gentils parents ont pu profiter de cette tolérance O. Ils m’ont rendu visite, en voiture -pour m’amener de la vinasse le buffet normand de mamie-. Génétique ou pas, ils ont eux-aussi « oublié » de payer leur parking privé. En même temps, faut pas exagérer, c’était dimanche. Le résultat ne s’est pas fait attendre : la voiture a été embarquée et jetée à la fourrière dès 8 heures du matin. En allant chercher son pashmina resté sur la plage arrière, ma pauvre maman a cru que la berline familiale avait été dérobée par des malfrats.

Nous avons donc passé notre dimanche au poste de police et mon paternel a eu beau rugir en français et en gesticulant  « mais je ne SAVAIS pas, Monsieur« , le mec s’en branlait grave la nouille en le fixant comme un repris de justice.

Tétraplégique, clandestin, ministre ou simple citoyen, tu paies ta race direct si tu essaies de contourner l’ordre. Nul n’est censé ignorer la loi. Tu trompes, tu payes. Et après, on te marque au fer rouge. Depuis que je vis ici, j’ai donc été matée d’une manière remarquable. La tentation de la gruge a quasiment disparu de mon cortex limbique. Pas parce que je suis devenue honnête. Simplement parce que je sais que je vais me faire pécho. C’est aussi simple que ça. Et c’est certainement cela aussi qui fait l’étoffe des truands.

MALE STANDARD

Dans l’hebdomadaire Fokus cette semaine, un délicieux portrait robot du mâle moderne teuton, fourni avec son mode d’emploi pour les étrangères prêtes à mettre la tête dans le four après des années d’échecs cuisants. Le descriptif somme toute assez classique du représentant allemand « standard » nous donne quelques mensurations très sérieuses : 41 ans, mesure 1m79, pelage blond vénitien, marié à 30 ans, père à 35, divorcé à 42,5 ans….mais mes yeux ont bondi de leurs orbites lorsque j’ai lu, écrit noir sur blanc, que « l’homme allemand a en moyenne 11 érections par jour. » Une bonne raison de rester ?

PETER PAN

Pas de muguet pour les Schleus ! Le premier mai, célébré dans le quartier de Kreuzberg, est une véritable institution à Berlinpinpin. Depuis la violente nuit d’émeutes entre forces de l’ordre et militants d’extrême gauche de 1987, chaque année, chacun redoute l’escalade et la ‘krosse kravalle‘. Las, hier ce ce ne sont que des sonos crachottantes, des bancs de hipsters et un nuage des wurtschen grillées qui ont envahi les lieux, dans une foule compacte et joyeuse.

Les brigades « anti-conflit » (sic) ont slalomé péniblement entre les anars tatoués, les familles turques et les cadavres de bières. Comme à chaque avis de manif en Allemagne, la journée s’est déroulée comme un remake d’Independance Day : rues bloquées, hélicoptères vrombissant, patrouilles de cars blindés. Kikoo les forces spéciales habillés comme des soldats de science fiction à chaque carrefour ! Il y a tellement de monde qu’aucun réseau téléphonique ne fonctionne dans le périmètre du Xberg SO 36, soigneusement bouclé.

Moi, je taille ma route, en trottinant sur mes New Balance bleues électriques, un sac en toile de jouy sous le bras et une bière à la main. Soit le parfait look local, entre penner -clodo- et party girl. « Mensch, qu’as-tu fait de ton style de connasse parisienne ? »  C’est le petit laïus que m’a tenu d’un air sévère mon voisin de palier, un vrai Ossi lui, le regard vissé sur mes nouvelles baskets de teenager.  « On dirait que tu vis à Spandau -un quartier un poil prolo de Berlin-. Et si je me concentre seulement sur tes pompes, j’imagine une ado boutonneuse et obèse en train d’engloutir des chips, affalée devant la télé sur son canapé en skaï ! »

Merci. C’est là que j’ai compris que j’étais sévèrement rattrapée par le syndrome local. C’en est fini de la néo-réac, adepte du jokari et des soirées tisanes devant Bauer sucht Frau et Promi Shopping ! Exit l’ayatollah du gâteau au chocolat, des moulures et des portes à battants : misère, à 33 printemps, je m’achète des pompes de hipster et je finis par boire de la Beck’s, en pleine journée et dans une écuelle en plastique. Verdammt, les Peter Pan locaux, biberonnés à leur Latte Machiatto, à leur ligne de coke et à leurs surboom fêtes incessantes, m’ont bien eue. Avec leurs fringues de jeunes et leur rebellion anti-système, anti-papou. Pour autant, après presque six ans passés à Berlin, je sais que cette calvitie qu’ils camouflent sous une casquette trendy et ces yeux cernés derrière leurs « porno-brille« ™ racontent tout autre chose.

Le couinement d’une génération qui a décidé d’arrêter de grandir.

Car tous ceux qui ont envahi et défiguré Berlin ces dernières années, des Easyjetsetteurs aux glandeurs célestes ne sont finalement que des pseudos-adeptes de la liberté en pantoufles.

Qui a décidé que cette liberté se résumerait au fun, au spass ?

Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi un premier mai au Görlitzer Park ressemble au festival de Woodstock ? Comment ce brave Berlin s’est-il transformé en ‘kindergarten‘ -jardin d’enfant- à ciel ouvert pour les rejetons de la génération X et Y ? Au contact de ces quadras skateurs déboulant en meute et baggy, ponctuant leurs phrases de ‘yeaaaah, cool, man !’, je vais essayer de résister pour ne pas me transformer en fée Clochette. Bon dieu, il est grand temps de se couper les cheveux (et d’aller bosser à l’usine).

30 ANS

Anecdote emblématique de la génération bio-bobo des trentenaires berlinois perfusés au latte machiatto et affalés en terrasse à Prenzl’er berg. Merci au soldat Dazi pour le rapport.

« –T’as un enfant ?

-Oui.

-T’as pas de mec ?

-Non.

-Et toi, t’as un mec ?

-Oui.

-T’as pas d’enfant alors ?

-Non. »

OKTOBERFEST

Qui ne connaît pas l’Oktoberfest allemande ? Plus besoin d’aller en Bavière ! A Berlin, flonflons, chopines et méga bretzels ont envahi le centre névralgique de l’ex-RDA, l’Alexanderplatz, transformée pendant deux semaines en Biergarten à ciel ouvert. Même aux States, d’où je reviens, des soirées « Octoberfest » sont organisées dans les bars les plus miteux du fonds du Vermont.

Depuis des générations, la fête de la bière de Münich symbolise une semaine de beuverie de mâles ventrus en culottes de peau, qui finissent par faire la chenille en titubant sur une musique tonitruante. Il existe même ce que l’on appelle ‘l’effet Oktoberfest’ : un pic des naissances dans la région 9 mois après la célébration.

Lancée en l’an de grâce 1810 sur les pelouses des ‘Prairies de Thérèse’ (la fameuse Wiese) pour célébrer le mariage du papi de Toc-Toc (Louis II de Bavière), la plus grande fête foraine du monde a su traverser les âges sans prendre une ride. Deux siècles plus tard, elle est devenue une sauterie mondaine incontournable du Gotha, comme de la plèbe. Tous les prétextes sont bons pour biberonner le breuvage national (107 litres engloutis par an par tête de pipe, record battu) et finir en coma éthylique.

Entre cuisses de porc, choucroute et pissotière, l’Oktoberfest de Münich attire près de 6 millions de visiteurs par an, dont 20% d’étrangers. Elle est devenue une marque – synonyme de bon goût- qui a rapporté un milliard d’euros, rien que pour l’édition 2014. Du coup, elle s’exporte plutôt bien à l’étranger : il en existe près de 2 000 versions, de la french riviera au Brésil au Canada, même New York ou la Chine, et même Ouagadougou.

Les ‘Promis’ (célébrités) s’y pressent chaque année, de l’ancien tennisman Boris Becker et sa femme Lily, aux footeux comme Frank Ribéry, en passant par des it girls du cinéma, de la chanson, du néant. Même les « stars » américaines Paris Hilton ou Kim Kardashian s’y sont rendues, postant des photos d’elles en tenue de bergère et affolant les réseaux sociaux.

Car depuis le tournant des années 2000, les touristes eux aussi se pointent habillés en costumes traditionnels. Et ce que l’on désigne par tracht mode, entre les flamboyantes culottes de peau (en cuir de cerf, sans oublier le chapeau à queue de blaireau et la pipe en porcelaine) et le Dirndl (la robe moule-miches), connaît aujourd’hui un véritable revival fashion. Longtemps considéré comme une étrange toilette folklorique distribuée dans des boutiques obscures de Bavière, la trachtmode a envahi les podiums et les moodboards des rédactrices de mode. En 2010 déjà, le Spiegel s’étonnait de cette « révolution culturelle » en cours de Berlin à Cologne.

Cet été, dans les magazines féminins allemands, des pages entières ont été consacrées à des shooting de mannequins gironds posant langoureusement en Dirndl lacés et ornés de diamants, distillant des conseils mode sur la meilleure manière de l’accessoiriser (nattes, chope, sac à vomi ?) Les tenues fabriquées en Chine ont entre-temps inondé le marché, au plus grand désespoir des designers locaux, implantés depuis des générations.

Des designers de renom comme la britannique punk Vivienne Westwood -mariée à un Autrichien-, s’en sont largement inspirés pour dessiner leurs collections, arguant qu’il « n’y aurait plus de laideur dans le monde si toutes les femmes portaient le dirndl. » Ach, douzeur et soumizions ! Cette année, la marque C&A propose en Autriche des collections de dirndl pimpés, ornés de couleurs flashy, de détails glam et de jupes coupées ras-le-pompon pour les jeunes filles en fleurs.

Autrefois réservé aux conservateurs à canne et au bord de l’attaque d’apoplexie, force est de constater que la mode made in Bavière redevient cool, portée par les riches et célèbres du gratin.

Pourquoi ? D’après mes sondages, 97% des hommes sont sensibles au « syndrome Heidi » et ne peuvent résister à une robe gonflante dans les tons pastels, portée avec un décolleté pigeonnant. « Les femmes sont tellement sexy en Dirndl. Cela donne envie de les poursuivre dans les champs et de les lutiner (sic) dans une hutte en bois« , (Thomas, 33 ans). Seul hic, cette tenue rappelle un brin le devoir KKK (Kinder, Küche, Kirche, soit Enfant, Cuisine et Eglise) réservé aux femmes allemandes par le Troisième Reich.

Mais si le patriotisme schleu est toujours regardé de manière un peu suspecte, la fierté régionale bavaroise peut être comprise sans ambiguïté. Le succès du Dirndl fait partie d’une tendance de fonds, baptisée « laptop & lederhosen » (littéralement, ordinateur et culotte de peau) : tradition et modernité, la botte secrète de la Bavière, une région prospère, qui sait s’adapter au monde contemporain, sans renier son héritage. Le prestigieux magazine anglais The Economist, qui s’est même fendu d’un article sur le sujet, cite les propos de l’ancien président fédéral Roman Herzog. « C’est l’incertitude provoquée par la crise économique qui incite les gens à revenir aux traditions. » Le Dirnl serait finalement l’équivalent du kilt chez les Ecossais, un aimable détail fashion sans conséquence réac.

 

TIERQUALEREIN

Il s’appelait Napoléon. Mon petit poisson dit « japonais » aux yeux tridimensionnels et aux atours orange fluo. C’est lors de ma pendaison de crémaillère en novembre que ce compagnon discret et dévoué m’a été offert par mon amie A. « Je te trouvais un peu seule en ce moment. » Eu égard à mes tendances dominatrice latex, il est décidé collectivement de rebaptiser l’animal « Napoléon ».

Le lendemain, nous faisons connaissance. Je lui parle un peu en soufflant sur le verre avec mon haleine Cuvée Spéciale Bourbon. La pauvre créature tourne tristement en rond dans son vase, perché sur mon meuble fétiche, une ancienne armoire de la Stasi. Il a le regard vitreux et le ventre vide.

Entre deux forums de maniaques aquatiques, j’apprends que les poissons aiment beaucoup les courgettes et les carottes. Tous les magasins étant fermés, je commence à découper des petites allumettes légumineuses que je cuis avant de les jeter dans l’eau un peu trouble. Napoléon fait mine de s’approcher mais décline : il préfère faire des bulles d’air.

Le lundi, je me précipite chez le premier animalier venu. Le vendeur est une armoire aquarophile, pro-vita et WWF addict au crâne rasé et à l’accent fleurant bon le Plattenbau.

« Bonjour, on m’a offert un poisson rouge. Que dois-je lui donner à manger ?

–         Déjà, vous avez un aquarium ?

–         Une sorte de bocal oui.

–         Il lui faut de l’espace sinon c’est de la torture pour animaux. Combien de mètres votre bocal ?

–         Plusieurs centimètres.

–         Ach junge Frau, das ist Tierquälerei [torture animale]. Votre poisson va s’atrophier, son développement s’arrêter et il va mourir dans d’atroces souffrances.

–         Que me recommandez-vous ?

[Un aquarium bouillonnant d’oxygène d’environ 10 mètres, tarif : 150 euros.]

« Désolée mon petit père, j’ai à peine de quoi payer mes factures d’eau alors tu peux te brosser la raie si tu crois que je vais investir dans un jacuzzi pour de la friture !

Il finit par me donner des croquettes multicolores et un liquide nettoyant bleu cyan, pour « purifier l’eau ». Je ne lui dis pas que moi je la bois nature, l’eau du robinet. Je sors du magasin suivi par son regard mauvais sur ma tendre nuque. « Französin assassine !» que je crois même entendre.

Je rentre dans mon palace, balance les granules dans l’eau. Nage dédaigneuse de Napo. Après trois jours, même cirque : il continue de refuser de s’alimenter. De l’anorexie, il ne manquait plus que ça. Une copine me raconte que c’est arrivé aussi à son mec, un cadeau, trois poissons rouges qui sont morts après une semaine, de dénutrition. Du coup, elle l’a quitté.

Je change son eau deux fois par jour en le faisant patienter dans un bol Ikéa, j’essaie de déplacer son habitat dans un endroit plus lumineux mais rien de rien. Il ne bouffe pas ce con. Si Napoléon n’avale rien, il évacue nonobstant sans problème : des petites crottes orange flottent en suspension, entre deux granules. Je commence à flipper sérieux, j’hésite à en parler à ma psy. Chaque matin, je me lève, vole vers le vase et m’attends au pire : Napo raide mort, les nageoires en l’air, la lippe accusatrice « tu m’as tué ! ».

Je retourne au magasin et, en baissant les yeux, informe le vendeur que je ne peux pas assumer mon poisson rouge, qu’il refuse de se nourrir et que je préfère le lui confier, gratos.

Il grommelle, va aux toilettes, prend un misérable seau en plastique et y jette mon poisson sans ménagement. Presque 30 ans et même pas capable de m’occuper d’un poisson rouge, ça promet !

LE MYSTERE MERKEL

Les Schleus ont beaucoup de défauts et un drôle de Joker : Angie. Madame Merkel, bien qu’elle fasse de son mieux pour être la plus discrète possible, exerce une véritable fascination sur bon nombre de citoyens. Dont votre humble servante.

Cela fait cinq ans que j’essaie de décrocher une interview avec elle pour un magazine féminin : papoter RDA et FKK, G8 et confiture avec la chef de l’Etat teuton serait naturellement la consécration journalistique de ma jeune vie. Dans le milieu, elle est connue pour ne pas aimer les médias et s’en méfier comme de la peste bubonique. Son image a beau être contrôlée, verrouillée même, après 9 ans de règne, sa popularité reste intacte : 70% des Allemands s’estiment satisfaits de son action. MAIS comment expliquer le succès d’une Chancelière à l’apparence si lisse, si lente à prendre une décision, si prudente dans ses choix ?

Après cinq années de mails, de relances téléphoniques du PR Abteilung de la Chancellerie, de soudoiement de collègues, j’ai dû jeter l’éponge. Le dernier mot de sa chargée de communication à l’approche des élections allemandes de 2013 ? ‘Désolée mais Frau Merkel préfère se concentrer sur ses concitoyens et s’adresse en priorité à la presse nationale‘.

Lorsque j’ai vu la grande interview conjointe accordée à cinq grands quotidiens européens dont le Monde, je l’ai eue mauvaise.

Angie, qui célébrera ses 52 ans le 17 juillet, refuse donc de jouer la carte du girl power. Les délires recessistas-fashionistas-greluches, diète-détox, bronzage-bondage ? Niemals !

Elle ne tergiverse pas, elle gouverne. Elle ne s’épanche pas, elle tranche.

Coupe de cheveux Playmobil, tailleur monochrome, immuable, insondable et indéboulonnable, elle incarne le plus grand mystère politique depuis Maggie Thatcher -et le plus grand mystère de la planète mode, les ‘tenues singulières’ de Frau Merkel étant dessinées à Paris par une styliste française héhé- NDLR-

Il arrive qu’entre deux dossiers urgent, une réunion de crise sur Israël et des discussions sur le nucléaire, Angela se rende en personne pour une petite session de shopping folies aux Galeries Lafayette de Berlin, temple du bon goût s’il en est. Angela prend une pause, entre midi et deux. Pour recharger ses batteries et se distraire des collègues – Barack qui la baratine et ces cons du service NSA.

Ce jour de juin, elle débarque dans le magasin de la Friedrichstrasse, au Département luxe. Sa conseillère habituelle n’est pas là. Sans hésiter, elle se dirige une jeune et jolie recrue, qui passe du désoeuvrement à la panique la plus totale. Bien sûr, celle-ci a bien remarqué les quelques gardes corps, en oreillette et costumes noirs dans les coins, mais les clients eux, continuent de vaquer à leurs occupations, les accès du magasin sont en open bar. Tout semble si étrangement normal. Sauf que Frau Merkel slalome tranquillement dans les rayons.

Personne ne savait que la Chancelière allemande allait débarquer ce jour-là, aucune consigne, aucun ordre n’a été donné aux employés. Quand Jay-Z et Beyoncé déboulent aux Galeries, le magasin est fermé pendant des heures, et c’est limite si des hélicoptères et des vigiles en Kala 7 ne patrouillent pas dans les parages.

La femme la plus puissante du monde, celle qui fait trembler Poutine et la Grèce- se dresse devant notre vendeuse et lui demande conseil. Arborant une blondeur angélique qui la rajeunit et visiblement amincie depuis son accident de ski de janvier dernier. NDLR-

« – Bonjour, je cherche un sac pour une soirée de gala.

(Couinement inaudible) Quelles sont vos marques préférées ?

J’aime beaucoup Coccinelle et Longchamps. »

Frau Merkel est exquise de politesse, de calme, de modestie. Elle parle un « betit beu » français. On lui présente un modèle ‘extravagant’ qu’elle décline. « Très choli mais un peu cher ». On la cajole, on lui sort le grand jeu. « Che n’ai pas beaucoup de temps fous savez », lance-t-elle avec un délicieux petit rire de gorge.

Mein Gott, « l’avenir de l’Allemagne est entre de bonnes mains » -s’ils gagnent le Mondial 2014 ils vont juste devenir insupportables de perfection-.

Une dizaine de minutes plus tard, Merkel se décide pour un sac à son image, simple et accessible.

Au moment de payer, la caisse enregistreuse elle-même sous le choc, rend l’âme avec la carte bleue de la Chancelière. Celle-ci, loin de perdre son calme olympien, prévient la vendeuse qu’elle doit partir maintenant assister a une ‘betite réunion‘. Avec Bachar ?

Notre vendeuse se répand en excuses, met le précieux butin de côté, s’attend à voir débarquer un coursier. Nein, nein, nein, c’est Madame Merkel elle-même qui reviendra, en fin d’après-midi, récupérer son sac. Avec une petite bouteille de champagne de la direction, tout de même.

Bref. Merkel fait ses courses entre midi et deux.

Merkel n’a pas de personal shopper.

Merkel est une femme comme une autre.

La Chancellerie est aux 35 heures.

L’Allemagne ou le triomphe de la présidence normale.

REPORTAGE (chapitre 3)

La plus grande qualité du journaliste ? La chance. La baraka, quoi. Lors de ma dernière virée entre Berlin, Binz, Ahlbeck et Stralsund, j’ai été servie dans les grandes largueurs : mon cul a été soigneusement bordé de nouilles par le Dieu de la moule pardon, ma bonne étoile. Certes, par le passé j’ai déjà été bien vernie  -entre deux grosses galères- : j’ai passé une après-midi pique-nique punk en pleine pampa moscovite avec les Pussy Riot. Ou franchi un barrage militaire et une frontière gardée par des soldats armés jusqu’aux dents après un simple coup de fil au ministre des Affaires étrangères en Géorgie. Le truc avec la chance, c’est qu’il ne faut surtout pas s’y attendre.

Avec le photographe, nous partons pour trois jours de tours et détours par les îles d’Usedom et Rügen : l’avant-dernier chapitre de notre long reportage sur les armes chimiques en mer Baltique. Sur la côte schleue, les rivages sont gelés et les paysages magiques, soleil splendide et températures polaires qui plongent, à -15 degrès. Après plusieurs shootings, on finit la journée par une rendez-vous dans une pizzeria de Greifswald avec un médecin.

Le contact arrive en Bomber’s, la cinquantaine gonflée à bloc. Cet Ossi, né en grandi en ex-RDA, ancien champion de body building, videur de boîte et étudiant en médecine à Berlin-Marzahn, s’avère être l’un des types les plus originaux que j’ai jamais rencontrés. En vingt ans, après die Wende, la chute du Mur, l’homme est devenu chirurgien-chef à la tête des urgences de traumatologie de la plus grosse clinique universitaire du Mecklenburg-Vorpommern – joyeuse région du Nord teuton où la ‘parisienne pute‘ est LE sandwich local, et où les restaurants disposent de menus special ‘seniors’-.

Notre ami, non content de manier le bistouri, est également pilote d’avion -cargo et passagers- et fait ses petits aller-retours vers Minsk ou Moscou dans les airs, incognito, quand il n’est pas en train d’opérer aux urgences de l’hosto. Scalper ou joystick, pourquoi choisir ? La plaque d’immatriculation de sa luxueuse berline indique ses initiales : PH-111. Quand mon Dr House ouvre la bouche, les anecdotes s’enchaînent non-stop, avec forces détails et hyperboles, à tel point qu’on pourrait penser qu’il est dangereusement mythomane. Pas du tout. Les preuves de ses récits sont étrennées dans son bureau à l’hôpital : là où un poster de Sylvester Stallone et des photos ses entraînements sur le ring tapissent les murs, sans oublier des coupures d’articles locaux énumérant ses actions pour les jeunes défavorisés du coin et quelques Boeings en miniature.

Ainsi, le bon docteur a été sélectionné par la CIA pour être le médecin ad hoc du président américain Georges W. Bush lors de sa visite officielle à Stralsund en 2006. En 2011, rebelote, il fait office de médecin du président russe Vladimir Medvedev lors de la cérémonie d’inauguration du pipeline Nordstream en Allemagne, cornaqué toute la journée par les services secrets du FSB. Il recrute ses internes en leur posant deux uniques questions : avez-vous déjà eu plusieurs femmes en même temps et pouvez-vous faire la fête deux nuits d’affilée ? Selon lui, si le candidat répond oui, cela signifie qu’il ferait un excellent chirurgien : il est capable de gérer plusieurs problématiques en même temps et qu’il a une bonne résistance physique.

Lui qui dit sans rire que les chirurgiens sont les ‘plus gros enculés de la planète‘ est surtout l’un des clients les plus réjouissants que j’ai eu au crachoir. Petit hic : le reportage ne porte pas sur lui mais sur les armes chimiques. Hé bien mes agneaux, peu importe, il va quand même sortir un lapin de son chapeau. Alors que le photographe et moi sommes à la recherche de touristes victimes de brûlures au phosphore, un accident qui arrive une ou deux fois par an sur les plages de la Baltique, le pilote-chirurgien nous explique que le jour-même de notre passage, une femme est arrivée aux urgences, brûlée au deuxième degré. Généreux, il arrange toutes les autorisations nécessaires en 10 minutes, et nous permet de réaliser l’interview, avec photos exclusives. Merci mon bon. A quand le retour de bâton ?

LES YEUX DANS LES SCHLEUS

Bravo les Schleus ! Ils l’ont voulue, ils se sont battus, ils l’ont eue cette Coupe du monde. Le 13 juillet 2014 est une date historique outre-Rhin : « Schlaaaaaaand » décroche son titre de Weltmeister ! 1 : 0 contre l’Argentine durant les prolongations après une demie-finale d’anthologie contre le Brésil.

Dans le ciel et les rues de Berlin, l’explosion de joie, de drapeaux, d’embrassades éthyliques. Des scènes réjouissantes qui rappellent la victoire des Bleus au Mondial 1998.

On n’a jamais vu les Allemands se lâcher comme cela. Sauf en 1933 héhé ? 

Economie en plein boom, pays le plus puissant d’Europe, Chancelière exemplaire et maintenant, champions du monde de foot : mais où vont-ils s’arrêter ? 

COURS DE LANGUE

Entre deux papiers, j’apprends le tchèque. Le monde s’en fout et avec raison. Car à part pouvoir ENFIN insulter mon amoureux en VO, je doute de l’utilité d’un tel challenge linguistique. Je me console en me rappelant que le tchèque n’est pas si éloigné du russe et que bientôt, je devrais pouvoir me passer des services d’un fixeur lors de mes pérégrinations vers l’Est. Et puis, c’est une si jolie langue, tout en rondeurs et chuchotements qui me change grave du teuton.

Après sept semaines d’apprentissage, je ne connais QUE trois phrases « Ahoj! Jak se mas ? Jsem unavena« . Traduction : « Bonjour, ça va ? Je suis fatiguée. » Cela me permet certes de couper court en toute élégance aux discussions. Je sais aussi prononcer « Kolik stoje yogurt ? » -« combien coûte un yoghourt« – mais étant intolérante au lactose, je ne pense pas vraiment l’utiliser des masses.

Aller en cours de langue, c’est un peu comme retourner sur les bancs de l’école. D’ailleurs, je ne sais pas comment j’ai survécu à vingt ans d’études sans Ritaline. Se coltiner les polycopiés, les cahiers reliés, les exercices écrits au Bic, les Stabilos. Et puis of course, retrouver la connasse du premier rang, avec ses macarons blonds toujours là pour lever son doigt manucuré. Ma tactique de cancre n’a pas changé depuis le primaire : je glousse avec ma voisine quand la prof écrit au tableau et je fais mes yeux de poisson mort lorsqu’elle se retourne. 

Dans la classe, nous sommes cinq filles. Only. Trois Schleues et deux Françaises. Toutes tombées amoureuses de Tchèques. Quelle autre raison d’apprendre une langue parlée par 10 millions de personnes dans le monde ? D’après ma libraire de Pénis Berg, une Américaine mariée avec un local, on doit seulement garder les Tchèques comme amant car ils font de très vilains maris, « toujours amoureux de leur mère« . C’est bien parti. Les élèves ont toutes des prénoms qui se finissent en -a mais en tchèque quand on interpelle quelqu’un on doit ajouter le suffixe -o. C’est très drôle sur Viola qui devient Violo. Non, Prune ne se change pas en Pruneau.

Avec copine RaphaellO donc, on fait notre maximum pour apprendre entre deux reportages absences. Certes, nos progrès ne sont pas aussi fulgurants que l’offensive russe en Crimée. Du coup, on geint que « c’est hyper dur pour nous » ces histoires de déclinaisons…Comme d’hab, les Schleues partent avec un avantage : leurs datif et autres génitifs. Histoire de dédramatiser notre retard, on n’est pas loin de raconter qu’en français, non non, nous n’avons pas de conjugaisons. Sakra, après tout, c’est pas si important la grammaire, on n’est pas au goulag !

« C’est normal que vous ayez des problèmes, » nous a lancé faussement compatissante la bonne élève du groupe. « Apprendre l’allemand et le tchèque en même temps, c’est pas très malin. » J’ai failli lui montrer mon Anmeldung qui remonte à mai 2008 ET mon permis de conduire teuton. Finalement, je l’ai juste l’a regardée d’un air mauvais, du coup elle a baissé la tête. En réalité, le vrai problème, c’est le degré de perversion de la langue. Déjà « byt« , c’est le verbe être. Ca commence bien et nous a valu une crise de fou rire de 30 minutes lors du premier cours. « Maso » c’est la viande, « moje » -« mon »- se prononce « mouille » et « kolik » signifie « combien ». ‘Peniz » c’est « centime« . Pardon, c’est sale. Impossible de se concentrer en cours, du coup, je suis partie à Prague pour réviser en immersion totale. Le nez dans la pivo.

PORTE-MONNAIE

Hier soir, je me suis fait voler mon sac à main. Ca m’a mis un petit coup de vieux : normalement, c’est un truc de mamie pied-de-poule qui, en hululant, se fait arracher son sac-baguette sur la Promenade des Anglais de Nice. Hé bien, pas du tout. Figurez-vous que j’étais à Berlin, au bar, genre peinard. Dans un bistrot superschleu en plus.

Oui parce qu’avec les copines, on a inventé un nouveau jeu pour éviter les troquets langoureux de Pénis Berg, tellement gentrifiés qu’on n’y croise plus que des graphic designers à grosses montures, des filles en larges pulls cachemires gris et chignon blond et des Übermutter entourées de nains piaillants. En véritables autochtones, on se donne désormais rendez-vous dans les derniers vrais kneipe de l’ex-Berlin Est, des endroits improbables et souvent kitsch, où des anti-hispters, des bikers en cuir à catogan nous lancent des regards  de killers, un peu obliques à travers leurs mousses.

Hier donc, j’arrive en retard dans l’un de ces tripots, jette mon sac à mes pieds et j’escalade un haut tabouret pour m’asseoir au comptoir en bois, me battant avec trois Père Noël en plastique pour ne pas finir étranglée par une guirlande clignotante. Après quelques minutes à jacasser autour d’une binouse, on finit par obtenir une table. On est ravies de s’engloutir bientôt une jambe de porc braisée dans le gosier parce que franchement, ça pèle sa race.

Lors de notre migration, je m’aperçois avec effroi que mon sac à main a disparu. En moins de cinq minutes. Branle-bas de combat, hurlements sauvages, regard de mérou congelé, glotte en panique, le bar s’anime brusquement. Le nez dans ses Knödels, mon voisin à l’angle du bar m’affirme avoir remarqué un type un peu louche qui est entré, a juste regardé les menus à côté de moi, avant de repartir subrepticement. « Il avait une barbe, un type indien. »

Les esprits s’échauffent : tout le monde a un avis, des poings se lèvent, les habitués proposent pêle-mêle une soirée Pogrom & Polizei, non pardon, la description de mon sac à mains, où je l’avais posé, si j’habite le quartier, mon numéro de téléphone -que j’avais heureusement gardé dans la poche de mon manteau. Ma copine et moi sortons jeter un oeil dans la rue : alors voilà, comment vous dire ? Scruter le carrefour d’Eberswalder strasse et les passants un soir d’hiver : on n’y voyait tellement goutte qu’on aurait pu lyncher tout le monde, la nuit même un Polonais a des racines afghanes.

Je commence à sérieusement flipper : évidemment, j’ai la totale dans mon sac. J’imagine déjà le retour chez les Francs dans deux jours. Sans papiers la probabilité de galère est maximum, surtout vu l’ambiance Leonarda tout ça. Portefeuille complet avec cartes bleues, passeport, sécu, Fitness First, Bahncard 25, permis de conduire, carte de presse et cerise sur le gâteau, les clés de mon appartement -avec l’adresse écrite sur tous mes papiers.

On se rue donc chez moi, sur le chemin, je découvre que j’ai finalement mes clés dans l’autre poche de manteau –journaliste un jour, journaliste toujours, on s’en fout toujours plein les poches-, la pression retombe un peu. Il n’est plus si certain que « l’Indien » me viole avec son pied-de-biche vienne me cambrioler quand je serai en France pour Noël. Du coup, j’achète quelques bières au Späti.

Ami lecteur, je te passe les détails sur les pénibles démarches, lister tout ce qu’il y avait dans le sac, ne rien oublier, faire opposition à la banque, tout ça. Ma copine me coache, d’ailleurs c’est elle qui passe les coups de fil (de soulagement, j’ai trop bu pour articuler en allemand). J’en profite pour démouler un petit gâteau au chocolat, on va pas se laisser abattre bordel!, histoire de nous réconforter et faire descendre notre taux de cortisol. On finit comme des queues de pelle.

Le lendemain matin, aux aurores, je me lance dans la tournée des administrations locales pour faire état de la perte de mes papiers et recommencer toutes les démarches à zéro. Sécu, ambassade de France, elle est sympa la balade dans Berlin dans le froid glacé. Jusqu’à ce que je reçoive un appel, puis ce mail « Hallo Frau Prune, es wurde gerade Ihre Brieftasche bei uns abgegeben. Mit freundlichen Grüßen » Signé : ma banque.

Soit, en VO, « Bonjour Madame Prune, on vient de déposer votre portefeuille à l’agence centrale de la Berliner Sparkasse. » Je m’y rends en sautillant : la matrone de l’accueil m’accueille comme la réincarnation de Gandhi et m’explique que deux ouvriers ont retrouvé au petit matin le portefeuille dans une rue près des Hackescher Höfe, au centre de Berlin, à quelques kilomètres du lieu du larcin, fouiné dedans avec leurs grosses pattes pour savoir qui était cette bonnasse de Französin et l’ont soigneusement ramené à la banque la plus proche. Excepté la thune, tout est dans le maroquin.

L’employée de banque derrière sa monture stricte, essuie une petite larme : elle me dit qu’elle n’a « jamais vu ça ». Genre magie de Noël grave ! Genre fucking good karma ! Merci Berlin, du bist so wunderbar  !

Rentrée

Ces derniers mois, je ne me suis guère gondolée dans ma chaumière (euphémisme). L’été a été tellement riche en évènements foireux que j’ai même hésité à faire appel à un chaman indonésien pour me sortir de ma spirale de loose. Las…la rentrée est bien là, mon nez coule de manière réglementaire et mes finances sont en chute libre comme les températures.

Conseil aux grippés : pourquoi ne pas tenter l’expérience « NasenDusche » , alias la Douche de Nez ! C’est un ami fort bien intentionné qui m’a présenté ce magnifique outil post-moderniste local, censé vous nettoyer le naseau en deux temps trois mouvements, en le purifiant de ses petits immondices avec de « l’eau de mer ». L’objet, deutsche qualität certifiée, ressemble à un bang pour phtisiques en phase terminale et se trouve en vente libre dans toutes les bonnes officines. La photo, irrésistible, est ici.

Sans transition aucune, je suis également l’heureuse locataire précaire d’un immense appartement de 62,5 m2, au coeur de la planète Bobo Baba de Prenzlauer Berg. Chose inhabituelle par rapport à ma cellule parisienne, je ne me cogne plus aux toilettes lorsque je me fais cuire un œuf. Et je fume à foison dans chaque pièce, histoire de me rattraper de la privation tabagique de ces deux dernières années, imposée par La Grosse (punition dite du « Mégot de la Courette par -20° »). Entlich, je me sens chez moi ! Zu haus, comme si je rentrais d’un long voyage.

Outre-rhin, je reste l’immigrée certes, mais de luxe, car c’est plus facile de s’adapter aux coutumes de la Secte des Saucisse Molle avec un toit à moulures sur le crâne. Mon intégration va même plus loin : j’ai désormais un vélo que j’enfourche joyeusement tous les matins. Des gens vont mourir.

 

MARZAHN

Marzahn, un quartier de l’Est de Berlin, eldorado des Ossis durant la période communiste pour ses Plattenbaus flambant neufs, chauffage central, électricité, tramway direct jusqu’au centre ville et espaces verts. Depuis die Wende, Marzahn est restée en périphérie, la zone, une banlieue calme en apparence mais où le chômage explose et l’immigration de l’Est implose. Les caméras de surveillance sont légion. A Marzahn, on boit beaucoup, les magasins au pied des tours ferment les uns après les autres pour laisser place à la seule porte de sortie du coin : le East Gate, énorme centre commercial, lieu de consommation mais aussi de rencontres, entre MacDo et rêve américain en pleine ex-RDA.

TRUMMER FRAU

C’est en écoutant paisiblement Radio Teddy Berlin, que je tiens à te faire partager cette petite parabole ami lecteur.

Une expérience issue de mon quotidien à la rencontre des vrais locaux. Et pas des Berliner Hipster en chino et Iphone. Sache que l’authentique Berlinois est rare : il se tapit dans des endroits ‘old school’ et on ne le rencontre pas vraiment lors des surbooms branchées organisées par les saucisses molles de Pénis Berg. C’est en général un individu assez grossier de prime abord, au pragmatisme renversant. La « Berliner Schnauze », une sorte de gouaille locale, lui donne des airs de de grande gueule parfois gênante. Mais s’il parle fort en postillonnant, il reste attachant.

Matin d’hiver, retour de chez OBI, quatre immenses cartons de déménagement sous le bras et mon vélo. Après réflexion à la sortie du supermarché du bricolage, entre deux clients avinés, je réfléchis à la meilleure manière d’organiser ma marchandise pour rentrer chez moi, 25 minutes de marche.

Il n’y a qu’une seule option possible : transformer la bicyclette en ‘batmobile’ : je pose mes carton de 3 mètres de large en équilibre sur la selle, les tiens fermement du poignet droit, limite luxation de l’épaule, et vogue la galère.

Il y a beaucoup trop de vent. Je me trouve sur une avenue à sens illimité, limite autoroute entre deux Plattenbau. J’avance péniblement, une perruque argentée en déambulateur devant moi me dépasse. Je ne suis pas loin de m’envoler, le chargement menace de tomber, je murmure ‘verdammt scheise, sa mère sa pute sa race‘ en boucle.

Pas un bueno pour m’aider. Mais une petite vieille hilare. Soixante dix ans bien sonnés, droite comme un i, derrière son caddy et qui se marre.

« – Qu’est-ce que vous faites, jounge Frau ?

J’essaie de transporter mes cartons chez moi, vieille peau, chère Madame.

Na gut. Pourquoi vous ne les mettez pas sur la pédale ? »

Je ne vois pas ce que vous voulez dire. » + petit air de mépris & sourcil Scarlett o-Hara.

Elle pose son cabas plein de choux et elle me montre. Effectivement, c’est d’une simplicité confondante.

Désormais, je peux pousser mon vélo avec les cartons gentiment portés par la pédale.

Je la remercie et note de consulter un neurologue pour débilité aggravée.

En la regardant trottiner vers le Kaiser, je suis fière d’avoir enfin rencontré une vraie ‘Trümmerfrau’. Littéralement, une ‘femme des ruines’ : de celles qui sont restées dans le Berlin bombardée de 1945, malgré la faim, la peur, les viols de masse par l’Armée rouge…Ce sont d’ailleurs ces « Trümmerfrau » qui ont reconstruit l’Allemagne ravagée après la Deuxième guerre mondiale. Et coupé leur zizi à leurs pauvres maris, soldats revenant du front détruits. Face à ces néo-Walkyries, pragmatiques et dures, nous autres, élégantes femmes françaises, ne pesons pas grand chose.

Excepté dans notre meilleur rôle, celui de gourgandine de salon. Allez je vais de ce pas remettre mes porte-jarretelles et mes talons.

REPORTAGE (avec l’OTAN en mer Baltique)

Août 2013 : les yeux du monde entier sont braqués sur la Syrie et la probable utilisation d’armes chimiques par le régime du moustachu Bachar el-Assad. Les navires de guerre de l’OTAN sont stationnés en Méditerranée, au garde-à-vous, prêt à intervenir militairement à tout moment.

Pendant ce temps-là à Tirana, en mer Baltique, entre touristes et clapotis estival, une dizaine de démineurs et autres charmants rafiots de l’OTAN, battant fièrement pavillon lituanien, letton, belge ou polonais, achève une petite semaine de vacances, pardon, de déminage. Dans le silence complet des médias.

Toujours pour vous servir, votre reporter sans frontières était là pour assister au « théâtre des opérations », comme on dit dans le jargon.

J’ai eu de la chance, la météo était splendide, la mer calme, j’ai donc pu mener mes interviews dignement, sans morceaux de vomi, ni virer au vert bouteille, devant les gars de la Navy. Avec l’armée, au moins les réponses sont nettes et sans bavures. Quand le capitaine ne voulait pas me répondre, il me disait, avec sa voix de stentor en haussant ses grosses épaules : « je ne suis qu’un soldat, j’exécute les ordres ».

J’ai bien ramé pour décrocher du biscuit. Du coup, j’ai tourné plein de petites vidéos « d’ambiance ».

Balayer devant sa porte. L’opération ‘Open Spirit‘, pour ‘Esprit Ouvert’, oui, oui c’est bien son nom de code, l’une des plus large opérations navales de ces dernières années, organisée sous l’égide de l’OTAN et sous commandement lituanien, donc, vise à nettoyer les fonds de la mer Baltique des obus, bombes et autres joyeux détritus, largués sans vergogne par les Alliés, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale en 1945 puis par les Soviétiques, lors de l’effondrement du bloc de l’Est dans les années 90.

Les médias locaux, conviés à l’évènement lors d’une journée spéciale, présidence lituanienne de l’UE oblige, ont eu droit à la to-tale au port de Klaipeda d’abord, en mer ensuite : petite parade militaire, défilé de gradés, ravissants matelots que n’aurait pas renié Jean-Paul Gaultier, musique de chambre, virée en mer avec explosion factice de 300 kilos d’explosifs judicieusement placés en pleine mer, pour recréer l’impression d’un véritable déminage puis démonstration de force en pleine mer avec chorégraphie de démineurs et hélitreuillage.

Z’était choli ! Surtout, cette petite vidéo où le compte-à-rebours de l’explosion a un chouïa merdé -à 1″15-.

Certes, j’ai un peu flippé ma race quand l’équipage se mettait à crier en russe mais c’était pour de faux, comme dans un jeu vidéo, et les matelots étaient tous très gentils.

Néanmoins, quid de l’utilité de convier les journalistes à un show pyrotechnique artificiel, qui en plus de bien défoncer l’environnement doit coûter bonbon ? Pourquoi ne pas simplement embarquer des journalistes lors des véritables opérations ? « Question de sécurité », m’a t-on répondu. Et le budget ? « Pas de budget. » OK. Et sinon, la Syrie tout ça, vous êtes pas trop tristes de pas être avec vos petits camarades en Méditerranée ? Blanc.

Néanmoins, question strip tease, j’ai été servie : il y avait de l’uniforme au taquet, des coups de sifflets, des armes, j’ai pu visiter tous les recoins du démineur, cales incluses, et harceler de questions tous les mâles présents à la ronde, sans me prendre de vent. Chacun de mes pas hésitants était accompagné de roses d’un clin d’oeil : le rêve ! Petit bémol : la déco intérieure du démineur est à revoir, sans fenêtres avec un petit mess tristoune et des toilettes tapissées de pin up à poils.

Plus sérieusement, seules une dizaine de bombes aura été trouvé et explosé lors de ces dix jours de recherche dans les eaux territoriales lituaniennes, alors qu’il y en aurait plusieurs milliers, enfouies dans les fonds de la Baltique, menaçant l’écosystème, les poissons, les pêcheurs et le trafic maritime dans la région. Sans oublier les 40 000 et 65 000 tonnes d’armes chimiques, zyklon B, ypérite, gaz moutarde et arsenic, résidus des stocks des Etat majors nazis puis soviétiques, dont il a bien fallu se débarrasser.

Et les Alliés qui les ont jetés ni vu, ni connus, assurent aujourd’hui le service nettoyage après-vente, avec plus ou moins de succès. Out of sight, out of mind. Bachar doit bien se marrer.

LE VELO

« Tu as l’air tellement unsexy sur ton vélo. » Ok, monchéri Schleu était ivre et je soufflais sur les pavés en dodelinant de la tête comme une patiente Alzheimer mais cette remarque désobligeante m’a brisée net. Qu’avait donc voulu dire le Teuton ? Existait-il parmi les cyclistes berlinois, un univers secret de perversions et de sexualité torride auquel je n’avais pas accès ? Un royaume libidinal de la pédale ? Comment était-ce possible ?

Un ami à qui je racontais l’anecdote en pestant ‘non mais qui est affriolant sur un vélo, bordel ?‘ a ricané bêtement avec un œil salace : j’en ai déduit que oui, il devait y avoir bien un code implicite. Une sorte de mystère tribal primitif partagé par tous les hommes à vélo, qui, loin de faire du sport, se rincent bien l’oeil sur leur bécane, évaluant entre deux feux rouges, les attributs érotiques de leurs congénères.

Jusque là, je n’avais jamais vraiment considéré le bike comme autre chose qu’un moyen de locomotion. Pratique, écologique et économique : la quintessence allemande. Il m’avait fallu un moment pour me résigner à arpenter Berlin sur une selle, et pas sur mes sabots. Deux années de résistance pour abandonner mon côté Nouvelle Vague/parisienne branlette « j’adore marcher dans la ville la nuit, quoi ». Certes à Berlin, on ne marche pas dans la ville, on part en randonnée. Et si on se perd, même au centre, il faut compter genre trois bonnes heures avant de rentrer chez soi. Cryogénisée en hiver.

On dit que faire du vélo ne s’oublie jamais. C’est vrai sauf pour ma copine von C, -qui a seulement appris à pédaler à l’âge de 32 ans et depuis, préfère le taxi-. Après plusieurs gamelles sur VTT, je me suis donc résignée à trouver une bicyclette. J’ai appris à circuler l’hiver, sur la glace. J’ai renoncé aux jupes et aux talons à moins de vouloir pédaler en slip et de me vautrer à chaque arrêt.

C’était une grave erreur. Il faut sur son vélo, brushing et stiletto savoir garder ! Et surtout choisir son engin plus soigneusement qu’un partenaire.

Car le monde du cyclisme, c’est Dallas. Plus cruel et impitoyable que la plage. Un vélo non approprié peut te rendre plus repoussante qu’une verrue mal placée. Il peut aussi booster ton potentiel et te faire passer pour une déesse du sexe et de l’amour -et ce même si tu es vierge, monogame. Französin qui chouine de ne pas trouver chaussure à ton pied à Berlin, enfourche ton biclou : je te le garantis sur facture, c’est ton meilleur atout culbute ici !

Tu verras, le Teuton qui ne drague JAMAIS ce qui marche ou ce qui bouge, t’enverras des oeillades de ouf lorsque tu es en danseuse. Quelque chose chez la cycliste, comme chez la joggeuse d’ailleurs, doit exciter leur instinct de chasse. Le syndrome Guy Georges.

Soucieuse de bon goût et éprise de pragmatisme, j’ai donc établi une classification pour ces dames, afin de choisir de manière optimale sa bécane :

1. Le vélo de course, alias ‘tout cul tendu mérite son dû‘, favori de ces messieurs. Dos droit et fesses en l’air. La bicy-levrette garantit un succès sans effort. Ajouter queue de cheval, legging ou mini-short et fluidité de mouvement.

2. Le BMX, alias ‘Bonjour j’ai 16 ans et ceci est mon premier VTT‘ : les roues sont crottées mais… la barre du milieu est tellement haute, qu’elle oblige sa passagère à lever la jambes comme lors d’un french cancan pour l’enfourcher. Permet de varier les motifs de sa petite culotte. Ou de son épilation maillot, so Madonna. Marche bien avec les contemplatifs, endormis sur leur Latte Machiatto.

3. Le vélo de ville ou hollandais : généralement garni d’un postérieur imposant, d’un siège bébé à l’arrière et d’une dame un peu raide. Bof. Rentrer le ventre, porter une jupe fendue, se détendre et bien cambrer.

4. Le brinquebalant : acheté 40 euros au Mauerpark par un Hipster en Wayfarer. Marrant en cas de désintégration sur la chaussée. Ou de collision quatre fers en l’air avec une grappe de touristos justement. Pirater ses freins et mettre un porte-jarretelle.

Note aux mâles : pour toute fille normalement constituée, un mec à vélo figure en queue de peloton en terme de fantasmes, loin derrière le chauffeur routier roumain et le dealer en Merco Benz.

LA DENONCIATION

J’ai compris

1.que je n’étais pas loin de la ménopause, 

2.que je n’allais pas tarder à pouvoir demander mon passeport allemand,

quand j’ai commencé à REMPOTER des plantes vertes sur mon balcon, en bikini riquiqui et collerette aluminium.

C’est d’ailleurs lors d’une session de bronzette Monoï & Monoxyde que la lumière s’est faite aussi dans mon cervelet :  mon intégration en Allemagne est en réalité menacée parce qu’au fonds, comme tous les Grecs que j’ai rencontrés à Athènes, je reste persuadée qu’un facho sommeille dans chaque Schleu.

Certes, c’est méchant, c’est bas, c’est cliché. Mais après plus de cinq ans -et ce, même si je suis prête à tolérer la délation et l’air consensuel en soirée-, il existe de facto une limite grave à ma germanisation avancée, UN trait de caractère que je ne pourrai JAMAIS supporter.

Fin d’après-midi caniculaire à l’est de la ville, je rentre tranquillement du lac, où j’ai passé mon après-midi entre autres à chouiner contre les vacanciers qui viennent désormais avec leur tente à la plage -la tendance lourde du moment- et des valises pour y mettre tout le barda nécessaire, crèmes solaires et parasols.

Ivre de soleil sur mon vélo donc, je vois que le feu du passage piéton que je m’apprête à traverser est rouge, je regarde de côté et je pédale à fonds quand même. Surgit à ma gauche un automobiliste qui accélère quand il me voit -ce n’est pas uniquement pour le storytelling, il appuie VRAIMENT sur le champignon et son moteur vrombit- puis manque de me renverser, en me klaxonnant copieusement.

A demi-tombée d’effroi de ma selle, je lève le poing en gesticulant –en espérant le forcer à s’arrêter, pour le défoncer à coups de batte de base ball et le laisser mort sur la chaussée-.

Il ne s’arrête pas. Mais derrière moi, un petit homme en clopes et survêtement qui ATTEND lui pour traverser, éructe :

« – Das war rot. C’était rouge !

Je me retourne –pensant sortir ma batte de base ball….– Na und ?! Ca lui donne le droit de me transformer en smoothie?

-…. »

Il ne répond pas mais me lance un regard haineux. Son putain de silence le confirme. Na klar, j’aurais dû me faire écraser.

Avec mon mini-short de greluche, j’ai grillé un feu, j’ai fauté, et je mérite de me faire réduire en bouillie.

J’étais tellement furieuse que j’ai passé les deux semaine suivante à ré-analyser les causes et conséquences de l’Holocauste, le massacre des Juifs, tout en détricotant les racines de la Deuxième Guerre Mondiale, Hitler et tout ça.

La conclusion ? Avoir la loi pour soi en Allemagne, être en règle ici justifie un tant soit peu TOUT. Et ceux qui font autre chose, qui n’ont pas leurs papiers ou désobéissent doivent absolument être puni.

« Moi non plus j’aime pas trop les Allemands, » m’a plus tard consolé un ami, Bavarois de surcroît. « Ils sont maladivement psycho-rigides et font des parfaits citoyens de régimes fascistes. Tu sais Hitler était végétarien, le yoga et le bio, c’est très ‘chemise brune’… » Ce n’est pas parce qu’ils sont blonds méchés et qu’ils ont l’air gentil qu’on doit l’oublier. Soit. Je file à mon cours de yoga.

LES FRANCAIS A BERLIN

Sympathique comme on se croirait à Paris à Berlin ces derniers temps. Déjà tout le monde parle gallois dans les rues. Porte des moustaches et des baguettes. Et râle. Ensuite le nombre de bistrots français a explosé. On doit se battre pour trouver une place dans les bars, dans le métro, pour marcher dans les avenues même. Typique des pavés de Paname ça, je me souviens avoir piqué des colères folles, coincée sur un lambeau de trottoir derrière des touristes en mode ‘déambulateur’ à Montmartre.

Tout ce que je détestais à Paris est arrivé ici, en même temps que ses ressortissants. L’arrogance, la mesquinerie, la branlitude de la hype. Une copine me disait l’autre jour : « Berlin, c’est fini. C’est devenu comme Paris putain !»

Hier soir, 19H, restaurant bondé dans l’Ouest.

«- Vous avez réservé ?

– Non.

– Il n’y a plus de place. Sauf ici.

Une annexe des chiottes visiblementMerci.»

Dîner moyen. Nourriture élastique. Il faut dire qu’en Allemagne, le concombre est ‘tueur’ et les œufs étiquetés ‘bio’, contaminés à la dioxine. Imbiss ou pas, mes tripes subissent ici des ‘blitzkrieg’ d’anthologie.

Le clou, c’est l’addition qui surgit sur un coin de table, avec écrit en bas, au Bic et en anglais. « Tip is not included. Thanks !    » Visiblement, le serveur, français d’ailleurs, avec son uniforme de garçon de café, nous prend pour des gros jambons touristes en goguette. Quand il revient, on le chope. En version originale.

« – C’est quoi ça ?

– Oui, le salaire des serveurs n’est pas inclus.

–  {Bonjour, je suis une grosse quiche}. Nous ne sommes pas aux States, mon bon.

– Je vous ai entendu parler anglais.

– Oui et… ?

– J’ai pensé euh… que vous …n’étiez pas d’ici.

– Et donc tu pouvais nous forcer à tipper ? C’est légal ta petite manœuvre ?  {Là que je vois que je me suis germanisée à mort : j’ai envie de lui demander ses papiers.}

– Je suis désolé.

– Parce que le Berlinois d’adoption a une âme charitable, nous allons quand même te filer un pourboire. Mais ne nous prends plus JAMAIS pour des touristes, t’entends ? » 

Manant.

FITNESS (chapitre 1)

Il y a une chose géniale chez les Schleusmes parents ont peur qu’on me jette en prison parce que j’écris « Schleus »- : c‘est le sport. Salut les Musclés ! Nos cousins germains donc, randonnent et pédalent avec entrain. A Berlin, il y a des salles de fitness partout, pour des prix modiques. Exemple avec Mc Fit, le « McDo de l’haltéro » -ou le Mc Clean des chiottes-, qui ne coûte que 17 euros par mois.

Saine et râblée, la Walkyrie est ainsi championne toutes catégories –surtout poids lourds-. Pardon. En réalité, les Allemandes nous battent à plate couture et je ne donnerais pas cher de notre peau sur un ring : nous autres gourgandines de salon femmes françaises, serions les moins sportives d’Europe.

C’est vrai, nous sommes minces. Mais c’est uniquement en raison de notre paquet de clopes quotidien -et du pain et du Xanax-.

Après trente ans de silence musculaire, j’ai ainsi trahi ma patrie et décidé de m’inscrire dans une salle de sport pour survivre à l’hiver local. Lors de l’édition 2012-2013, huit mois durant, je n’ai pas osé quitter ma veste en mouton, mon bonnet en lapin -ni mes mollet de faon d’ailleurs. Rebaptisée la Fée Stasi par mon entourage proche et alors qu’à la date du printemps, la neige continuait à tomber, j’ai compris qu’il ne me restait plus qu’une solution : le suicide. Ou le fitness.

On m’a dit que c’était « typique » chez les trentenaires rombières, entre injections de Botox et nouvelle coupe de cheveux. « A 20 ans, on a le corps dont on hérite, à 40, celui que l’on mérite ! » mugissait toujours Daddy, en shorty fluo sur son vélo, à l’assaut des collines. Je m’applique désormais à bâtir mon postérieur et fuseler mes jambonneaux, à grands coup de tapis volant et autres appareils de muscu tordus.

Ce n’était pas gagné. Longtemps déclarée ‘inapte’ par mes professeurs d’EPS, lors des sessions de cheval d’arçon ou des épreuves de cross country, il m’arrive encore de murmurer à mon professeur de tango, Roberto, que « j’ai une grave scoliose » : cela m’empêche de me tenir droite -mais me permet de projeter mon cul en arrière telle une dinde scintillante glissant sur le parquet-.

La salle de sport que j’ai choisie est rutilante, odieusement chère et dédiée uniquement aux femmes. Un véritable gynécée du culturisme. Les vitres à 180° m’offrent une vue imprenable sur l’Alex et les Plattenbaus alentours. Dans les vestiaires, il y a des publicités pour des produits anti-mycose des pieds et des filles épanouies, les aisselles toutes lisses et la crinière en arrière, avec leur nouvelle brassière Reebock anti-transpirante. Il n’y a pas de néons mais un sauna superbe.

Et il y a SURTOUT Micky, l’un des ‘personal trainer‘, le seul homme à quinze kilomètres à la ronde, aux gros biscottos et aux jolis sourcils épilés. D’une gentillesse coupable, il me lance des sourires encourageants, quand je commence à baver en plein crunchs -sessions d’abdominaux censés me donner des tablettes de chocolats mais qui m’explosent le côlon-. Pauvre Micky ! Il n’entraîne « personnellement » que des dames obèses, à deux doigts de l’insuffisance respiratoire sur son Power Plate.

Le matin, quand j’y vais, est consacré aux douairières de 60+, le reste de la semaine à des lesbiennes musclées, chassant les créatures bronzées qui courent plus vite que l’éclair sur leur tapis de course. Lorsque j’ai réalisé que ma propre vitesse de footing flirtait avec de la marche rapide, je me suis lancée dans le combiné nordique.

En pleine montée cardio-vasculaire, je trottine tel un soldat hystérique. Devant moi, sur les écrans de télé, des clips défilent avec des questions/réponses que je ne comprends pas : Exemple : « Quel est le prénom gangsta de Klaus ? » Je bloque pas mal sur les retransmission des Feux de l’amour teuton, « Sturm der Liebe » avec beaucoup de choucroutes blondes et d’intrigues dans des Biergarten -le plot se déroule en Bavière-.

Sur mon tapis, parfois je trébuche, parfois je me compare à ma voisine de tapis, et je fais secrètement la course avec elle -sans qu’elle s’en rende compte-. « Plus vite, la vioque ! » Et si je gagne, je lève les bras en l’air, en symbiose avec les hurlements de Mercury sur « We are the champions ».

Le sport, c’est une question de mental. Et pour me motiver, je pense bien aux petites humiliations que les Allemands me font subir. Ca m’aide à soulever les poids plus facilement. Dans mon jogging gris informe, le cheveu gras collé sur le front, la bouche déformée par l’effort. Je suis bien contente qu’aucun homme ne me voie. Excepté Micky of course.

GASTRO

Nos amis allemands seraient-ils des ayatollahs de l’hygiène, limite stade anal mal digéré ? Pour exercer la profession de mirliton dans les compartiments ouatés de la Deutsche Bahn -DB-, il est nécessaire de montrer patte blanche…et surtout cul blanc. Ainsi, me racontait un ami bien informé, parallèlement à la procédure de recrutement standard avec entretien d’embauche, CV et tests géographiques, les autorités ferroviaires demandent un « Hygiene Ausweis », autrement dit un passeport hygiène.

En clair? Les aspirants stewards doivent « fournir un échantillon de leurs selles ». Ainsi, les employeurs de la restauration cherchent à éliminer les candidats atteint de maladie infectieuse, voire de parasites mystérieux, ou autre joyeuses bactéries susceptibles de contaminer la préparation des mets raffinés élaborés dans les kitchenettes des wagons restaurant.

Mon ami, en plus de sa photo en pied et d’une photocopie de sa carte d’identité, a donc fourni à son employeur une petite fiole de ses excréments. A nous de vous faire préférer le train !

LA GALANTERIE

Mea culpa. Non, tous les Teutons ne sont pas des mufles. Hier soir, au restaurant français, je me suis sustentée aux côtés d’un autochtone tellement galant qu’il n’a pas posé m’avouer que j’avais tâché ma toge comme un goret et ce, avant même qu’on nous apporte les entrées.

Une misérable olive à l’huile, engloutie goulûment sur une gorgée de Côtes du Rhône, a méchamment fuité sur mon décolleté.

Pendant que je discoure sans discontinuer sur les hommes, Don Draper, Berlin, Le Minotaure, mon bon ami dodeline du bonnet en me regardant d’un air peiné. Ce n’est qu’au moment de régler l’addition, alors que j’essaie de me lever imbibée, tout en conservant un semblant d’élégance et d’équilibre, que je constate les dégâts.

Dans un couinement d’effroi, je me flagelle verbalement avant de disparaitre aux toilettes. Le nettoyage à sec au Palmolive de l’omoplate au nombril n’est pas du meilleur effet lorsque je reviens.

Quand je lui demande pourquoi il m’a laissée passer le dîner déguisée en romano alcoolo, il me répond que c’est mon état naturel qu’il s’est « tâté » durant tout le dîner pour me le dire. Mais qu’il a préféré s’abstenir, pour « rester délicat« , je cite. « De toute façon, tu en as aussi une autre. De tâche. Sur les fesses« . Celle-là, il a pu l’observer tranquillement lorsque j’ai trébuché pour aller me griller une cigarette dehors. Un vrai gentleman, je vous dis.

LA CRISE

En panne de disque dur et pénurie de papier, rendez-vous chez le photocopieur en bas de chez moi. Curieux, alors que les boutiques de copier-coller-reproduction illicite sont, en général, le domaine réservé des étrangers plus ou moins réguliers, le gérant n’est ni Turc, ni Iraquien mais bel et bien Berlinois.

Le „jut’ tag“ est réglementaire, en sus du marcel infra-chemise et de la coupe brosse un peu raide.

J’imprime mes 3 feuilles A4 :

– Merci, c’est combien ?

– Seuti cent.

– Pardon ?

– Seuti.

– [Tentative de blagounette avec l’autochtone] Vous comptez en zlotys -la monnaie du voisin polonais- ?

– En zlotys, neeeee ! Je croyais que vous ne compreniez pas l’allemand alors je vous le dis en anglais. C’est « seuti » cents.

–  « Thir-ty » vous voulez dire, mon bon ?

Non content d’etre vexé comme un pou, le type s’est lancé dans une tirade d’anthologie contre l’euro. Il n’aime pas les zlotys, pas les Francais et ce qu’il veut, c’est le retour au Mark. „Vous avez vu la Grèce. Ras le bol de l’euro !“ Je n’ai évidemment pas osé lui parler de DSK.

SEDUCTION

J’aime bien me balader parmi les Plattenbau berlinois, surtout lorsque je suis d’humeur neurasthénique. Quand surgissent bruyamment deux jeunes éphèbes de l’autre côté de l’asphalte. Ils me matent et me sifflent. Gentiment. Puis ils commencent à faire des compliments.

Note au lecteur : cela n’arrive jamais à Berlin.

– « Du bist wunderhübsch » {miraculeusement jolie}. -J’étais alors au fonds du gouffre.-

-« Danke », je réponds faiblement, me félicitant que mes cheveux tirés en macaron et ma coiffure ‘Timochenka’ ™ enchantent tant la population locale.

-« Hast du ein Freund ? » {T’es maquée ?}

C’est alors qu’en se rapprochant, son copain le corrige :- « Nein kein Freund aber verheiratet sicher, oder ? {Pas maquée mais mariée, pour sûr!}

Non. Toujours pas. Je ne suis pas mariée MAIS j’ai une tête de ménagère. Na toll !

HACKERS

Touche pas à ma vie privée ! Les Allemands ont toujours été un poil à cran sur la protection de leurs données personnelles. Héritages nazi et Stasi obligent, le Schleu ne prise guère les réseaux sociaux. Facebook, Twitter, LinkedIn ou Google Maps sont souvent détestés outre-Rhin, décriés comme du « fichage » honteux d’individus.

En 2013, les informations de l’ancien ingénieur informatique Edward Snowden sur les « grandes oreilles américaines » ont suscité un violent tollé en Allemagne entre manifestations de protestation et appel à légiférer pour empêcher de telles pratiques. Les mouchards de la NSA ne se sont pas privés pour fouiner dans les adresses IP des citoyens : l’Allemagne est le pays d’Europe le plus espionné par les Américains. Lorsqu’il a été établi que les services secrets américains espionnaient le portable même de la Chancelière Frau Merkel, ça a sacrément bardé avec Barack. L’affaire menace même d’impacter durablement les relations transatlantiques.

Après les dénonciations du Troisième Reich, le régime est-allemand a réussi à imposer durablement dans les mentalités allemandes la phobie de l’espionnage, voire une vraie paranoïa face aux nouvelles technologies. En même temps, l’ambiance en ex-RDA selon le film La Vie des Autres (2006) ne devait pas être bien folichonne. Vingt-cinq ans après la chute du Mur, une simple virée dans un quartier de l’ex-est berlinois, entre deux rangées de Plattenbaus (ces blocs en préfabriqués typiques de l’architecture soviétiques) permet encore de s’en assurer : il est impossible de faire quoique ce soit sans que personne ne vous observe. Où qu’on se trouve, un banc, un jardin d’enfants ou une porte cochère, il y a toujours une fenêtre d’où vous surveiller.

D’ailleurs, les affaires de contre-espionnage font toujours la une des médias en Allemagne. Cet été, le chef des espions américains a été expulsé et un agent double a été démasqué dans les couloirs du ministère de la Défense. Et parce qu’on ne plaisante pas avec les taupes, depuis le scandale des écoutes de la NSA, Berlin est devenu un refuge pour les dissidents de la galaxie Snowden.

Le magazine anglophone Ex-berliner a consacré son dossier de rentrée aux « rebelles numériques berlinois » (« Berlin digital’s rebellion »). « Entre cyber-punks, lanceurs d’alertes ou hackers, la résistance post-Snowden est en marche dans la ville », écrit le journal. Seraient ainsi présents à Berlin Sarah Harrison, « wikiange » du fondateur de Wikileaks Julian Assange, l’hacktiviste américain emblème du logiciel libre, Jacob Appelbaum ou l’ancienne agent secret du MI5, Annie Machon, apôtre de la lutte anti-surveillance.

Car Berlin figure au cœur de la dissidence web underground depuis la création en 1981 du mythique Chaos Computer Club (CCC). En 1989, le CCC est indirectement impliqué dans la première affaire de cyber-espionnage en faisant les titres de journaux internationaux. Un groupe de hackers ouest-allemands est arrêté pour avoir piraté des ordinateurs américains au profit du service de renseignements soviétique.

Sorte d’ancêtre punk des Anonymous, le CCC est aujourd’hui la « plus grande association de hackers d’Europe », regroupant près de 3 500 membres – « libres penseurs », hacktivistes, experts informatiques…-, qui, entre deux gorgées de Club Mate, craquent et hackent. Pour le bien de la démocratie, selon eux. L’objectif du CCC est avant tout politique : lutter pour la protection de la vie privée, la protection des données personnelles, la transparence ou l’auto-régulation.

L’écosystème berlinois semble donc plutôt favorable aux alliés de Snowden. Exemple avec la plus connue, la réalisatrice américaine, Laura Poitras. Récompensée dans de nombreux festival pour ses documentaires très critiques sur l’administration Bush puis Obama, Laura Poitras vit exilée à Berlin depuis 2012, suite à de nombreuses tentatives « d’intimidation ». C’est elle, avec le journaliste du Guardian Glenn Greenwald, qu’Edward Snowden a choisi de contacter, pour diffuser ses révélations aux médias du monde entier. L’an passé, sachant qu’elle vit dans mon quartier, j’ai essayé de la rencontrer. Pour cela, j’ai appris à crypter mes mails en utilisant un pgp. Silence radio.

Entre-temps, des portraits d’elle ont fleuri dans tous les médias américains, du New York Times au plus récent, excellent dans le New Yorker. Dans leurs récits, les journalistes racontent toujours le nombre de mesures de protection incroyables prises durant les interviews (chambres d’hôtel, téléphones éteints, ordinateurs non connectés à Internet), comme si cela rendait le propos plus crédible. Comme si la clandestinité donnait la légitimité. Je veux dire elle est fichée, elle le sait, tu es fiché, nous sommes fichés. Et tous fichus ?

Lors de plusieurs reportages en Biélorussie, j’ai vu de mes propres yeux les précautions prises par les dissidents politiques pour parler aux journalistes et tenter d’échapper à la surveillance d’un régime considéré comme la dernière dictature d’Europe. « Le pire n’est pas d’être exécuté dans la rue ou d’être jeté en prison, » me disaient-ils, « non le pire, c’est la peur. Cet état d’angoisse permanent qui te ronge, t’obsède et te fait voyager aux confins de la folie. Tu n’as plus confiance en rien, en personne, tu ne vas plus nulle part, le sentiment d’être en sécurité disparait complètement. » La vie alors se déroule alors seul, cloitré dans une cave, entre méfiance et délires paranoïaques.

Pour jeter un oeil dans le quotidien des guerriers modernes du web, « CitizenFour » (le pseudonyme utilisé par Snowden pour signer son premier mail adressé à Laura Poitras en janvier 2013) est le dernier documentaire réalisé par Laura Poitras. Produit par Steven Soderbergh, il retrace l’itinéraire planqué d’Edward Snowden de Hong Kong à Moscou.

BOBO

« De toi, plus rien ne m’étonne, » m’a un jour lancé un ami bien intentionné. « Excepté si tu deviens riche ou si tu te maries. » Le pauvre bougre ne savait pas ce qu’il disait.

Car il se trouve qu’en en ces temps de disette universelle et de crise financière mondiale, j’ai réussi, par on ne sait quel miracle, à devenir riche. Oui, j’ai trouvé un job bien trop rémunérateur – qui n’a évidemment rien à voir avec le journalisme. Et disons que je dispose désormais d’un pécule rondelet, qui me permet désormais de totaliser plus de 30,76 euros sur mon livret A.

Et ce vendredi soir, tel un Crésus au féminin, je compte et recompte mes lingots sur BNPnet.com, tout en savourant mon petit litron de vin et le téléfilm champêtre de France3 en streaming.

« Mais l’argent fait-il le bonheur ? », me demande-je entre deux gorgées. Pas vraiment à en croire ma famille. « Ne sacrifiez pas au Veau d’Or™ », rugissait ainsi régulièrement papa, + 3 grammes d’alcoolémie devant les yeux ébaubis de Mamie Vison, lors des déjeuners dominicaux auxquels j’ai assisté entre 0 et 18 ans. Et depuis, cette incantation me poursuit. Sans oublier le refrain maternel « on ne parle pas d’argent à table, c’est sale », murmuré d’une voie flûtée, entre l’apéro et le pâté.

Je suis depuis affublée d’une insupportable conscience judéo-chrétienne qui me fait culpabiliser de palper.

Jusqu’alors, il est vrai que cela ne m’arrivait pas souvent. Loin du veau d’or, j’ai vécu cette dernière décennie comme une parfaite vache maigre. On m’a toujours appelée Prunella, la ‘Gypsy‘ : en raison de mes créoles et bracelets ‘Bijoux Brigitte’, de ma roulette en bois et mes cheveux perpétuellement gras.

J’ai obtenu mon premier logement d’une surface supérieure à 16m2 à l’âge de 29 ans.

De plus, j’ai pris l’habitude de porter les mêmes fringues, plus ou moins customisées, de saisons en saisons -certaines de mes nippes étant devenues des « it pièces » aux yeux de mes amis-. Exemples : le jean déchiré à l’entrejambe, les chaussettes bicolores trouées, la moumoute vintage babouchka que je recycle jusque dans les Côtes d’Armor, les bottes en cuir noir de caporal néo-nazi.

Côté boulot, j’ai longtemps privilégié les « Clown Aktion » dans les rues de Berlin avec un gros nez rouge et une perruque frisée orange que les reportages au long cours. Ou passé l’été au ‘call center’ pour 10 euros de l’heure. Question déco, j’ai recyclé les taies d’oreiller recyclées en nappe lors des ‘dîners mondains’ avec mes voisins car mes finances ne me permettaient pas d’acquérir du « linge de maison ».

Tout cela est bel et bien fini : à l’heure actuelle, je me vautre impunément dans les euros et je ne devrais pas tarder à investir dans la chirurgie esthétique. Ma sœur me conseille de « bouffer mon pain blanc car pain noir bientôt viendra » tandis que ma mère m’a rebaptisée ‘Pacha 5000‘. Tout à fait accidentellement, j’engrange des sommes plutôt coquette qui me permettent de ne plus vraiment réfléchir avant de mettre main au portefeuille.

Le hic, c’est que je me comporte comme une parvenue qui n’a pas vu un écu depuis trois siècles. Un peu comme une boulimique est-allemande, privée de cornichons Spreewald depuis novembre 1989. Je consomme tout et n’importe quoi. Dépenser oui, mais uniquement dans la frivolité.

J’appelle cela le syndrome ‘brioche’ de Marie-Antoinette. Plus c’est inutile ou inefficace, moins je peux résister à l’appel de l’achat. Je craque, je claque : transports en commun ; tapis en velours immonde, juste parce que je l’avais trouvée ‘exotique’ sur le moment ; denrées ‘gourmets’ chez Lafayette qui finissent périmées dans un placard ; crème anti-ride hyaluronique qui ne marche que si l’éclairage est à la bougie. Und so weiter…

Bref, je passe mes journées au distributeur. J’ai deux cartes bleues. Je connais par cœur mes deux codes PIN -alors que je devais jadis les noter sur des bouts de papier, soigneusement pliés dans ma culotte quand je sortais ‘dans le vaste monde sacrifier à la frénésie capitaliste‘. Pour autant, être riche, peut même être dangereux. Surtout à Berlin. Jouer au nabab t’exclut direct du club des glandeurs losers célestes. Ici, il est de bon ton de ramer. Et non de la ramener.

Tu penses que gagner de l’argent t’ouvre les portes d’un monde exclusif et exquis ? Perdu, cela fait de toi un exilé économique, en plus d’un affreux bourge, un « schicki-micky », doté d’un goître, à qui on voudrait bien couper la tête dans les ruelles sombres de Neukölln.

Bien qu’ayant acquis cet argent de manière parfaitement légale, sans prostitution, ni braquage, je ressens en outre un vague sentiment de mauvaise conscience. Genre, je me dis que ce n’est pas normal et qu’un renne va sûrement me tomber sur la tête au Weihnachtsmarkt de l’Alex. Malgré mes lingots, je vis dans la peur de perdre, mes bons. La hantise du Finanzamt, des impôts, de Mutti Merkel… Ciel, mon écôt m’aura tuer ! Rendez-moi ma génération précaire…

WG

Jeune femme cherche appartement. Enfin, ma décision est prise : je quitte ma colocataire. Les trois poubelles « öko » dans la cuisine ; le nettoyage de baignoire au vinaigre ; l’interdiction de fumer même à la fenêtre de ma chambre parce que le grignotage de mégot intempestif lui donne la « migraine » ; les crises d’hystérie face aux tasses Mickey malencontreusement explosées par la gravité terrestre…c’est fini ! Vorbei, ma caille !

Je prends congé de ma tortionnaire, qui depuis deux ans souhaite « davantage de partage », une « véritable Freundschaft » avec mitonnage en duo de petits plats, discussions nocturnes et probablement débouchage de chiottes en tandem. Et moi qui joue les filles de l’air, comme d’habitude rétive à toute forme d’engagement, je souhaite évidemment la paix, le calme, mes clopes et une saine distance : pouvoir éructer des insultes ou casser des meubles tranquille dans mon coin en cas de petite colère. Intimité versus promiscuité, j’ai entlich choisi mon camp.

Donc je prospecte, je farfouille, je magouille pour découvrir le logis de ma vie : j’écume les sites web, fais tourner les mails aux copains de copains d’inconnus, m’abonne aux listes de diffusion et reçois petites annonces de taudis sur propositions de cohabitation indécente. Vu que les loueurs à Prenzlauer Berg ont adopté des mœurs parisiennes, tout locataire potentiel doit désormais montrer patte blanche avec dossier complet témoignant de ses ressources, de son garant, sans oublier la preuve de sa non affiliation à la SCHUFA …Ce qui, face aux propriétaires, me conduit -en criminelle fichée par la BVG-, à accentuer mon charmant accent de « Französin », en demandant avec de grands yeux innocents : « comment mon ami, mais qu’est-ce donc que votre ‘chauffe plat’ ? » [NDLR : voir post précédent ‘ EMPIRE SCHUFA’]

Question Wohnung donc, comme avec les hommes, il y a toujours un problème. Ou les rues alentours sont charmantes avec pléthore de cafés et de passants buenos mais l’appart en question ressemble à la Station Spatiale Internationale avec robinetterie décrépite et papier peint DDR. Ou le lieu est subliminal entre parquet et balconnet mais gît malheureusement au milieu d’ivrognes en rut dans un désert de réverbères. Sans oublier que la bicoque « perfekt » est, comme le mec « perfekt », soit déjà pris, soit imprenable.

Certes, on me conseille de baisser mes prétentions, de faire des compromis mais cela m’est impossible. De détour en déconfitures, je vis ainsi un martyre moderne, en m’entêtant dans la quête du garçon, non de la garçonnière idéale !

SCHUFA

Privée de téléphone. TOUS les opérateurs de téléphonie mobile locaux de ce foutu pays ont collectivement refusé de me délivrer LE forfait de l’hiver. Poétiquement intitulé « forfait airbag », ledit abonnement permet à tout chaland de téléphoner de manière déraisonnable sur des fixes ou des portables, pour un montant MAXIMUM de 40 euros mensuels. Une véritable révolution pour quelqu’un qui débourse sans sourciller des factures astronomiques pour ma téléphonïte aiguë, entre entre maison, navire, avion, Allemagne, France, Oulan-Bator.

Enthousiaste et déterminée à enfin é-co-no-miser, je me retrouve mi-décembre sur l’Alexanderplatz, à slalomer entre rasades de vin chaud et pères Noëls décatis pour trouver mon bonheur bigophonique.

J’échoue dans une échoppe de O2, le grand manitou ès Handy ici, à signer quelques papiers pour un contrat en bonne et due forme. Passeport, carte bancaire, tout le tremblement, la procédure d’adhésion ne dure pas plus de dix minutes chrono. Ebahie par la promptitude teutonne, je ressors des lieux en tapotant tendrement mon enveloppe de nouvelle abonnée, connectée, intégrée surtout dans le grand réseau de communication allemand.

Au bout de 72 heures, ma carte SIM refusant obstinément de capter le moindre réseau, je reviens m’expliquer avec le bougre gominé de la boutique, qui m’avait garanti sur facture une effectivité immédiate. Et là, je tombe de ma carriole : on m’annonce tout de go qu’O2 ne veut pas de moi comme cliente.

En V.O : « Sie sind unerwünschte Kundin ». Faisant mine de consulter son ordinateur, le vendeur me lance des regards suspicieux, en m’expliquant à haute et intelligible voix qu’il ne sait pas pourquoi je ne suis pas une « cliente désirable » (sic).

Le malotru me glisse ainsi qu’il existe outre-Rhin un fichier accessible aux entreprises, recensant les mauvais payeurs. Il se pourrait donc que j’en sois. Les clients s’éloignent de moi. On jase dans la boutique. Scandale !

Je nie mes grands Dieux, en jurant que j’ai toujours été in Ordnung dans le pays, que la détention de ce type d’informations sur la clientèle est absolument «anti-démocratique». Je commence à braire et sous le coup de l’énervement, mon allemand se délite, les postillons crépitent. Résultat : Gomina ne me croit pas, assure ne rien pouvoir faire pour moi, si ce n’est adresser un courrier au siège social pour connaître le fin mot de l’histoire.

To be SCHUFA ou pas ! Les langues de mes amis allemands se délient, on organise un conciliabule de guerre entre Wurst et Bierchen. On m’explique que je suis peut-être bien enregistrée à la Schufa. Scheise dreck ! Car la Schufa, c’est quoi ? Cet organisme, sympathique résidu du Troisième Reich, est une sorte de registre des interdits bancaires, consultable par les banquiers, les agents immobiliers, les opérateurs de téléphone…en général, à l’insu dudit endetté. Et c’est alors que la mémoire me revient tout doucement.

Au début de mon séjour en Allemagne, il m’est arrivé « d’oublier » d’acheter un ticket pour prendre le métro. A plusieurs reprises, je me suis faite pincer par les joviaux contrôleurs de la BVG (la RATP berlinoise), toujours habillés en civil évidemment avec de faux airs de repris de justice. Contravention chez moi évoque automatiquement prescription. Et si j’avais mérité la prison de Höhenschönhausen ?

KGB (chapitre 2)

En décembre dernier, votre sémillante servante, accompagnée de deux bodyguards musclés collègues s’est faite choper par le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB). En reportage grand-angle sur « l’île russe au cœur de l’Europe ».

Au bout de six heures d’interrogatoire au commissariat, le photographe allemand, le journaliste lituanien et moi-même avons déposé nos empreintes digitales au fichier des délits, laissé le flic à l’œil torve nous photographier de face et de profil et payé notre amende. Notre délit ? « Travail illégal », malgré (ou en raison de) notre visa presse.

Visiblement, journaliste étranger en Russie en 2015, c’est pire que trafiquant de drogue (ou oligarque).

Contrairement à la rumeur qui veut que l’obtention des visas presse pour la Russie soit un chemin de croix pour les journalistes indépendants, obtenir les nôtres avait été presque trop simple. Il avait certes fallu montrer patte blanche et apporter pièce d’identité, carte de presse, assurance, lettre d’un rédacteur en chef originale, résumé du reportage, liste de lieux à visiter et des personnes à interroger.

Une semaine plus tard, l’employée très blonde des nouveaux services du VHS, Visa Service Center mis en place par l’ambassade de Russie, me tendait mon passeport dûment tamponné, un léger sourire flottant sur ses lèvres peintes.

Le passage de frontière entre la Pologne et la Russie, dans un bus bondé conduit par un sosie de Patrick Juvet, se déroule de manière épique : arrivé au poste côté russe, tout le monde se rue vers un vieux bâtiment en béton fatigué. Dans leur guérite en plastique, sous les néons, les douaniers bloquent direct sur nos passeports étrangers. Le temps pour y apposer un tampon : 10 minutes.

Quelques babouchkas nous lancent des regards assassins dans leurs étoles de fourrure. On les retarde. Les bras chargés de paquet, elles rentrent d’une virée shopping à l’Ouest. Depuis la crise avec l’Ukraine, les sanctions européennes et la chute du rouble, les prix en Russie ont augmenté. Beaucoup de Russes de Kaliningrad se rendent régulièrement dans la Pologne voisine pour faire leurs emplettes.

On finit par arriver à Kaliningrad, un lieu très « goulag reloaded » qui n’a guère changé depuis la Pérestroïka : le centre-ville de Kaliningrad, ex-Koenigsberg, jadis cité prospère de Prusse Orientale et oblast russe depuis 1945, est enclavé entre deux autoroutes à la chaussée défoncée, entouré de blocs d’habitations.

On comprend vite qu’on va ramer. Durant notre première interview, le premier jour, on reçoit un premier avertissement des autorités. Au bout de cinq minutes d’entretien dans le couloir de la mairie, deux types aux physiques banalisés déboulent et nous interrompent :

« Services spéciaux. Quelqu’un ­vous a vu pénétrer les lieux et vous a pris pour des espions. Passeports. »

Mon interviewé baisse le ton en soufflant derrière la plante verte :

« Je vous avais dit que Kaliningrad n’a pas vraiment changé depuis…heuh… l’expérience soviétique. »

Les agents « spéciaux » du régime de Poutine cultivent un look #preppy-boyish dont raffoleraient les rédactrices mode à Paris. Uniforme kaki, toque en fourrure et mallette en cuir, ils contrôlent nos papiers, en grognant des onomatopées.

Ils fixent nos passeports qu’ils tournent dans tous les sens, vérifient nos identités, et observent nos visas journalistes avec des… loupes ? Des lunettes ? Je suis trop loin pour voir.

La fixeuse me fait signe qu’elle gère. Au bout d’une vingtaine de minutes, ils semblent perplexes et se grattent la tête. Ils appellent leurs supérieurs et conversent en chuchotant au téléphone. Au bout d’une vingtaine de minutes, ils disparaissent dans l’escalier de marbre.

J’interroge mon collègue lituanien :

« – On va les revoir les deux blaireaux ?

J’espère que non, mais je crois que si.« 

Le matin du troisième jour avait bien commencé. Ciel bleu azur, air pur − Kaliningrad est l’une des villes les plus polluées de Russie − et planning chargé.

À 10h, on a une visite en mode #urbex (exploration urbaine) du Dom Sovietov, l’ancien palais des Soviets, une carcasse de béton et de verre d’une vingtaine d’étages dominant tout Kaliningrad et restée inachevée depuis la transition.

En arrivant sur l’immense parking glauque, nous repérons cinq voitures de policiers. Personne, excepté nous trois, ne sait que nous devons passer la matinée à escalader la carcasse pour réaliser un shooting sauvage sur le toit. Ou c’est une pure coïncidence. Ou ils nous attendent et on a été balancés.

Nous choisissons prudemment de rebrousser chemin.

Une heure plus tard, nous filons quelques roubles au gardien pour qu’il fasse taire ses chiens et nous laisse entrer. Tags, cadavres de bouteilles d’alcool, canalisations éventrées et étages tapissés de mousse, nous commençons notre ascension pour finalement atteindre le sommet du Dom. Trente minutes plus tard, nous redescendons.

Au premier étage, le gardien vient nous chercher, baisse les yeux puis souffle qu’il y a un « problème ». Deux soldats surgissent brutalement derrière les piliers de bétons derrière lesquels ils s’étaient cachés.

« Venez avec nous. »

Ils nous escortent : à l’entrée, une dizaine de flics nous attend. Des gentils, et deux en civil dont les regards de fouine fleurent bon la déportation en Sibérie.

Les gentils contrôlent nos papiers, ils ne comprennent pas mes six prénoms. J’ai envie de crier : « C’est quoi ce bordel ? On a nos visas presse, bon dieu. » J’émets un couinement :

« Il y a un souci ? »

Les deux visages pas drôles s’immiscent dans la discussion, nous dévisagent et finissent par lâcher :

« – Police des migrations [depuis 2004, en Russie, les services de la police des migrations et du FSB ont été fusionnés, NDLR], on vous emmène au poste pour une vérification d’identité.

– On en a pour combien de temps ? On est overbooké aujourd’hui, je ne veux pas être en retard.

– Une vingtaine de minutes, » lance l’un en grimaçant.

Nous embarquons à bord d’une camionnette, escortés par un homme en kalachnikov. Sur le moment, je ne sais pas encore que l’une des écoles du FSB est située à Kaliningrad, paradis des cadres retraités militaires de l’ex-URSS. Sinon, j’aurais été plus prudente.

Je ne sais pas non plus que le FSB réussira là où mes proches ont toujours échoué : me faire taire durant six heures.

Nous arrivons au poste. Des officiers nous disent qu’ils vont nous interroger séparément.

Le commissariat est un open-space avec des portraits de Vladimir Vladimirovitch un peu partout et quelques drapeaux bleu, blanc, rouge. Les yeux de Poutine semblent me dévisager quelque soit l’endroit où je me trouve. Il y a le bon flic devant moi et le mauvais flic, qui observe la scène dans mon dos.

Je commence à flipper : après tout, un policier me parle russe dans le commissariat d’un coin que personne ne connaît excepté pour ses têtes d’ogives nucléaires.

Comme je ne comprends pas un mot, je dodeline de la tête et je souris au plafond.

Le flic en question tripote ses stylos, tapote son clavier, regarde son agenda, souffle comme un phoque avant de rectifier lentement sa tenue. Je lui demande si on en a pour longtemps. Il sourit lentement et me dit qu’il veut finir « vite » et qu’il a des affaires « beaucoup plus urgentes » à régler que notre trio. On restera 6 heures. « Traduis », dit-il à mon collègue lituanien qui a sorti sa « poker face ».

« Je vais vous poser des questions, vous avez le droit de refuser d’y répondre. »

 Le ton est solennel, j’imagine que je vais devoir résoudre des trucs hyper pointus et que la potence n’est pas loin. En fait, ce sont des questions sans intérêt : si je suis mariée, où j’habite, mon numéro de téléphone, etc.

Je balance tout. Je veux montrer que je suis une personne obéissante et coopérative. Le seul moment où je refuse bizarrement, c’est quand il demande « combien je gagne » (700 euros)

Il me demande plusieurs fois pourquoi je suis là, qu’est-ce que je fais, quel sujet, pourquoi nous n’avons pas l’accréditation du ministère des Affaires étrangères.

Selon la loi russe de 1994, chaque correspondant étranger doit solliciter une accréditation de Moscou pour travailler en Russie. Nous ne sommes pas des correspondants, mais des journalistes free-lance. L’ambassade est informée de notre projet de reportage puisqu’elle nous a délivré nos visas presse.

Le flic ouvre de grands yeux quand je prononce en articulant bien : « journaliste indépendant ». Il secoue la tête.

Il se répète, évoque une infraction, je me répète, ça dure des plombes. Le plus angoissant, c’est sa politesse. Il n’est ni brutal, ni soûl. Il se tait et souffle de nouveau, regarde mon passeport pendant de longues minutes. Il semble réfléchir. De temps en temps, il fait des blagues en russe à ses collègues qui s’esclaffent.

Visiblement, notre interpellation est l’événement de l’année.

Finalement, il me renvoie dans la « salle d’attente », appelle mon collègue photographe pour prendre sa déposition et confronter nos deux versions.

Il n’y a pas d’internet, c’est un lieu sans fenêtre aux murs épais, comme un bunker coupé du monde, je regarde les aiguilles de l’horloge défiler. Au bout d’une trentaine de minutes, il revient et lance fièrement :

« Nous sommes un pays démocratique, vous avez des droits et notamment celui à un traducteur ! Allez manger et revenez dans 30 minutes. On va vous trouver trois traducteurs officiels. »

L’un des policiers s’agite, passe des coups de fil dans tous les sens, pour trouver un interprète dans nos trois nationalités. Évidemment, c’est un stratagème pour nous garder plus longtemps.

Ils savent que notre collègue parle parfaitement russe et qu’il nous a tout traduit. On avale une soupe au coin de la rue et on revient au poste : c’est reparti pour plusieurs heures. Mêmes questions, mêmes réponses.

Enfin, les traductrices arrivent, l’une à peine majeure. La mienne a un air de lycéenne et semble plus familière des tutorials « make up » que du jargon juridique inscrit sur le procès-verbal.

« – Travail illégal, me dit-elle.

– Malgré nos visas journalistes? »

Elle hausse les épaules, se borne à traduire les paragraphes minuscules d’un passage législatif. Elle évoque la nécessité d’une accréditation officielle, une amende à payer et une interdiction de continuer le reportage sans autorisation.

Le cirque recommence en version originale. En allemand dans un coin, en français dans l’autre, en lituanien derrière moi. On se regarde tous les trois comme des cons. La nuit tombe.

« La déposition est presque prête, elle doit être signée. Maintenant, on va prendre vos empreintes, si vous acceptez bien sûr. » Faire son entrée au fichier des délits de Russie, c’est vraiment la fête ! Mon collègue allemand a son petit moment de folie : il veut appeler Amnesty. Mais à 18h30, Amnesty ne répond pas. Ni le consulat allemand d’ailleurs.

Nota bene pour la prochaine fois : ne jamais se faire interpeller en dehors des heures de bureau. « Notre procédure est légale », lui lance le flic d’un ton doucereux. « Les États-Unis font la même chose. »

J’ai l’impression que sous ce vernis de politesse parfait, tenter de faire valoir nos droits ne peut que retarder le moment où nous mettrons le nez dehors. Je repasse à l’entrée. Un flic prend ma main et appuie sur chacun de mes doigts pour qu’ils soient bien enregistrés par le détecteur.

Ensuite, il m’ordonne de poser de face puis de profil et active le flash fatigué de son appareil photo. Je jette un œil discret aux autres photos sur son ordinateur, des Tchétchènes barbus et des Ouzbeks clandestins défilent.

J’ai envie de lui demander ma photo pour mon profil Facebook. Ma traductrice rigole, gênée :

« Non, il vaut mieux pas. »

Les dépositions sont enfin prêtes, signées. Je passe chercher mon document dans une petite salle où sont réunis les gradés du FSB qui me lancent un regard mauvais.

Je pense qu’ils ne nous rateront pas la prochaine fois. À 19h01, nous sortons. À 19h02, nous nous engueulons comme des rats pour savoir si oui ou non nous allons payer l’amende (stress post-traumatique). À 19h05, nous allons boire des vodkas. Mais le cœur n’y est vraiment pas.

DES-INTEGRATION

Le signe effrayant de ma germanisation croissante. Hier vers 19h, aéroport de Schönefeld,en train de me griller un mégot post-vol traumatique.

Touriste : « Excuse me, do you have a lighter ? »

Moi : « Neeeee…Euh, sorry, no.« 

BYE-BYE WOWI

Treize ans après son arrivée à la mairie de Berlin, le sémillant Klaus Wowereit, alias ‘Wowi’, 60 printemps de blondeur vénitienne et de costards serrés, va déserter. Sa démission qui prendra effet en décembre prochain a eu l’effet d’un coup de tonnerre outre-Rhin.

La cause de son départ ? Le fiasco magnifique de l’aéroport BBI, pour Berlin Brandebourg International, une construction pharaonique malencontreusement entamée dans un marais, entre nénuphars et hérons. Censé devenir le projet phare de la capitale réunifiée, le chantier qui n’est toujours pas achevé, bien que planifié dès 1996, a été plombé par des centaines de dysfonctionnements.

La date d’ouverture de l’aéroport n’est toujours pas connue -il devait être opérationnel en 2010- mais on peut déjà le visiter, comme un monument inachevé. Quand on arrive par les airs à Berlin, il n’est pas rare de voir briller de mille feux les pistes d’atterrissage et la carcasse de verre et d’acier du site fantôme, la facture d’électricité étant parait-il, a-by-ssale.Personnellement, je trouve que ce petit chantier foireux à 5 milliards d’euros rend les Allemands faillibles -et donc incroyablement sympatoches.

Also, bye-bye Wowi ! Certains médias locaux agitent la brosse à reluire et saluent le rôle que tu as joué dans la mue incroyable de Berlin-pinpin, sa transformation de grosse ville un peu indolente en métropole branchée, cosmopolite, cultivée, connectée, au coeur de l’Europe.

La réalité est plus amère : treize ans après ton arrivée à la mairie de Berlin, tu es devenu l’une des personnalités les plus impopulaires du pays ! Les retards et le gouffre financier de BBI, sans oublier son échec sur l’aménagement de l’ancien aéroport Berlin-Tempelhof -tu souhaitais faire de ce lieu reconverti en parc public et adoré des Berlinois un complexe immobilier de luxe- t’ont coûté ta troisième mandature.

Comme nombre de Berlinois d’adoption, j’ai envie de dire ‘bon débarras’ ! Mon pauvre Wowi, tu es membre et ancien dirigeant du groupe SPD, les sociaux démocrates teutons, mais tu as vendu ta ville tel un vulgaire marchand de tapis. Tu l’as marketée. Tu as modifié son ADN et négocié discount son espace et sa liberté. Comme les faux bouts de Mur, fabriqués en Chine et vendus par des Biélorusses à la porte de Brandebourg qui s’arrachent à prix d’or par des touristes ignorants.

Lorsque je suis arrivée ici en 2008, tu étais en poste depuis un petit moment. Je n’ai certes pas connu l’énergie post-Wende, la folie des nineties et de la réunification mais je peux affirmer que mes premières années ici après Paris ont été une parenthèse enchantée, un bonheur quotidien, l’impression de vivre sur une île délicieusement hors du temps et des modes, un coin isolé et venté, dans les steppes prussiennes, entourée de personnes délicieusement idéalistes.

L’amour dure trois ans ? En 2011 ont débarqué les bulldozers, les investisseurs et les touristes, auréolés de ce nuage de personal branding branlette de la ville que tu as orchestré de main de maître : Berlin est devenu bruit, embouteillages, bordel. « Pauvre mais sexy« , ton slogan pour booster la ville, me sort par les yeux.

Ville de la division, de la confrontation Est-Ouest, du cours d’histoire à ciel ouvert, la capitale teutonne incarne désormais la ‘party town’ des hipsters et des promoteurs immobiliers, entre consumérisme galopant, pop culture toc et vacuité totale. Certes, à défaut d’industries et pour re-booster une capitale exsangue, il fallait bien trouver un moteur économique. Mais tu as abusé sur la campagne de promo.

Au fil des saisons, les exemples de ce merchandising cheap se sont succédés et se multipliés.

Les cars de touristes ne se limitent plus à la porte de Brandebourg mais slaloment désormais à la découverte des quartiers « branchés » pour une découverte live du « berlin lifestyle » – mes séances de bronzette corolle en alu & monoxyde sur mon balcon de Prenzlauer Berg -.

Ces animaux d’easyjetsetters, débarqués par low cost, qui passent leur week end à vociférer, à vomir et à traîner sur les pavés leurs PUTAIN de valises à roulettes.

L’invasion des hipsters, des Français et en général, d’une troupe internationale de jeunes gens médiocres et mainstream, convaincus qu’être un ‘artiste’ signifie n’en foutre pas une, faire la fête et snifer de la cocaïne.

En 2010, la ville a accueilli près de 9 millions de touristes, 13 en 2013, se classant désormais juste derrière Londres et Paris. La coolitude et l’anti-conformisme sont devenus les arguments de vente des agents immobiliers et ont provoqué une augmentation de presque 50% des loyers en quatre ans. Gentryfication, spéculation, les prix grimpent, les locataires trinquent !

J’assiste en tremblant à la lente agonie de ce qui a été, indeed, THE ville la plus cool du monde. Du snobisme de dernier arrivé ce ‘berlin Bashing’ ? Non, qui aime bien, châtie bien, Wowi.

Nous autres journalistes avons largement contribué à cet engouement et je maudis la dizaine de papiers que j’ai signé sur la ville, vantant la douceur de vivre locale. Les médias internationaux s’obstinent depuis une décennie à véhiculer une image d’une capitale ‘créative, innovante, à la pointe de la branchitude’. C’est tellement plus facile que d’évoquer la pauvreté galopante, l’effarante exclusion sociale ou les perdants Ossis des Plattenbaus vingt cinq ans après la chute du Mur ! Berlin doit être jeune et hype. Forever.

La messe est dite. Il ne reste à Berlin quasiment pas un seul terrain vague, quand je regarde ‘Les Ailes Du Désir‘, j’ai l’impression que Wim Wenders a tourné sur la Lune. Ton prochain eldorado ?

YOGA

Outre-Rhin, le yoga est plus qu’un sport, c’est une véritable religion. Avec le bol de muesli et l’allaitement des enfants jusqu’à 10 3 ans, ce hobby fait la joie des habitants bios et follement bobos de Berlinpinpin. C’est simple, il y a dans la capitale près de 200 studios yoga qui s’adressent aux bébés comme aux seniors. Pas un hipster qui ne circule sans son « matte » (tapis) roulé en boule sous le bras, pas un magazine qui n’en vante les multiples bienfaits, pas une copine qui n’évoque les « révélations » du yoga sur sa vie intérieure (surtout sexuelle).

Ce n’est pas seulement un sujet de société mais aussi de génération. Les enfants de la crise et du sida, flirtant avec le burn out et la précarité sont prêts à tout pour un aller simple vers la sérénité (et l’harmonie tantrique). Bon dieu, donnez-leur des drogues ou des asanas ! Le yoga, cette discipline millénaire indienne serait-elle vraiment une pilule magique vers la paix de l’esprit (et le silence des organes) ?

Je n’ai rien contre un peu de méditation sur fonds de contorsion. Mais quand on sait qu’Heinrich Himmler lui-même était fana de yoga et le recommandait aux officiers SS comme aux kapos des camps de concentration, histoire « d’enrichir leur esprit et leur corps » (voire de de-stresser face aux files d’attente qui s’éternisaient devant les douches?), cela laisse songeur.

Plongée dans la crise existentielle de mon 35è anniversaire (date de péremption de la bonasse sur le marché drague), je songe qu’il est temps de devenir ENFIN une personne sensée. La faiblesse de mon activité cérébrale du moment (choix de mon épilation sourcils : Frida Kahlo ou Greta Garbo ?) me permet donc de me lancer dans l’expérience ouverture chakras.

Saviez-vous mes bons que depuis 2014 l’inénarrable ONU a choisi le 21 juin, jour de l’été et de la musique, pour célébrer une énième « Journée internationale du yoga« ? Allez chercher vos banjos et hop, tous à quatre pattes pour la plus courte nuit de l’année !

Au taquet de la tendance donc, lorsque j’arrive au club de sport, la lesbienne sympa de l’accueil semble en-chan-tée par ma décision. Il y a justement un « zuper cours » dans cinq minutes, à 9h pétantes. J’hésite : n’est-il pas un peu tôt pour me convulser sur un tapis -d’autant plus que je me suis envoyée une gencive de porc au petit déjeuner ?

Je m’approche de la salle et y jette un oeil méfiant : encore dans les limbes du sommeil (et de la mauvaise haleine), je découvre ahurie, la horde des gens qui se lèvent de bonne heure. Des femmes aux visages extatiques se ruent en piaillant vers les tapis de sol et commencent à s’étirer langoureusement devant le grand miroir.

La salle est garantie 100% oestrogènes. A croire que les pénis ont rarement besoin de se relaxer.

Une enquête du Tagespiegel estimait dernièrement que près de 5 millions de Teutons sont des adeptes réguliers du yoga, le pays compte près de 20 000 professeurs et la recherche de l’équilibre intérieur est devenu un business juteux de 42 milliards de dollars annuels.

Je m’installe prudemment près de l’entrée, histoire de me carapater tranquille si je n’aime pas. C’est une erreur stratégique. Ma tête se retrouve accolée au haut-parleur qui ne cesse de diffuser à pleins volumes une litanie au gong.

La prof arrive à petits pas légers, genre « oui, absolument, je marche sur l’eau, pas vous ? » Cheveux savamment attachés, tenue faussement négligée (la coupe grunge du sweat-shirt dénude la courbe de son épaule), silhouette parfaite d’un calme olympien : elle ressemble à un être de lumière, arborant un sourire béat sur les lèvres. „Namasté“ souffle t-elle d’une voix douce, avant de s’incliner devant nous, mains serrées à la Merkel.

Les autres ont l’air subjugué, je comprends que nous entrons à ce moment précis dans une véritable communion spirituelle : malgré nos boutons, notre poids et notre syndrome pré-menstruel, nous voulons absolument TOUTES être comme notre professeur de yoga. Je m’asseois péniblement en losange, avant de tenter une sorte de „cri primal“ collectif : en réalité, je bêle vaguement en feignant de fermer yeux, cherchant à discerner qui diable dans la salle a cette voix de stentor.

Les exercices commencent : il faut faire le chat, chien, cobra, toute l’arche de Noé y passe etc….accompagné de mantras qui révèlent la joie de l’existence pure.

Buddha ne devait pas vraiment être journaliste freelance.

Comme je n’entends pas bien (le gong), je copie sans vergogne les autres dans le miroir. Je sens quelques vibrations-bien-être m’envahir avant de transpirer, en soufflant de plus en plus fort.

La professeur enchaîne les postures ­comme une déesse hindoue, entre équilibre, grâce et souplesse. Je ne coordonne ni ma respiration, ni mes membres. A la trentième salutation au soleil, mes mollets me trahissent et je dois m’arrêter au risque de terminer paralytique.

Je m’allonge lourdement et je me souviens de vacances au fin fonds de la Crète, où j’avais vu débouler une espèce de secte yogi : un seul homme en mode gourou suivi par un troupeau de femmes qui faisaient leurs exercices new âge tous les matins sur la plage. Comme ils étaient tous très minces et souriants, j’avais été intriguée.

Aujourd’hui, je pense qu’ils ne se nourrissaient probablement que de graines germées, les pauvres et passaient leur temps à méditer (sûrement à cause de la très grande faute de leurs grands-parents nazis).

Au vu de ma performance actuelle, il semble que mon destin karmique se réduise à celui d’un petit goret boulimique qui se prosterne sur une terre instable.

Je tente de me re-centrer en cherchant un regard compatissant. A côté ma voisine lâche un vent, son visage reste impassible. Mmmmmmmm, je suis le chat, je suis la feuille, argh……C’est seulement quand la prof arrive pour me décaler la hanche et trois vertèbres, toujours en me souriant gentiment, que je pressens que tout ça va mal se terminer. C’est tout le secret du yoga : ça a l’air simple comme bonjour, tu veux te détendre et tu finis avec un claquage.

STEUERBERATER

L’homme de ma vie est grand, blond, il a une calculette et des rouflaquettes. Lui, c’est mon « steuerberater », alias mon comptable. Car quand je ne poursuis pas les Russes de l’opposition dans la pampa moscovite, je me bats contre mes poils et mes amis des impôts.

En février dernier, ces braves gens du service fiscal du 18 ème ont bloqué mes comptes bancaires donc, au motif que je ne m’étais pas acquitté de la gabelle télévisuelle de 123 euros. Erreur fatale de l’Administration, mes cochons.

Car un, je n’ai pas de télé -je mate « l’Amour est dans le pré » en streaming sur mon ordi, en dégustant un gigot braisé à l’aneth.

Deux, je ne vis plus en France depuis au moins quatre ans et celui qui m’écrit à ma vieille roulotte du côté de Montmartre reçoit automatiquement un retour à l’expéditeur. Ce qui n’a pas empêché le Fisc de réclamer son dû et face au silence de ma défunte adresse, de saisir impitoyablement mon magot.

Alors que les grandes fortunes se carapatent en Belgique -où soit dit en passant ils ne sont pas vraiment conscients de ce qui les attend cf: Brux’hell-, on s’acharne sur les petits pauvres, les ex-hôtesses d’accueil exilées aux revenus aléatoires. Bel exemple de solidarité nationale !

Bref, mon pécule a été bloqué en toute simplicité -cela s’appelle officiellement un « avis à tiers détenteur »- et j’ai dû renoncer à me chauffer pendant quelques semaines, le temps de résoudre ce « malentendu » fâcheux.

Après l’envoi une dizaine de courriers vengeurs et l’intervention de personnes sympathiques aux noms codés, telles le SIP 18è ou le conciliateur fiscal de Paris, j’ai appris qu’en haut lieu, on ne voulait plus que je m’acquitte de ma dîme en France. Mais en Allemagne.

Outre-Rhin, là où vous risquez la prison en cas de téléchargement illégal. Sans oublier la dénonciation si vous remplissez la poubelle Verre avec des détritus Compost. L’arrestation en cas de fessée à votre rejeton. Comme j’ai déjà de petits contentieux avec la Schufa suite à mon utilisation discrète des transports en commun, je souhaite être une Allemande d’adoption modèle, j’ai pris conseil auprès d’un ‘Steuerberater’. Et c’est lui, cet homme grand et blond, qui désormais qui va gérer mes affaires.

Rien que la lettre de passation de pouvoir, écrite dans un allemand de maternelle, avec des Post It fluos : « Signez là s’il vous plait », « Exemplaire à conserver », « Exemplaire à renvoyer à votre comptable » me fait sangloter de bonheur. C’est simple comme du coloriage. Je suis en règle. Fini la fraude !

REPORTAGE

Vol retour de Pristina. Sur le tarmac, en jetant un œil vers le cockpit de mon avion, je manque de faire une attaque en découvrant des biceps mats et musclés, un regard coquin derrière des Ray Ban…une choucroute blonde aux manettes. Et j’aperçois ensuite une deuxième choucroute à lunettes, assise sur le siège du co-pilote.

En arrivant dans l’avion, je demande confirmation : ‘Est-ce que le pilote est…enfin heu, une femme ?’ Le steward a dû percevoir une lueur de terreur dans mon regard, il a rétorqué assez sèchement d’une voix suraïgue : ‘Oui…pourquoi, cela vous dérange ?‘ L’équipage en cabine était lui, exclusivement masculin. Walkyairlines ou la modernité selon German Wings.

La semaine dernière, la ministre de la Famille outre-Rhin, Kristina Schröder, a convoqué une Männerconferenz pour évoquer in fine les soucis actuels de la gent masculine. On n’est pas sortiES de l’auberge…

MALE ALLEMAND

« Softie » (mou) ; « Weichei‘ (couille molle), « Warmduscher‘ (celui qui prend des douches chaudes) : autant de synonymes très en vogue pour désigner le nouveau mâle allemand, englué dans une crise d’identité sans précédent. Les médias outre-Rhin se sont déjà emparés du débat. L’an dernier, Die Zeit évoquait « les schmerzende Männer », en VO, les « souffrances » des nouveaux Werther. Et pour son premier numéro de l’année 2013, yallah, le Spiegel fait sa une sur le Te(u)ton Perdu™, à la recherche de son nouveau rôle.

IN ORDNUNG

Après deux ans quasiment de vie commune avec Berlin, j’ai donc décidé de faire mon coming out « Anmeldung » [inscription] à la mairie de mon quartier, un reste d’usine en briques rouges aux pièces vastes comme des frigos d’abattoir. Après quelques quarts d’heure de queue, je me suis donc enregistrée légalement comme citoyenne berlinoise, devant une employée revêche, au pull en angora et à la queue de cheval jaune poussin.

Prise d’une fièvre administrative d’organiser enfin ma vie de manière réglementaire, j’en ai profité pour ouvrir mon premier compte bancaire : à la Sparkasse, la scène avec le jeune Ossi en complet noir, censé évaluer mon « profil », valait le détour.

Je me retrouve mitraillée de questions, lors d’un véritable interrogatoire stasique sur mes habitudes abyssales de dépenses, mes projets en cas de décès, de retraite complémentaire, de provisions, épargne etc…

Visiblement outre-Rhin, dans chaque banque, rien de plus normal de palabrer joyeusement pendant une heure avec un « conseiller » qui, en fonction de vos réponses, colorie votre dossier en couleurs : vert, « alles in ordnung », orange, « peut mieux faire », rouge « nécessaire d’en discuter ». Inutile de préciser que je n’ai pas compris la moitié des termes employés, que le feu était rouge après chacune de mes répliques, et que le grand enfant en costard noir a fini par me sortir avec un sourire gêné, « si je peux me permettre, vous n’êtes pas la cliente idéale. » 

UNE FEMME A BERLIN

« Quand je vois des femmes de mon âge, je me demande toujours ce qu’elles ont vécu durant la guerre. » Crinière rousse et ongles soigneusement manucurés, Rita Kimmer, 71 ans, a les traits lisses et le regard inquiet. Confortablement installée dans le café du luxueux grand magasin KaDeWe, perché sur l’artère chic du Kurfüstendamm, elle observe les femmes autour d’elle. Ce matin d’hiver, les retraitées pour la plupart, avec leurs permanentes argentées et bijoux en or, semblent discuter avec entrain autour d’un cappuccino, sous la coupole de verre. « De certaines choses, on ne parle pas ou plus », dit Rita, en me regardant tristement. Rita a un secret, qu’elle partage avec des milliers d’autres femmes allemandes de sa génération et des suivantes.

On estime que près de deux millions d’Allemandes ont été violées par les Soviétiques entre janvier 1945, lorsque l’Armée rouge entre dans le pays, et juillet 1945, quand les Alliés se partagent le Reich. Rien qu’à Berlin, on estime à 100 000 le nombre des victimes. Dix mille femmes sont mortes des suites de ces violences.

Cet épisode est bien connu des historiens, mais n’a jamais été évoqué publiquement par aucun politique allemand. Les viols massifs commis à la fin de la guerre à Berlin et dans la partie orientale du pays restent un tabou dans les familles comme dans la société teutonne. Ce n’est qu’à la publication du livre Une femme à Berlin, un récit écrit à la première personne par la journaliste Marta Hillers, devenu un best-seller au début des années 2000, que le grand public a pris connaissance de ce chapitre sombre de l’histoire de la capitale allemande. Un film a même été inspiré par le livre, Anonyma, sorti en 2009. 65 ans après l’armistice, il est toujours difficile de parler du sujet : face à l’Holocauste et aux millions de morts des camps de concentration, comment reconnaître que le peuple allemand a été lui aussi été victime d’Hitler ?

Printemps 1943 : les combats font rage sur le front Est. Rita Kimmel a 7 ans. Sa mère et sa tante, seules avec leurs quatre enfants en bas âge, quittent Berlin, ravagée par les bombardements. Afin de trouver un peu de répit, elles s’installent dans l’un de ces « Strebergarten », ces jardins ouvriers dans la campagne du Brandebourg, non loin de la frontière polonaise. « Une maisonnette de 8m2, sans toilettes ni cuisine », se souvient Rita Kimmel. « Mais cela me dérangeait moins que de devoir descendre systématiquement à la cave en pleine nuit lorsque retentissait l’alarme à Berlin. »

Les paysans du coin les nourrissent, leur donnent des légumes ou des oeufs, incités par Hitler qui ordonne de prendre soin des femmes et des enfants ayant fui les villes en raison des combats.

Malgré l’air frais, et le printemps qui arrive, les rumeurs vont bon train. La tension et l’angoisse sont palpables. Des villages aux champs de blé encore en jachère, une phrase est sur toutes les lèvres : « ils arrivent ». « Ils » c’est les Russes, l’Armée rouge qui n’est plus qu’à quelques encablures de la frontière, précédée d’une réputation de soldats alcooliques et brutaux. Des « animaux » disent les villageois allemands. « Les habitants se terrent chez eux, commencent à vider toutes leurs bouteilles d’alcool. Nous savions que nous avions perdu… » Rita Kimmel n’achève pas sa phrase.

Elle avale son café, d’un trait, comme du schnaps, avant de reprendre, d’une voix étouffée. « Un matin, un soldat russe en uniforme débraillé arrive. Il est seul. » Il entre dans la maisonnette et demande à boire, avant de repartir. À la nuit tombée, alors que chacun est endormi, on frappe à la porte. « C’était lui, de nouveau. Il est rentré puis s’est allongé dans le lit avec ma mère, son arme posée sur le sol, à côté de mon petit frère de deux ans. Avec ma cousine, nous étions couchées par terre. Nous entendions des grognements. Nous avons commencé à hurler, il nous a dit de la fermer sans quoi il nous tuerait. Ma mère est restée complètement silencieuse. Durant toute sa vie, elle n’a jamais prononcé aucun mot à propos de ce qui s’était passé. » Lorsqu’elle atteint la cinquantaine, Rita Kimmel tombe en dépression. Cauchemars, crises d’angoisse, la crise ne passe pas : les souvenirs resurgissent, les questions aussi. Rita Kimmel, qui s’est mariée et a eu deux enfants le reconnaît du bout des lèvres. « Dans mon couple, j’ai connu l’amour, mais pas le désir ».

Ce que Rita Kimmel a vécu s’appelle un « traumatisme transgénérationnel », et il transcende tous les âges et les classes sociales de la société allemande estime le Pr Philip Kuwert, un médecin renommé de l’Université de Greifswald. En 2008, ce psychiatre a lancé une étude sur les viols massifs perpétrés durant la Seconde Guerre mondiale pour essayer de comprendre comment les Allemandes touchées avaient pu survivre sans le moindre soutien psychologique.

« L’absence de reconnaissance par la société du dommage subi est l’une des composantes majeures du traumatisme », souligne-t-il. « Cette étude n’aurait pas été possible il y a quelques années », insiste le psychiatre, car le tabou était trop fort. Il admet en outre qu’« il a été difficile de trouver des financements. Tout le monde a peur qu’un sujet sur les victimes allemandes de la guerre se transforme en propagande pour l’extrême droite. » Suite à l’appel à témoins qu’il a lancé, 35 femmes se sont présentées à son bureau de la clinique psychiatrique de Greifswald afin de raconter leur histoire. La plupart ont près de 80 ans.

Leurs témoignages sont éloquents. Beaucoup n’ont jamais osé se plaindre de leur sort. « Nous devions gérer d’autres priorités, c’était la guerre », répètent en choeur celles que l’on a appelées les TrummerFrau, les femmes des ruines, en charge de rebâtir le pays. Autre époque, autre éducation. Autre temps, autres mœurs. Trouver un travail, de l’argent, nourrir les enfants : toute une génération de femmes a dû gérer le quotidien, en apprenant à ne compter que sur elles-mêmes.

En 1949, la partition du pays en Est et Ouest et l’arrivée des Soviétiques enterrent la question sous une chape de plomb. Le sujet est occulté par les autorités en ex-RDA. Durant l’occupation du « grand frère russe », si certaines femmes avaient eu la force d’en parler à voix haute, personne ne les aurait écoutés. Ce silence forcé se retrouve dans la sphère intime : vaincus, perdus, la majorité des anciens soldats de la Wehrmacht reviennent du front en miettes. Blessés et cassés, les hommes allemands sont souvent auteurs de violences sexuelles sur les femmes de l’ennemi, des crimes qu’ils ne peuvent confesser. Il leur est difficile, sinon impossible d’accepter une telle humiliation au sein de leur propre foyer. Comme le résume l’écrivain Ingeborg Jacob qui a collecté les témoignages de 200 victimes dans son livre Freiwild (« Proie »), « la paix de la société allemande a été achetée par le silence des femmes. »

Silvia Schneider, une pétillante Ossie de 30 ans, sait que ses deux grands-mères ont été violées par les Russes. Un constat qu’elle évoque plutôt froidement, comme un état de fait. « Quand j’ai entendu parler du sujet, j’avais 20 ans. C’était bizarre, on discutait avec des copines de nos mecs, de relations, de « première fois » quand Oma a dit, tout de go, en rigolant presque : « Tu sais, à l’époque, nous on avait pas vraiment le choix. Les Soviétiques sont venus à la maison, ils ont dit à ma sœur d’aller dans une chambre et moi dans l’autre. » J’ai été assez choquée. »

Silvia raconte que l’une de ses Oma s’exprimait avec un certain cynisme alors que l’autre a connu une très violente dépression à la cinquantaine. « Lors des pires moments, elle avait des crises et bégayait des phrases incompréhensibles, du genre « il faut se cacher dans les fours à pain, l’armée rouge attaque Berlin. » »  Les Russes n’ont pas été les seuls à se livrer à ces exactions. De nombreux cas de violences sexuelles commises contre les Allemandes par les soldats américains et français, stationnés à l’époque dans le pays, ont également été largement rapportés.

Silvia assure que cette révélation n’a jamais eu le moindre impact sur sa manière de voir les hommes ou les Russes. « Même si leurs voisines, amies ou cousines avaient vécu la même chose, j’ai souvent pensé qu’il y avait entre elles une forme de solidarité muette. Elles ont peut-être pensé que ces viols de masse étaient le prix à payer pour la guerre. Et je n’ai jamais entendu le mot de « crime » à propos de ce qui s’était passé.

 

ODE A MA GRAISSE

Entre la Grèce et l’Allemagne, mon coeur balance. Force est d’avouer que je me sens d’autant plus Grecque depuis que je vis en Allemagne (litote). Mais je constate, non sans perfidie, que l’arrivée au pouvoir en Grèce du parti d’extrême gauche Syriza fait pâlir Mutti Merkel. Car le pire cauchemar de la Pythie de l’austérité et banquière en chef du Vieux Continent, s’est produit. Tandis que la Chancelière Playmobil appelle la Grèce au « respect de ses engagements » (kikoo la Troïka!), le nouvel homme fort d’Athènes, Alexis Tsipras, demande lui, à renégocier la dette de son pays. Alors, « grexit, pas grexit » (le nouveau mot à la mode à Bruxelles, contraction de « Grèce » et « exit »  de la zone euro) ?

Il est vrai qu’Alexis Tsipras a deux atouts de poids dans son jeu pour tenter d’amadouer, voire de clouer au pilori une Allemagne donneuse de leçons qui rechigne à la solidarité européenne -même si elle a largement mis la main au portefeuille lors des trois précédents plans de sauvetage du pays-. Repris par le Courrier International, l’interview d’un historien sur « Berlin, roi de la dette au XXème siècle » remet les pendules à l’heure.

Le texte rappelle justement qu’au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Athènes a accepté sans ciller l’effacement des dettes contractées par l’Allemagne vaincue et repoussé ses demandes de « réparation » à la réunification (autant dire aux calendes grecques). Et depuis ? Peanuts !

Autre sujet qui embrase l’opinion publique grecque et fait grincer les dents allemandes : la question de la dette de guerre nazie, dont le montant chiffré à 162 milliards d’euros par le gouvernement grec, n’a toujours pas été résolue. Le reproche n’a rien d’une lubie : selon les historiens, l’invasion de la Grèce par la Wehrmacht entre 1941 et 1944 aurait conduit à un pillage en règle des ressources du pays ainsi qu’une contribution forcée de la Banque centrale grecque à « l’effort de guerre ».

Les négociations entre Merkel et Tsipras vont certainement secouer les couloirs ouatés des institutions européennes. Force est d’admettre que l’histoire des relations gréco-allemandes n’a jamais manqué de piment, comme deux amants qui se tirent les cheveux avant de se réconcilier fougueusement. Un je-t’aime-moi-non-plus dans lequel les médias, comme les politiques, contribuent largement à jeter de l’huile sur le feu.

L’idée qui a longtemps prévalu outre-Rhin pour expliquer la crise, c’est que les Grecs étaient un peuple de vilains bambins gâtés des Dieux, de mauvais payeurs gras et corrompus, qui passaient leur journée en toge, alanguis sur des sofas en mangeant des raisins. Les moeurs locales, entre cafés multiples et brise sous les oliviers, ont sans vergogne été qualifiées de « paresse culturelle » et brocardées dans les tabloïds, mais aussi dans les conversations mondaines.

Mais attends, c’est la guerre là-bas, les gens sont tellement pauvres qu’ils se battent, ils n’ont plus d’électricité, ni d’eau courante, les transports publics ne fonctionnent pas, d’ailleurs rien ne marche en Grèce, n’est-ce pas un peu trop dangereux ?

Personne ici n’a oublié en 2011 la couverture de l’hebdomadaire Fokus (somme toute assez respectable), un montage photo d’une Vénus de Milo d’albâtre (la Grèce) qui de son unique bras tendait un doigt d’honneur, bien haut à l’Union européenne. Son titre ? « Les tricheurs de la famille Euro ». La réponse des Grecs n’a pas tardé, avec la publication régulière dans divers organes de presse de la photo de Merkel, affublée d’une moustache d’Hitler.

Durant les six années de récession qu’a connue la Grèce, je me souviens des regards effarés de mes copains allemands lorsque je racontais mes vacances annuelles dans les Cyclades : « Mais attends, c’est la guerre là-bas, les gens sont tellement pauvres qu’ils se battent, ils n’ont plus d’électricité, ni d’eau courante, les transports publics ne fonctionnent pas, d’ailleurs rien ne marche en Grèce, n’est-ce pas un peu trop dangereux ? »

En 2013, je m’étais rendue en Grèce (cette fois-ci pour travailler) et me rendre compte de la réalité de la crise. La première conclusion que j’en avais tirée est que si les Grecs souffraient, ils gardaient la tête haute et n’en montraient rien. Leur sens du savoir-vivre et de la solidarité familiale semblaient être leurs meilleurs antidotes contre toutes les statistiques du chômage, de la misère, de la dépression. « Le café et la convivialité seront la dernière chose à laquelle nous renoncerons », m’a dit un autochtone. Si la pudeur n’empêche pas la douleur, sur le terrain, à Athènes, les choses semblaient plus nuancées.

J’avais siroté des rakis dans des tavernas, bourrées à craquer jusque 3 heures du matin. J’avais aussi observé des ménagères fouiller dans les poubelles, et des quasi-quadras, vivant encore chez leurs parents, fumer des joints pour « décompresser » dans les squats anar d’Exarchia. Il y avait aussi ce mot, « Enoikiazeti » placardé partout à Athènes, sur les vitrines, sur les murs et sur les sonnettes des immeubles. « Enoikiazeti » veut dire « à louer ». Un pays à louer ?

Je m’étais rendue à l’évidence : certes, la Grèce semblait au bord de la crise de nerfs, mais je la trouvais plus vibrante qu’exsangue, loin des reportages apocalyptiques, diffusant des images terrifiantes de la capitale, oscillant entre Grozny et Haïti, ravagée par Katrina. La Grèce était surtout extrêmement divisée avec un fossé croissant entre les générations les plus âgées et les plus jeunes, notamment vis-à-vis du rôle de l’État. Une contradiction que j’appelle la « grézophrénie ».

Certains Grecs que j’avais rencontrés ne s’étaient pas privés pour reconnaître qu’ils étaient allés trop loin et payaient avec la crise financière, le prix de leurs nombreux excès. Un jeune entrepreneur de start-up à Athènes m’avait raconté l’époque que tous les Grecs appellent secrètement le « Golden Age », qui avait atteint son pic avec les Jeux olympiques, en 2004. Une époque bénie où l’argent facile et les promesses coulaient à flot. Son témoignage était éloquent : « À l’époque, les banques grecques faisaient même des prêts « spécial vacances », mon père avait 15 cartes de crédit. Tout le monde sortait tout le temps, s’achetait tout et n’importe quoi. Personne ne payait d’impôts. Nous avons merdé. Et tu ne peux pas attendre que le gouvernement règle tous tes problèmes. »

Comme d’habitude, les Allemands n’avaient pas tout à fait tort. Et malgré le discours belliqueux prévalant entre Athènes et Berlin, « Germania, Germania » reste un refrain en vogue parmi les plus jeunes, touchés par le chômage de masse. Même saigné à blanc par les mesures d’austérité, leur rêve reste d’émigrer… chez les Schleus. En 2011, 30 000 Grecs ont pris le chemin de l’exil, une hausse de 90% par rapport à l’année précédente. À Berlin, le nombre de Grecs installés a doublé chaque année depuis 2010. Et preuve qu’ils s’adaptent à merveille au régime Wurst-Kartoffeln, loin des dérapages xénophobes des tabloïds, le nombre de Grecs naturalisés allemands a fait un bond de 82 % en 2012.

ECOLOGIE

J’adore les Allemands, vraiment. Je vis à Berlin, une ville merveilleuse. Chaque jour que Dieu fait, crinière au vent, je me félicite de vivre parmi des gens si tolérants, si propres, ouverts d’esprit et rassurants. Seul hic : les öko-faschos de mon quartier, Prenzl’er, dans l’ex-Est berlinois. On dirait que l’écologie est une sorte de bonus génétique reçu par l’ensemble de nos voisins germains à leur naissance : cela semble tellement spontané et « naturel » ici de protéger l’environnement que je passe régulièrement pour une femme de Néanderthal, voire un déchet toxique.

Quand même, ce côté moralisateur m’épuise. Cette bonne conscience verte. A Berlin, si tu dis que tu prends des bains, c’est pire que d’avoir égorgé un petit Malien. Pas question de porter de la fourrure, même en hiver par -30°, sinon tu as tôt fait de croiser trois illuminés en Birckenstock qui te parleront doucement du WWF.

Et le tri des ordures ? Biomülle, plastique, papiers et verre, des poubelles qui occupent déjà quatre kilomètres carrés de la superficie de ta cuisine, sans oublier l’horreur de la « Kompost » qui se transforme en matière tellement gluante, puante et humide, que je me vois obligée de jeter régulièrement du papier/plastique dedans pour « absorber ».

Ma coloc, qui surveille systématiquement mes faits et gestes -et nettoie notre baignoire commune avec du vinaigre-, vient ensuite gentiment me rappeler le laïus « générations futures etc… ». Symptomatique de cette moralité écolo : à Prenzlauer Berg, les magasins bios -et les nains aux joues roses mangeant joyeusement des tétines biodégradables- sont plus nombreux que les distributeurs bancaires. 

SCHLAGER

En décembre dernier, quelques mois après avoir célébré en grande pompe son 80e anniversaire, disparaissait un mythe de la chanson teutonne, Udo Jürgens. Né dans les montagnes de la Carinthie autrichienne, ce compositeur et parolier adoré dans le monde germanophone (et TOTALEMENT inconnu au delà du Rhin) a vendu près de 100 millions de disques, durant une carrière qui a duré près d’un demi-siècle. En 1966, il a même remporté haut-la-main l’Eurovision avec un titre « Merci Chérie » (zanz oublier zon beti akzent). Avec ses inoubliables chemises pelle à tarte, sa mèche sombre sur un regard ténébreux, ses tournées triomphales et ses fans énamourées, Udo Jürgens, c’était le chanteur, dans toute sa splendeur.

Ce « Johnny » teuton a surtout incarné une tendance lourde en Allemagne : le « schlager ». Oui, le « schlager ». Alors voilà, comment vous expliquer le schlager… Le vendredi après-midi, mes voisins du dessous, des ‘Hartz IV’, alcooliques, gay et dépressifs écoutent à plein tubes « Atemlos durch die Nacht » (traduction « à bout de souffle dans la nuit »), le hit de la nouvelle égérie du schlager, Hélène Fischer.

Dès 15 h, TOUS les vendredis -probablement pour célébrer le week end-, les basses commencent à faire trembler mon parquet : puis, j’entends mes voisins beugler, en reprenant le refrain haut perché et les mélodies mécaniques. Survient ensuite un bruit sourd de chute, des grognements et le silence règne jusqu’à la semaine suivante.

La chanteuse Hélène Fischer, 30 ans, une grue cendrée à la crinière méchée, est devenue en quelques années, DAS phénomène schlager : née en Sibérie d’un couple germano-russe, elle est aujourd’hui LA chanteuse allemande la plus connue du pays, élue « la plus belle » (la plus bronzée aussi). L’un de ses disques a été nommé disque de platine en… trois jours. Comme Udo, cette prima donna de l’industrie musicale n’a pourtant jamais franchi les frontières de l’Allemagne.

Vénérée ici comme une déesse, Fischer a même brâmé porte de Brandenbourg, lors de la victoire allemande en Coupe du Monde en juillet dernier (entourée par l’équipe de la Mannschaft, le buteur Schweini et ses comparses qui crient ‘hoho’ en choeur en levant leurs petits poings devant une foule en délire)

Apparus au début du XXème siècle, les schlagers, qui pourraient se comparer à la variété franchouille, sont présents dans toute l’Europe du Nord, de la Belgique à la Finlande.

Synthèse entre chansons populaires, airs d’opérette et revue, les schlager correspondent généralement au goût du plus grand nombre et entendent reflèter l’air du temps. Des textes sentimentaux ou komisch, des références à l’Allemagne ou à la société sont greffés sur des mélodies simples et harmonieuses, les plus répétitives possibles.

Les schlager ont traversé le siècle dernier sans prendre une ride, en s’adaptant aux situations politiques les plus variés : d’incarnation de la frivolité des années folles berlinoises à un outil de propagande durant le Troisième Reich, les schlager ont traversé le siècle sans prendre une ride

de l’incarnation du « Wirtschaftwunder » des Trentes Glorieuses aux ritournelles italiennes des chanteurs de la RDA. De Lili Marlène à Freddy Quinn. Le schlager a surtout connu son heure de gloire dans les années 1970 grâce à l’Eurovision. Puis, le genre a sombré dans les limbes des années 1980, éclipsé par la Neue Deutsche Welle et l’électro de Kraftwerk. Il renaît de ses cendres au début du XXIe siècle. Des soirées spéciales rétro « schlagers » sont de nouveau organisées de Münich à Berlin. Youtube dispose de sa Schlager TV et la ZDF a même lancé un hitparade spécialement dédié à ce style. De nouveaux interprètes surgissent et mixent le schlager à d’autres sons, à la techno, au hardrock.

Vous voulez un exemple de refrain ? « Ich habe ein Zwiebel auf den Kopf, ich bin ein Döner. Der Döner macht schöner. » Traduction : « j’ai un oignon sur la tête, je suis un Döner. Le Döner rend beau ». Simple, élégant, efficace. L’auteur de ce schlager imparable (que je fredonne souvent dans les files d’attente de chez Netto), un dénommé Tim Toupet, fait la tournée des festivals outre-Rhin en sautillant sur les accords entraînant d’une chanson qui parle d’un döner (kebab) sur une sono synthétique. Evidemment, ce genre de texte est beaucoup plus drôle à trois grammes. Si possible dans un Biergarten, entouré d’amis musclés qui éructent.

Mais fini de jouer les snobs ! Car y-a t-il plus constitutif de l’identité allemande que le schlager ? Tout y est : la référence à un plat ou une coutume nationale (le döner), des rythmes musicaux répétitifs -et rassurants-, de la blaguounette un peu lourde, et surtout, cette bonne humeur sonore une fois passées les premières chopes de bière. L’intelligentsia a beau froncer le nez, force est de constater que le revival de cette musique populaire auprès des masses témoigne, tout comme le boom des culottes de peau et les dirndl bavarois (la fameuse Trachten Mode’), d’une réalité viscérale presque tribale.

Ach, les betits plaizirs te la vie en allemachne ! Oui, le schlager est jeune et trendy. Forever. Qui connaît les « après-ski » dans les Alpes n’aura pas manqué de remarquer de jeunes athlètes locaux se dandiner avec des oligarques russes et leurs greluches en fourrures sur « Wenn Du Mich Willst » d’une Andrea Berg, déguisée en Domina lors de ses performances scéniques.

Qui se rend en vacances sur l’île de Majorque -que les mauvaises langues surnomment le 17e Bundesland-, verra des vacanciers allemands, joufflus et rougis, crier en chœur sous les palmiers lors de « party schlager ».

Ach, qu’ils en profitent les bougres ! Les autorités des Baléares, épuisées par les invasions de hordes schleues durant l’été (10 millions de visiteurs à l’été 2012) ont décidé de reconvertir ce haut-lieu du tourisme de masse en Saint-Tropez sélect et d’attirer une autre clientèle dans des infrastructures adaptées. La fin des soirées schlager, une déclaration de guerre à l’Allemagne d’en bas ?

FOURRURE

Avec l’automne qui a recouvert Berlin, le gris m’étouffe et la nuit tombe comme le plomb à 16h. Histoire me requinquer, je décide de visiter le plus vieux cimetière juif de Prenzlauer Berg en écoutant les Doors. Le gardien est un charmant vieux monsieur qui lit Kafka sous sa kippa.

Je me balade le nez au vent sur la Schönhauser Allee. Sous la flotte, novembre oblige.  Je n’ai besoin de rien, surtout pas de consommer, au risque d’engraisser mon banquier. Par pur esprit de contradiction avec mon instinct radasse, je m’arrête dans une boutique vintage, en tâtant les fourrures et les longues vestes en mouton retourné. Mais c’est vrai, pourquoi ne pas m’en racheter un pour l’hiver qui s’annonce ? Ras-le-bol de marcher des heures en grelottant. 

J’essaye plusieurs modèles : trop verdâtre, pas bon pour mon teint de navet anémique, trop militaire, mauvais pour mes penchants dictatoriaux, trop de poils, redhibitoire pour mon hirsutisme génétique.

Tapie dans le fonds du magasin devant un miroir flou, je finis par me faire harponner par un vendeur en survêtement, mielleux à souhait. Comme s’il ne comprenait pas mon allemand balbutiant, Frère sourire me tend un manteau aux tons brun usés, qui m’arrive à mi-mollet. Tellement lourd que j’ai quasiment des courbatures en l’enfilant. Ladite pelisse me va pas mal, je ressemble à une babouchka ukrainienne sur un marché de Kiev. Le col en fourrure est énorme, la couleur est pas mal mais le paletot reste très seventies, trop babos. Il a même des fichus bouclettes au bout des manches et en bas. Complètement démodé. Très rétro.

« Il est fait pour vous, avec vos yeux marrons, merveilleux, vraiment. Dans un mois, vous viendrez me remercier tellement il est chaud. Vous pourriez même être nue dessous. »

Je n’ai pas l’habitude de porter du long, c’est comme les talons : comme je marche trop vite, à grandes enjambées, je me vautre régulièrement sur les pavés berlinois. Avec ce tapis sur le dos, je vais me prendre les pieds dedans, c’est assuré, et si possible sur la Castanienallee, rebaptisée ici « Casting Allee » à cause du défilé permanent de branchés locaux.

Je me tortille en transpirant sous la toison. « Vous êtes si belle, tout vous va ! ».

En réalité, je ressemble à un travelo perdu, loin de ma toundra natale. Je sais qu’il y a 90% de chances que je n’étrenne JAMAIS ce manteau « guerre et paix ». Je négocie un peu le prix, exorbitant. Je sens l’arnaque à plein nez. Et bien pourtant, je l’achète. Je L’ACHETE ! Je paie avec ma carte bleue ! Je tapote mon code ! J’expérimente en direct une altération de ma conscience. Et je souris en plus !

Loin du fashion faux-pas, j’ai fini par porter ce manteau à chacun de mes sept hivers berlinois.

DAS TUNNEL

De mémoire de Berlinois, jamais l’hiver n’aura été aussi long, aussi rigoureux, aussi dur. Depuis plusieurs semaines, les trottoirs, recouverts de neige, puis de flotte, puis de verglas sont le théâtre de mémorables cascades : car ici, on ne balaie jamais devant sa porte. Résultat : le nombre de gamelles a explosé, faisant même les gros titres des gazettes locales. Loin du tapis rouge de la Berlinale…

Avant-hier, il pleuvait, hier il a neigé, aujourd’hui, le ciel bleu nous contemple. Dehors, un jeune dégénéré essaie frénétiquement de casser la glace à coups de pelle, moi j’envisage une truelle pour le calmer un poil. La nuit, économie d’énergie obligent, seuls quelques lampadaires clignotent faiblement dans les rues désertes. Une ambiance tellement « gemütlich », à la bougie.

Un article justement évoque un ralentissement de l’activité solaire depuis deux ans, susceptible d’expliquer les températures sibériennes actuelles. Cette anomalie dans les cycles pourrait avoir une influence non négligeable sur les changements climatiques de notre planète. Ce que nous risquons si le verdammt soleil ne redémarre pas, dixit les spécialistes  ? Un deuxième « petit âge glaciaire », après celui qui avait frigorifié l’Europe et l’Amérique du Nord du début du 15e siècle au milieu du 19e siècle.

Un « über-harsch winter » qui fait glisser les « cheveux longs, idées courtes » locaux dans une neurasthénie profonde : l’état d’esprit est globalement dépressif, chacun parle de l’avenir avec angoisse, la bohême ambiante sent sérieusement le rousti. Comment payer mon prochain loyer, que vais-je faire de ma vie, où suis-je, comment faire si papa me coupe les vivres…une crise existentielle spéciale trentenaires qu’il est impossible de mieux partager qu’ici, entre Prenzlauer Berg et Kreuzkölln. Car Berlin est une ville de gros bébés cadum, qui sirotent nonchalamment leur latte machiatto pendant des décennies, fuyant ad vitam eternam toute responsabilité et engagement. Pitié pour eux, rendez-leur au moins le printemps !

KGB (chapitre 1)

Non, mes biquets, les reportages ne sont pas toujours un moment de grâce. Surtout si avez une « nanny » de l’espace post-soviét au cul.

Mes premiers emmerdements avec les services spéciaux remontent à 2010. A cette époque, indécente de fraîcheur, je suis envoyée à Minsk, en Biélorussie pour couvrir un sujet gloire, beauté & dictature (je résume).

Via Facebook et mon réseau, je cherche un « fixeur » pour caler le sujet, traduire et me guider à travers cet ex-pays satellite de l’URSS, plutôt verrouillé (je suis polie). Son président à poigne, le moustachu et amateur de tracteurs Alexander Loukachenko -que les ONG surnomment secrètement le « dernier dictateur » d’Europe- est en poste depuis 1994, soit deux bonnes décennies. Indéboulonnable, il est très copain avec son voisin direct, Vladimir Poutine (ce qui donne une petite idée de son amour de la démocratie).

Bref, des amis d’amis d’amis finissent par me recommander un certain Sergeï, la petite trentaine, qui répond à ses mails comme l’éclair et semble follement enthousiaste à l’idée d’organiser ma visite (pour une somme disons…hum…modique).

Sur la photo de son CV, il est absolument anonyme. Cheveux châtains et mèche bien peignée de premier de la classe. Sans odeur, sans couleur (le genre à se fondre dans la masse). Il parle français couramment.

Choper les visas et les accréditations n’est pas la partie la plus sympa du job mais Sergeï m’obtient toutes les paperasses en moins de 24h. Je reçois même une invitation officielle à la Fashion Week de Minsk en front row et en backstage et tout le gratin de la mode locale semble vouloir témoigner pour mon article. Certes, je ne rédige pas un reportage sur les têtes d’ogives nucléaires mais quand même….cette excitation…cette facilité d’accès aux podiums….

Je tombe dans le panneau (en mode tendron). Je l’engage.

Deux jours plus tard, Sergeï vient me chercher à l’aéroport. Sa couverture, c’est un job au sein des Télécoms. Pratique, net, sans bavures. Il en profite pour me refiler une puce locale (pour mieux me surveiller). Je bats des mains en poussant des cris de joie. Plus tard, en fouinant dans les papiers de sa voiture, j’apprends qu’il bosse au sein de BelTech, la compagnie nationale de défense.

Il est habillé comme Columbo avec un imper bleu marine et un attaché case marron (drogues?). Au début, il joue les baby sitter en me raccompagnant tous les soirs en Lada jusqu’à la silhouette futuriste de l’hôtel Planeta. Devant l’entrée, il patiente moteur allumé pour vérifier que je suis bien rentrée dans le lobby, avant de me faire un petit signe de main à travers la vitre (coucou Sergeï !)

Ensuite, Sergeï commence à se prendre pour mon rédacteur en chef. Il choisit les interlocuteurs « adaptés » à mon sujet et n’hésite pas à tronquer les questions, en fonction du risque politique son humeur.

« – Vous lui avez posé ma question sur l’absence de liberté politique ?

– Oui.

– Pourquoi la réponse que vous traduisez concerne Cindy Crawford?

… »

Il glisse parfois quelques consignes éditoriales, l’air de rien : « la crise économique ? Il n’y a pas de crise économique ici, Prune. » Parfois, il suggère des idées de ‘visuels’ comme un DA de magazine mode : « pourquoi ne pas aller rendre visite à l’organisation biélorusse de la couture, Prune ? » (C’est une usine où des couturières soigneusement alignées en robe de percale bleue et foulard sur les cheveux, nous attendent au garde-à-vous.)

Alors que je lui demande 25 fois par jour s’il travaille pour le KGB, il s’obstine à nier d’une voix douce:

« Alors, c’est sympa le KGB, Sergei? Tu me présente tes collègues? » (rire de hyène)

Vous regardez trop de films américains Prune! » (à la 26è fois, un brin crispé)

Sergeï refuse d’être pris en photo et n’est présent nulle part ni sur les réseaux sociaux, ni sur Google. Au bout de quelques jours, je comprends qu’il y a un truc chelou. Trois choses me mettent la puce à l’oreille : il ne s’énerve jamais ; il me vouvoie dans son français parfait, alors que nous avons le même âge et il ponctue toutes ses phrases de mon prénom.

Comme une duègne revêche du 16è siècle : « Vous n’êtes pas sérieuse, Prune »‘, « Faites-moi confiance, Prune ».

Au début, je reste fidèle à moi-même : un enfant mal élevé de 8 ans qui veut montrer son zizi en public. J’essaye de le semer, de lui soutirer des infos, de l’attendrir mais bon dieu, rien. Il me suit partout en permanence et surtout, il sourit comme s’il avait vu la Vierge (il se fout de ma gueule obviously).

Je crie, je résiste, je tempête, lui reste toujours dans le décor, impassible ET insubmersible. Je comprends qu’il n’est pas un « fixeur » normal, sûrement un chaperon du régime. La Biélorussie de Loukachenko est une dictature, et les services de renseignement font partie du paysage. C’est à prendre ou à laisser.

Un jour, sa surveillance (et surtout la parano dans laquelle cela me met) me fait péter les plombs. Au bout du rouleau,  je glapis : « je vais me réfugier à l’ambassade de France (pour tout lui raconter que vous êtes un méchant et que Loukachenko est un dictateur) « . Il ricane : « Vous savez, il y a des micros aussi à l’ambassade, Prune. »  J’ai compris : « cela fait une semaine que tu es sur écoute!« 

Une autre fois, nous sommes tous les deux dans sa voiture après une énième engueulade et il me lance sur un ton de conspirateur : « Restez-là Prune, j’ai un petit quelque chose pour me faire pardonner« . Il sort. Je suis persuadée qu’il va sortir un pistolet automatique pour me supprimer. Je commencé à hululer de peur. En fait, il revient avec sa guitare sur laquelle il se met à gratouiller l’une des plus jolies mélodies du répertoire russe « Ya Sprosil U Yasena ».

Si, c’est vrai, écoutez (je l’ai enregistré discrètement). La version moins crépitante est ici.

Ma plus grand fierté, c’est quand même d’avoir réussi à tromper Sergeï le dernier jour, en allant « bruncher » un dimanche dans des caves avec des dissidents. Il a dû l’apprendre le bougre puisqu’il m’a lancé ce petit avertissement en me ramenant à l’aéroport : « si votre article ne plait pas, vous ne pourrez plus jamais revenir ici, Prune. Ca serait vraiment dommage, le Bélarus est un pays plein d’avenir (sic). »

MUR

Mes coquelicots, je n’avais guère envie de parler des 25 ans de la chute du Mur, alors que les célébrations ont été plus-que-ronflantes. J’avais déjà donné dans le mémorial pour le jubilée 2009, en racontant les poignantes love story de couples Est-Ouest sur trois générations.

Pour cette édition, j’ai fait le voeu de ne me déchaîner ni sur la « Lichtgrenze », ni sur David Hasselhoff, ni sur les délégations étrangères. Des masses de médias le feront à ma place.

Cette auto-congratulation avec feux d’artifices et concert, ambiance émo-fion et lumière, ressemble finalement à une sauterie Wessis only, sans la moindre réflexion sur l’actuelle ambiance néo Guerre froide et ces nouveaux murs qui s’érigent aux quatre coins de l’Europe.

Je veux dire : c’est choli, naturellement, mais pense-t-on un quart de seconde à ce qui s’est passé cette année ? L’Ukraine, ces petits coups d’échec de Poutine (enclave de Kaliningrad transformé en port militaire, la Transnistrie, la Crimée, Donetsk), la léthargie européenne, tout ça ?

En ces temps troublés où même les économistes RICAINS prédisent la fin du capitalisme (kikoo Jérémy Rifkin), il est peut-être pertinent de s’interroger sur la santé de NOTRE monde libre.

Comme persifle sans ambages Leticia Koffke, la première et dernière Miss DDR (élue pour 10 jours jusqu’à ce que le Mur tombe) : « ces célébrations sont beaucoup de bruit pour rien ».

Je doute d’ailleurs qu’hier, le soir du 9 novembre 2014, un seul Ossi n’ait débouché le Rötkappchen (« le petit chaperon rouge », le champagne made in DDR, l’une des rares marques à avoir prospéré après 1989.) Car cette éradication massive d’un système entier a laissé trop de cicatrices.

Certains ressortissants d’ex-RDA s’en sont très bien tirés : ils ont su s’adapter aux nouvelles règles du jeu « Turbo-capitalisme © », cumulent trois emplois, s’achètent de grosses autos et comptent leurs euros, en se caressant la panse. Les autres, souvent seniors + (ou les « loosers de la transition ») ont la sale impression de s’être fait avoir.

La situation économique et sociale s’est améliorée à coups de milliards d’euros de subventions européennes, mais les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon le Zeit, en 2012, les habitants de l’ex-RDA disposaient en moyenne d’un revenu inférieur à 17 800 euros par personne.

La majorité des Allemands de l’Ouest touchaient eux 23 700 euros, voire 26 700. Le taux de chômage flirte avec les 10,3% à l’Est, alors qu’il n’est que de 6% à l’Ouest. Et les indemnités retraite, non équitables, font toujours grincer des dents. Avis aux « envoyés spéciaux » : non, le sujet n’est pas Porte de Brandebourg, mais dans des bleds du Meck Pom ou le long de la Havel.

Même sous la couette, le rôle du mariage trahit le fossé toujours remarquable entre Est et Ouest. Seulement 54% des couples avec enfants sont mariés à l’Est, contre 75% à l’Ouest. La femme ossi,indépendante et libérée, n’est pas un mythe social. D’ailleurs, selon Miss DDR : « en RDA, les héros du travail étaient plus importants que les reines de beauté. Et l’image des femmes était bien moins soumise aux diktats de l’apparence physique. »

25 ans, c’est un quart de siècle. Soit une génération. Malgré les grandes déclarations sur le succès de la réunification, il semblerait que le Mur soit toujours dans les têtes. La preuve ? L’existence, ou plutôt la persistance de Super-illu, le seul canard qui s’adresse exclusivement au lectorat Ossi.

Lancé six semaines avant la réunification en 1990, ce magazine aux tons criards prospère. Le « Voici » des Ossis, au layout rétro-flamboyant eighties, disserte uniquement sur les « Promis » (célébrités) ossies, offre des pages tourisme ossi (dans cette belle ville de Karl-Marx Stadt) ou de gastronomie ossi (bananes flambées).

S’il existe encore 25 ans après la chute du Mur, un magazine qui s’adresse uniquement aux lecteurs Ossis, c’est bien le signe qu’un fossé profond existe. Non, les Jammer-Ossis (qui se plaignent) ne sont pas comme les Besser-Wessis (qui savent tout mieux que tout le monde).

Les premiers seraient d’ailleurs très fâchés d’être assimilés aux secondes. Et vice-versa. Moi, j’adore leurs petits prénoms souvent américanisés (Peggy, Ronny, Mandy, signe de résistance au régime) et leur sens de l’humour.

Une dérision qui vient probablement du rapport très particulier qu’ils entretiennent à l’égard de la consommation ou des conventions sociales. Une enfance grise monochrome (une amie m’a confié « avoir découvert la couleur après la chute du Mur »), des files d’attente devant des magasins vides, la solidarité entre voisins, l’absurdité des camps de Pionniers ou des films comme Paul&Paula forgent forcément une autre vision du monde.

En 2009, lors des célébrations sur les 20 ans de la chute du Mur, outrée par le constat que personne n’évoque ni le passé, ni le futur des Ossis, une étudiante, Adriana Lettrari, a décidé de lancer un réseau et un club : « Dritte Generation Ost » (Troisième Génération Est-Allemande).

Son but ? Rassembler les bébés DDR, nés entre 1975 et 1985 et depuis portés disparus dans le débat public allemand. « Dritte Generation Ost » entend ôter les oeillères et ouvrir le dialogue.

Le quotidien berlinois le Tagespiegel consacre une série d’interviews à ces apatrides un peu spéciaux, grandis dans l’Allemagne réunifiée, ceux qu’on appelle les « Wendekinder » (les enfants de la transition). De trentenaires qui seraient près de 2,4 millions aujourd’hui dans toute l’Allemagne (une armée si l’on compte ceux de l’espace post-soviétique).

Nés dans les années 1980, élevés à la croisée de deux systèmes, ils entendent défendre à la fois la mémoire de leur « pays natal », tout comme leurs compétences et particularités (leur double socialisation). Après l’émigration de masse et la fuite des cerveaux des années 1990, beaucoup ont choisi de « revenir au pays ».

Les régions peu riantes de Thüringe ou de Saxe regagnent une belle attractivité économique. Rien que le boom actuel de Leipzig, marketé « nouveau Berlin », témoigne de cette renaissance prometteuse.

FRANGE

Jeanne d’Arc. La bourgeoise pince-cul du 16è. Cléopâtre. Ma mère. Une danseuse du Crazy Horse. Louise Brooks. Une sale gamine. Amélie Poulain. Comment être toutes ces femmes à la fois ? Facile, mes agneaux. Optez pour la coupe carrée et frange foirée ! Rien de plus aisé à réaliser. Il suffit seulement de trouver un Figaro digne de ce nom.

A Berlin, les salons de coiffure pullulent et rivalisent d’ingéniosité pour attirer pouffs et touffes. Certains sont ouverts jusque minuit. Il y a les coiffeurs ambulants qui font aussi manucure et psy. D’autres coupe-tifs, bibliothèque ou boîte de nuit avec teens en combinaisons fluos et musique assourdissante, inclus dans le forfait. Avec GoogleMap, j’ai essayé de compter le nombre de coiffeurs de mon quartier  (non, je n’ai vraiment rien d’autre à foutre) : hé bien mes bons, sur la carte, il y avait tellement de points rouges que j’ai perdu le fil. A vue de nez, 300 échoppes.

Avec mon cheveu à l’agonie, flottant vaguement sur mes épaules poilues, j’ai sérieusement besoin d’un lifting du bulbe. Je nage en pleine procrastination dépressive estivale : Loque au Lac, Roupillon au Goupillon…Je décide donc d’aller chez le coiffeur. Au pif, sans rendez-vous. Depuis que je vis ici, excepté mon esthéticienne biélorusse et son « brasilianische waxing », je n’ai pas d’activités « ganz spontan ». Comme le local, je préviens, je m’annonce, je téléphone en amont, je vérifie mes disponibilités, je suis Termin-ator.

Au hasard, je pénètre dans une boutique décrépie mais hype (typique Berlin, ça), peuplée de coiffeuses pré pubères techno-manga. Naturellement, celle qui se propose pour me ratiboiser est une gazelle de 18 piges, la crinière épanouie, sans l’ombre d’une ridule sur son bec de lièvre. Je prends place, lui montre en soupirant mes pointes desséchées avant d’émettre dans mon allemand balbutiant le souhait d’être coupée « straight ». 

La miss obtempère et se lance dans son attaque capillaire. Blitzkrieg. Clic-clac, tondeuse. C’est merveilleux, le miroir me renvoie l’image mutine d’une beauté coquine des années 20, je manque de pleurer de joie devant un tel succès. En général, je sors de chez le coiffeur en baissant la tête. Et en bonnet. Anyway.

Vient l’histoire de la frange : au départ, ma coiffeuse n’y touche guère, se contente d’effleurer gentiment mes sourcils. Encouragée par ma nouvelle allure de danseuse au Crazy, je lui lance un « Allez-y, bon dieu ma petite, coupez plus, » aux accents militaires. Elle obéit sans broncher et taillade sec, pile sur le front. Et là, catastrophe, la ballerine sexy disparaît. Le reflet évoque davantage une sorte d’Amélie Poulain ayant abusé de LSD.  Je défaille, presque 30 ans et toujours cet airs de vierge effarouchée, entre serre-tête écossais et jupe-culotte Cyrillus. Blême, je commence à me tortiller. Elle biseaute toujours. Le méga-drame. Ces grands yeux marron, cet air de tendron et ce casque, cet inoubliable bob. Verdammt scheise !  Je pose innocemment la question à ma tortionnaire, pensant qu’à son âge et teutonne en sus, elle ne doit sûrement pas connaître.

« Vous savez, là cette frange, cela me fait penser à cette chanteuse française un peu old school… ».

« Ach doch, Mireille Matthieu ? », rétorque t-elle.

-« Vous y avez pensé, hein ? »

-« Nein, haha, ba du tout. Fou né réssemblé bas à Mireille. »

Elle ment. La hyène. Objectivement, la Frange est foirée. La France est perdue. Après m’avoir fauchée le crin, elle va me faucher le portefeuille. J’ai deux options : me terrer le restant de l’été dans ma coloc, à la merci des diktats de La Grosse. Ou assumer mon bob un peu bobo et bouter les buenos hors de leurs bars. Rhaaaaa, à l’attaque !  La Pucelle de Prenzlauer Berg…

RIDEAU DE FER

Tout au long de ce mois de novembre 2014, alors que le monde entier ne s’intéressait qu’aux 25 ans de la chute du Mur de Berlin, Bund, une association écolo schleue célébrait, elle, le quart-siècle de la « Grüne Band », avec ce slogan (à faire pleurer dans les chaumières) : « From Iron Curtain To Ribbon of Life », soit « Du rideau de fer au ruban de vie ».

La Grüne Band (la ligne verte, en français), c’est l’ancienne frontière qui séparait la République fédérale allemande de la République démocratique allemande durant la Guerre froide.

Aujourd’hui encore, elle coupe l’Allemagne en deux et serpente sur 1 400 kilomètres, de la mer Baltique à la République tchèque. Loin des miradors, des champs de mines et des clôtures métalliques, la zone de démarcation est devenue après 1989, une zone de protection environnementale inédite. Non fréquenté pendant plus de quatre décennies par des hordes de péquenauds en escapade érotico-champêtre dans le Brandebourg, ce no man’s land est devenu de facto une réserve naturelle, abritant une faune et une flore sauvage protégées. Cette ceinture écologique relie ainsi à travers le pays 160 parcs naturels, trois réserves de biosphère classées au patrimoine mondial par l’UNESCO et le parc national du Harz.

Ce n’était pourtant pas gagné. Lorsque l’on connaît les chiffres de « la krosse artillerie » mise en place pour défendre la frontière intérieure entre les deux Allemagnes, imaginer un paradis écolo relève du miracle : dans les années 1950, 1,2 million de tonnes de béton sont coulées pour créer des corridors asphaltés à travers les bois, 200 km de mur sont érigés, 800 km de fossés sont creusés, 850 tours sont installées entre deux bouleaux. Sans oublier les 1,3 million de mines terrestres posées le long des 60 000 sentiers, quadrillés par une sécurité implacable de 50 000 gardes-frontières est-allemands. On estime qu’au moins 900 personnes auraient trouvé la mort en essayant de traverser la frontière intérieure durant les années de séparation.

Si les citoyens flippaient, l’ambiance n’était pas non plus à la fête pour les Bambi ou les porcs sauvages qui ont dû changer leurs petites habitudes de migration ou d’accouplement quand ils n’avaient pas le malheur de sautiller sur une mine.

Auweïa, les patrouilles des bidasses en Trabant ont cédé place aux randonneurs en vélo ou sac-à-dos qui découvrent à la fois des panoramas splendides et des morceaux d’histoires à ciel ouvert. Exemple avec le village de Mödlareuth, surnommé le « petit Berlin ». Depuis le 16e siècle, la rivière Tannabach qui serpente paisiblement à travers le bourg, fait office de ligne de démarcation entre royaume de Bavière et de Thüringe. En 1952, le gouvernement de RDA érige un mur qui va scinder le village en deux et déchirer des dizaines de familles. Aujourd’hui encore, la bourgade d’une cinquantaine d’habitants incarne le symbole d’une Allemagne divisée avec deux codes postaux, deux préfixes téléphoniques et des dates différentes pour les vacances scolaires.

Question biotope, la Grüne Band incarne aujourd’hui un refuge précieux pour un grand nombre d’espèces rares comme le chat sauvage, la cigogne noire, la loutre et des orchidées rares (kikoo les amis de la terre !). Bien que peu connu, ce touchant exemple de reconversion, où la nature reprend ses droits sur les aléas de l’histoire, est soigneusement bichonné par les écolos comme les autorités. Le principal danger ? Les promoteurs immobiliers qui lorgnent sur ces espaces intacts rêveraient bien d’y construire des zones industrielles et les paysans locaux à fourche, qui rêveraient de se lancer dans l’extension de zones de cultures intensives.

Ce n’est pas demain la veille. Car le succès de ce modèle de re-naturation et de développement durable made in Teutonie a inspiré un projet plus large de « ceinture verte européenne » (nom de code : European Green Belt), LE premier couloir écologique en Europe, qui reliera bientôt la Finlande à la Grèce sur… les 6 800 km du tracé de l’ancien Rideau de Fer. Le mot d’ordre (au taquet) : « les frontières divisent, la nature rassemble ». Ce réseau écologique transfrontalier inédit lancé en 2004 entend soutenir des initiatives régionales de développement de la biodiversité, basées sur la conservation de la nature, tout en mettant en avant l’héritage historique commun de la région.

Anecdote amusante relevée par le docteur Kai Frobel, l’un des initiateurs du projet : même deux décennies plus tard, à la frontière entre la Bavière et la République tchèque, les chevreuils refusent toujours de franchir la frontière, comme s’ils n’avaient pas oublié les mines les clôtures électriques, les phares et les nombreux chiens des gardes-frontières.

Un peu plus à l’Est, les bambis et autres cigognes noires des plaines d’Ukraine peuvent eux se faire du mouron (et avoir le bourdon). Contexte de néo-guerre froide oblige, l’Ukraine a annoncé en juin dernier son intention de construire un mur de 2 000 bornes avec la Russie. En raison du conflit entre les deux voisins, une sympathique ligne de frontière militarisée devrait donc d’ici à trois ans séparer les deux (anciens) frères slaves. Le chantier, censé attirer les investisseurs étrangers, pourrait coûter à l’Ukraine la bagatelle de 4 milliards de dollars et sa construction prendre beaucoup plus de temps que les six mois prévus initialement par le gouvernement.

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POILS

Alors que l’été indien bat son plein et que les jupettes sont à nouveau de sortie, j’ai été interdite d’épilation par mon esthéticienne brésilienne qui s’est montrée plus inflexible qu’un dermatologue danois. Motif : j’ai trop crâmé en mer Egée. « Ta peau est trop sèche, je vais t’arracher le derme. »

Il est vrai que l’hydratation n’est pas mon fort -je suis plutôt partisane de l’imprégnation éthylique. Dans les îles grecques, j’ai eu beau me tartiner d’huile -protection 20- avec pour conséquence une explosion de mes comédons, ma peau est devenue revêche.

Nonobstant, je peine à croire celle qui extermine mes follicules pileux depuis près de trois années.

«- Je n’ai jamais entendu cette excuse pour ne pas travailler. Peux-tu me prouver ce que tu avances, manante ?

(Natürlich, maîtresse !) Elle s’exécute, fait chauffer la cire, l’applique sur ma peau, me lance un regard mi-compatissant, mi-sadique, avant d’arracher le tout. Effectivement, des lambeaux de peaux petites épluchures restent collés sur la bande. Je décide d’arrêter le massacre, me résignant à hanter la ville avec mes petits mollets velus, en tâchant de les planquer au maximum.

Un matin, le Minotaure se montre pourtant intrigué par mes jarrets. « Dis donc, tu es super bronzée ! » « Toujours, » répondis-je d’une voix flûtée, en m’empressant de cacher mes membres inférieurs sous la couette. Il faut croire que j’avais une mine suspecte parce qu’il a aussitôt examiné mes jambes, avant de me lancer : « Ach… mon betit Bambi, tu as des pattes de faon ! »

BITTE SCHON

Oui, les Allemands aussi ont une vie sexuelle. Et comme l’actualité hivernale ne m’inspire guère (Berlinale, Saint Valentin, météo pourrie…), j’ai décidé de parler de pénis, histoire de faire du clic. Je promets néanmoins à mon rédacteur en chef que je n’utiliserai dans cet article ni le mot « pute » ni le le mot « salopp ». Trop tard.

En 2011, alanguie sur un sofa dans un café berlinois, j’avais manqué de peu le rouler-bouler en découvrant dans l’hebdomadaire Fokus un portrait robot du mâle moderne teuton. Le descriptif, somme toute assez classique du Schleu « standard » donnait ceci : « âgé de 41 ans, taille d’1 mètre 79, pelage blond vénitien, marié à 30 ans, père à 35, divorcé à 42,5 ans. » Bref, rien que du très normal jusqu’à cette petite phrase, écrite discrètement en bas de page. « Les Allemands auraient ainsi en moyenne 11 érections par jour« . Une érection toutes les deux heures ? J’avais secrètement applaudi, songeant qu’une telle activité aurait dû sacrément booster les naissances dans un pays, tombées bien bas depuis la fin des Trente Glorieuses.

En fait, pas du tout. Quatre ans plus tard, je ne peux m’empêcher de constater que le taux de natalité plafonne toujours à 1,2 enfant par femme, et que cet apparent « dynamisme » n’a pas empêché l’Allemagne de devenir la capitale des « phalloplasties« .

Horreur. La news est tombée cet été, juste après la victoire de Berlin en Coupe du Monde. Depuis, les tabloïds britanniques se déchaînent sur la faiblesse des caleçons teutons, usant de titres aguicheurs tels que « Why Germany Is The Home Of Penis Enlargment ? » et ironisant sur le fait que plus d’un quart de TOUTES les opérations de « chirurgie intimes » sont pratiquées en Allemagne. Suivie dans le Top 10 par le Venezuela et l’Espagne.

En 2013, quasi 3 000 « pénoplasties » auraient ainsi été réalisées dans la Bundesrepublik Deutschland (sur environ 15 000 dans le monde). Cela fait près de 7 opérations par jour : à ce rythme d’usine, le nouveau Rocco sera très certainement fabriqué en Allemagne, véritable eldorado des micro-pénis. Les cliniques « spécialisées » se multiplient aux quatre coins des Länder, placer sa queue sur le billard devient une tendance lourde en chirurgie esthétique. Certes, les statistiques ne précisent pas la nationalité des candidats au pénis augmenté, mais 8 Allemands sur 100 000 se disent prêts à céder aux sirènes du bistouri de la biroute. Dans une nation gouvernée depuis presque une décennie par une Chancelière virile baptisée « Mutti », il semblerait que le mythe du long blond ait sacrément du plomb dans l’aile.

Alors, la faute à qui, à quoi ? La féministe en chef, outre-Rhin, Alice Schwarzer et sa cohorte de néo-bitches sur-émancipées auraient-elles castrés les Allemands ? Ou leur consommation frénétique de porno (surtout le lundi et en janvier selon la grande enquête du Stern) les auraient-elle dévitalisés ?

Bon Dieu, il est temps d’arrêter ce petit complexe d’infériorité qui dure depuis la Seconde Guerre Mondiale. Pour quelle raison les Schleus, les « meilleurs élèves » de la classe européenne, les rois de l’économie, les champions du monde de football 2014 ont-ils un tel coup de mou du bout ?

Certes, le goût national pour la Wurst pourrait expliquer ce boom. Le quotidien de Londres, The Telegraph avance lui une explication plus-que-plausible : « la réponse tient à l’alliance explosive entre pornographie, pragmatisme allemand et à l’excellence de leurs technologies. » On ne plaisante pas avec la Deutsche Qualität, et les chirurgiens locaux sont devenus de véritables maîtres Jedi de la Verge Artificielle. Le Deutschen Zentrum für Urologie und Phalloplastische Chirurgie promet par exemple d’augmenter la longueur du pénis de 6 cm et sa circonférence de 3 cm, pour la modique somme de 9 600 euros.

Devant l’afflux des demandes, le Centre a même ouvert des filiales en Italie, en France et en Espagne, et le « tourisme du gourdin » explose. Si le business est juteux (pardon), les médecins précisent qu’il ne faut pas confondre « l’allongement » et le « grossissement » . Même si les cliniques outre Rhin ont tendance à proposer aux patients complexés les deux options, dans un pack ‘komplett’ sous anesthésie générale ! L’allongement du pénis consiste à couper le ligament suspenseur de la verge, ce qui permet une amélioration brinzibalement « optique ». Quant à l’élargissement, elle est réalisée avec de la graisse directement issue de la bedaine, réinjectée dans le corps caverneux. Miam.

En attendant la relève et sans aucune transition, il faut savoir que les enfants allemands sont sensibilisés très tôt aux grandeurs et misères des petits, comme des grands zizis. Des « stages éducatifs » au sexe sont proposés aux écoliers dès le primaire. Lors d’ateliers « pédagogiques », ils apprennent notamment que la taille n’est pas TOUT (hopefully), comment utiliser une capote à 10 ans et demi, quelle est la meilleure position pour jouir, quelles méthodes contraceptives utiliser ainsi que des mots comme « frigidité » ou « éjaculation précoce ». Comme le rappelle Le Point, ces cours d’éducation sexuelle un brin ‘spacy’ et qui ne laissent plus rien au « hasard » sont désormais menacés : des « parents inquiets », encouragés par des organisations un brin cathos, souhaitent désormais les interdire.

LE TRUC EN -ITZ

Au rayon des récentes hontes made in Teutonie, on connaissait le sieur Lubitz, co-pilote kamikaze de la GermanWings, il y aura désormais le bled de Tröglitz. Tröglitz est une bourgade sans histoires en Sachsen-Anhalt, ex-Allemagne de l’Est : 2 700 habitants, ses nains de jardins, ses petites routes cahotantes et le mémorial dédié aux morts de son « KZ » (camp de concentration) dans la campagne environnante. La fête, quoi.

Dans la nuit du samedi 4 avril, une bande de mongolitos a incendié le foyer qui devait accueillir une quarantaine de réfugiés en mai prochain. Dans un village aussi petit que Tröglitz, on aurait pu imaginer que retrouver les pyromanes serait un putain de Kinderspiel (jeu d’enfants). Pas du tout. La police a passé le week end de Pâques à faire du porte-à-porte pour retrouver les coupables. Chou blanc. Elle a fini par promettre 20 000 euros à qui dénoncerait les auteurs de l’incendie criminel. Sans succès, pour l’instant.

En mars dernier, le maire CDU de Tröglitz, Markus Nierth, a dû démissionner face aux menaces perpétrées contre lui et sa famille par des militants d’extrême-droite. Nierth a été victime de pressions parce qu’il voulait accueillir des réfugiés dans le village. Depuis janvier 2015, en réponse à la solidarité et à l’engagement civil de leur maire, les brutes épaisses du NPD (le parti néo-nazi) organisaient chaque dimanche des « petites balades« . Ils protestaient notamment contre le risque représenté par « l’invasion d’immigrés en Allemagne » entre « le bruit, la pollution (sic), les délits et trafics en tous genres« .

Outre-Rhin, le scandale enfle, les médias jouent les atterrés, les politiques les étonnés, mais Reiner Haseloff, ministre du Land de Sachsen-Anhalt, évoque, lui, un problème de xénophobie sur l’ensemble du territoire fédéral. « Tröglitz est partout en Allemagne » a-t-il ainsi mis en garde.

En 2014, il y aurait eu en ex-RDA près de 80 manifestations d’opposants à la constructions de lieux d’accueil pour immigrés. Exemple à Bautzen (une région que l’on appelle en riant « Tal-des-Ahnungslosen« , la « vallée des débiles » parce qu’elle est profondément enclavée, tout contre les frontières de la République tchèque et de la Pologne) : à l’automne, une manifestation anti-immigrés a été organisée et soutenue par la branche teenager du NPD, alias les ‘Jeunes National Démocrates’. Non mais allô quoi ? On croit rêver : bientôt ils vont mettre leurs petites chemises marrons et défiler le poing en l’air ?

Entre tags de croix gammées, destructions volontaires et incendies criminels, en 2014, la police allemande a recensé 162 actes xénophobes contre des lieux accueillant des réfugiés, un chiffre qui a été multiplié par six en deux ans. 24 saccages en 2012, 58 en 2013 et 162 en 2014 toujours selon les statistiques du Bundeskriminalamt (BKA). Même chose avec les violences physiques ou verbales, liées à l’extrême-droite qui ont explosé ces deux dernières années. Total swag ce 1933 revival !

Cette bonne flambée raciste est consécutive au boom de l’immigration outre-Rhin : l’Allemagne, qui gagne péniblement ses jalons de société « multi-kulti », est devenue en 2013 le premier pays d’accueil en Europe avec un solde migratoire positif de quelque 430 000 arrivants. Ce chiffre, en hausse de 13,5 % sur un an, était inédit depuis 1993. L’Office fédéral des statistiques s’attend à ce qu’il dépasse les 470.000 en 2014.

La majorité des immigrants (58%) sont des citoyens européens du Sud ou de l’Est (Polonais, Grecs, Espagnols) fuyant la crise économique. Le reste sont des demandeurs d’asile de Syrie ou d’Afrique, chassés par la guerre.

Chacun ici, se souvient de la flambée de violence xénophobe d’une population déclassée au lendemain de la réunification, avec les émeutes racistes de Rostock en 1992.

Mais enfin, bon dieu, l’Allemagne est aujourd’hui l’économie la plus prospère du Vieux continent avec un taux de chômage à faire pâlir les Français (ja wohl, 4,8%), des exportations qui cartonnent, une croissance stable. Alors diable, qu’est-ce qui se passe ? L’éclosion, durant cet automne, de mouvements de protestation aux noms de villages-vacances sur la Costa del Sol traduit pourtant un tout autre climat social, bien loin du « Wirstchaftwunder 2.0 » (miracle économique 2.0).

« Il y a trop d’étrangers, les immigrés profitent bien de notre système » ou « Hitler était ok, les Juifs ont trop de pouvoir » : le discours salement xénophobe se libère et les néo-nazis se décomplexent.

Que ce soit Pegida (les Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident), Megida (Magdebourg contre l’islamisation de l’Allemagne), Legida (Leipzig contre l’islamisation de l’Allemagne), Bärgida (Berlin blablabla), Bagida (Bavière lalalala) ou Sügida (Südthuringen gnagnagna)…les mouvements anti-islam poussent comme des champignons sur les réseaux sociaux, avec leurs drapeaux Schleu et l’interdiction de parler à la « lügenpresse », les « médias menteurs ».

Après sa scission interne en février, Pegida, que tout le monde pensait atomisé par le scandale de son leader Lutz Bachmann déguisé en Adolf H sur sa page Facebook, a repris du service. Tous les lundis, les « Montagsdemo » sont donc ré-organisées à Dresde.

La frénésie médiatique s’est tarie, néanmoins les participants sont de retour, avec leurs bougies et leur silence, vraiment flippant. L’ancienne égérie, la blonde peroxydée+sourcils Garbo, Kathrin Oertel, qui avait déserté la tête de Pegida suite à des « menaces islamistes« , juge elle-même que le mouvement s’est « radicalisé« . Dans une interview au Tagespiegel, l’ex-diva Pegida déplore que la mouvance accueille de plus en plus « d’extrémistes d’extrême-droite« .

Lundi prochain, le 13 avril, l’apôtre anti-islam et chef du parti populiste néerlandais PVV, le blondinet Geert Wilders, est attendu à Dresde pour parler à la plèbe. Le mouvement se cherche un leader et des relais en Europe avant, probablement, d’aller bousculer l’échiquier politique allemand. Entre le Front National, Aube Dorée ou le Jobbik hongrois, les exemples ne manquent pas.

LE FITNESS

C’est parce que j’ai été confrontée à une authentique psychopathe (au club de sport) que j’ai ENFIN compris que je n’étais pas atteinte de troubles bipolaires.

Mazel tov !

Oui, j’admets que j’ai toujours eu une petite tendance aux humeurs, aux changement d’avis, une versatilité prononcée que j’avais jusqu’alors mis le compte de mon génie mes hormones. Ainsi une phrase comme « Je veux un chien » prononcée d’une voix émerveillée peut se transformer quelques heures plus tard en « ca pue les clébs ! » pour finir en rire sardonique « peut-être je pourrais manger un dogue allemand ce soir hahaha ? » L’astre lumineux qui partage ma vie me traite lui-même régulièrement de « bipolaire » -quand je ne suis pas d’accord avec lui (il est « PN » pour pervers narcissique)

Bref. J’ai rencontré une folle dans les vestiaires du Women fitness de l’Alexanderplatz. Je précise que ces derniers mois, j’ai pondu un livre qui va bientôt être publié (d’où mon absence de ce blog).

Or, la seule façon de ne pas devenir tarée ou obèse quand on est assis huit heures par jour seul devant son écran -parfois pour seulement changer une virgule- c’est de compenser son hypertrophie du cerveau par de la gonflette de cuissot.

Il y a quinze jours, après mes exercices musculaires, j’émerge du sauna finlandais tel Rambo, visage boursouflé et cheveux plaqués. Entre application de crème et palper-rouler de cellulite, je commence à papoter avec une sympathique lesbienne Ossi qui me raconte sa vie sexuelle débridée à New York, où elle était partie s’installer juste après la chute du Mur.

Surgit alors une gazelle à la coupe afro, genre 1m75 de minceur et de dents étincelantes qui s’immisce dans notre conversation. Sans aucune transition, le sosie de Naomi Campbell nous lance qu’elle est âgée de… 47 ans. « Pour une quinqua ménopausée, elle a l’air plus fraîche qu’une rose trémière. Et ‘naturelle’ en plus« , je me dis en la détaillant, à la recherche de points de suture.

– « Wahou, 47 ans, j’aurais dit que t’en avais 25 ! » je finis par m’exclamer, bonne joueuse. « Quelle chance tu as, c’est génétique, non?« 

« – Ma mère est morte d’un infarctus à 40 ans, » qu’elle répond, me glissant un oeil noir.

Du coup, Lesbi Ossi avoue qu’elle en a 42 et moi, je lance mes 33 printemps à la cantonade d’une voix flûtée, convaincue de remporter la compétition de la plus jeune personne présente dans la pièce.

« – C’est pas possible« , reprend Naomi, en me fixant.

« – Quoi ?« 

« – Que tu aies 33 ans. Tu as vu tes rides autour des yeux ? C’est terrible, » réplique t-elle, d’un ton sans appel.

– Non, non, je t’assure j’ai bien 33 ans, comme Jésus avant qu’il soit cloué sur sa croix », je rigole.

– Tu as des sacrées cernes sous les yeux« , insiste t-elle. « Des valises. Tu dors mal en ce moment ?« 

« – Oui, j’ai des cernes« , je confirme, tentant parallèlement de débusquer un défaut massif sur sa tronche de top modèle. « C’est familial : ma soeur a des cernes, mes parents ont des cernes, c’est la vie (en français) » En même temps, je fais rugir le sèche cheveux puissance maximale, en rejetant la tête en arrière pour l’impressionner, comme si j’avais une crinière de lionne (je suis presque chauve).

Derrière mon dos, j’entends Lesbi Ossi chuchoter, en confirmant à Naomi « oui, oui, elle a toujours l’air fatigué, je croyais qu’elle profitait bien de la vie berlinoise, la Französin ! » (rire gras) Je ne leur précise pas que la « fête » chez moi, c’est quand je mate l’Amour est dans le pré en streaming, avec un litron de rouge.

-« No offense, but I thought you were 40, like really!« , reprend Naomi, cette fois en anglais, comme si elle descendait de son podium.

40 ans ? MOI, JE FAIS 40 ANS ?

Je suis pétrifiée par la violence de l’attaque. Elle ajoute, mielleuse : « Mais peut-être tu as beaucoup trop de responsabilités ? Tu penses TROP, non ?« , souffle t-elle, en lissant sa chevelure jais de ses ongles manucurés.

J’aimerais ricaner en lui lançant un souverain « C’est possible. Toi pas, si ? » Je n’ose pas (je suis trop bien élevée). Je réponds bêtement au premier degré que je ne me lève jamais avant d’avoir dormi au moins 9 heures et que je travaille comme « freelance » (chacun sait que les freelance passent leurs journées en pyjama de soie, alanguis sur un sofa en mangeant des raisins).

Une gamine en micro-short pailleté se mêle à notre groupe de rombières et me glisse en tapotant ses orbites d’une voix d’institutrice : « Ma mère m’a toujours conseillé une crème spécial contour de l’oeil, ça marche super bien!« 

– T’as quel âge, darling ? » glisse Naomi.

– 16 ans. » Je crois que c’est le clou de l’humiliation.

Naomi me regarde à nouveau de très près comme un insecte bizarre, je suis paralysée. « Fais quelque chose« , dit-elle. « Du botox peut-être ?« 

Comme j’ai toujours vanté la solidarité féminine (« mais non, t’es pas grosse ! » à mes copines chubby), je suis choquée par la violence de cette exécution publique. Cette hyène va me déchiqueter l’ego. Je sais que les moeufs sont généralement fourbes et que les reines du « bitchage » se livrent à leurs commentaires perfides, de préférence discrètement et dans un coin. Nos guerres sont traditionnellement hypocrites, nos rivalités masquées. Or, là, cette pute Naomi m’offre une agression frontale et gratuite. Je réalise que je ne suis pas du tout préparée à la guerre éclair.

Je cherche des répliques fulgurantes mais mon cerveau est ramolli par mes nouvelles tendances haltérophiles. La dame à côté qui enfile ses leggings voit que je suis sur le point de renifler. Elle me fait un clin d’oeil en se rhabillant et puis elle jette d’une grosse voix gentille : « allons, allons, je trouve que vous êtes toutes les deux splendides. Ach, aber ich bin TROP KROSSE. »

« Si tu ne peux pas lutter, fuis ou couche toi », m’a un jour conseillé mon ami Shamil, champion de MMA (mixed martial art). Alors, je ricane nerveusement, remballe mes affaires et dégage le plus vite possible pour échapper au regard sabre laser de Naomi.

Une fois rentrée chez moi, je commence à bader grave. Evidemment après avoir raconté l’histoire à tout mon quartier, je me contemple dans le miroir, en me tirant la peau (j’hésite à sortir avec du scotch sur les tempes). Je parcoure des forums « spécial poches », où minou54 et chaton_mignon se refilent des adresses où se procurer en clandestin la mythique pommade Préparation H (spéciale hémorroïdes très utilisée parait-il par les maquilleurs lors des défilés de haute couture). Je whatsappe ma frangine en lui demandant si je devrais me faire opérer. « J’ai peur que le chirurgien te rate » qu’elle répond, sur un ton sans appel.

– Tu pourrais faire mon avocat, me défendre contre le chirurgien et choper une grosse indemnité ? Comme ça, je pourrais financer mes reportages ?

– Non. T’as pas autre chose à foutre que penser à tes cernes ? » (Elle travaille beaucoup)

Moi, je file sur Google image regarder des « blépharoplasties » ratées. Je médite.

Pourquoi les femmes sont-elles si sensibles aux remarques sur leur image ? Pourquoi les femmes sont-elles des salopes entre elles ? Pourquoi après des décennies de féminisme, la pression de l’apparence reste aussi forte ? Combien coûte un lifting ? Est-ce que l’acide hyaluronique en vente sur Groupon vaut le coup ?

Je me dis que si j’avais un pénis, tout irait mieux : je jouerai à Call of Duty en poussant des grognements, je serais CONTENT la plupart du temps, je ne dépendrais pas du miroir mais de mes avoirs. Je me goinfre de saucisson. Et puis j’oublie.

Aujourd’hui, j’ai revu ma tortionnaire, toujours dans les vestiaires du Fitness club (mode no life). Naomi est arrivée en se dandinant et en chantant un air d’opéra à tue-tête, a envoyé des baisers dans l’air au mur, pendant que les élèves du cours de yoga se retournaient sur son passage, en tapotant leur index sur le crâne.

Quand elle m’aperçoit, Naomi baisse brusquement la tête et se met à courir pour se cacher dans le recoin coiffage.

Il faut dire que je suis remontée à bloc. Je suis prête à la pendre à un croc de boucher pour le combat. En cas d’attaque sournoise, j’ai préparé ma réplique TOUTE la semaine : « je vis moi, je fume, je bois, je pleure, je ris, je râle, je suis une vraie femme française moi (connasse)« . J’arrive la tête haute dans son périmètre, face aux trois miroirs, pour me pomponner.

« – Ton pantalon est soooo nice ! » jette t-elle, d’une voix blanche, en évitant mon regard.

Je me maquille et commence à siffloter entre mes dents en dodelinant de la tête (quand je commence à « composer » de la musique, souvent ça se finit en boucherie). Je finis de me coiffer quand elle revient à la charge. Elle semble subitement se souvenir de son petit sketch de catin et se jette sur moi avec un éclat de rire cristallin : « Oh, mais….c’est…toi ! Tu es superbe aujourd’hui ! Qu’est-ce que tu as fait ? », s’écrie t-elle, visiblement ravie.

Je-ne-dois-pas-me-laisser-destabiliser. Je passe sous silence le fait que ma peau est probablement plus tendue (grâce à la crise de boulimie consécutive à sa remarque) et que l’arrivée des beaux jours m’ont conduit tout droit sur ma terrasse, en mode bronzette avec ma corolle en alu.

Je l’ignore superbement, elle part d’un rire de gorge avant de m’empoigner fermement et me chuchote à l’oreille : « mais tu es tellement belle ! Have a nice day baby ! »

La vérité, cette bitch m’a tuer.

LE SUD

Quand on vit en Allemagne, l’Italie, comme n’importe quel pays situé en dessous de la Suisse, évoque une sorte de paradis perdu, un royaume béni des dieux où les habitants en toges, alanguis sur des terrasses à siroter leur Spritz, vous glissent des sourires lubriques accompagnés de « ciao ragazza » sonores. On y déguste des pastas sublimes sous le doux soleil en regardant langoureusement la mer scintiller à l’horizon.

Ceci n’est que partiellement vrai.

Je suis partie quelques jours EN TRAIN -pour éviter la grève des contrôleurs aériens qui m’avait coûté mon dernier séjour à Naples. Mon kif ? Jouer les Anna Karénine neurasthénique, engoncée dans ses fourrures et regardant mélancoliquement le défilé des Alpes pendant des heures.

Je descendais chercher l’été en Ligurie, autant vous dire que j’ai pris pour cher.

Il a flotté non stop et au retour en guise de cerise sur le gateau, j’ai eu droit à la grève générale de la Deutsche Bahn. J’avais emporté mon bikini, j’ai dû « emprunter » un parapluie (en Italie) et me goinfrer tel un goret pour compenser un brin la DECEPTION MONUMENTALE de ces vacances.

Excepté Gênes la Superbe, énorme ville portuaire entre palazzos splendides et petites ruelles coupe-gorge qui m’a en-chan-tée, j’ai trouvé le Nord de l’Italie un brin vieillissante. Une belle endormie, sentant le pipi et la naphtaline. J’ai déjeûné dans des salons de thé très chic où de dignes personnes habillées avec goût venaient savourer leur croissant et espresso dominical, après la messe. J’ai contemplé des boutiques de tailleurs pour dames aux vitrines et vendeuses figées dans les années 80.

Certes, il reste bien quelques « bamboccione » blottis au chaud chez la mama mais la majorité de la jeunesse ritale a foutu le camp, échapper aux scandales de l’ère Berlusconi et à une économie en récession. Le chômage touche un jeune sur trois et les moins de 40 ans représentent un expatrié sur deux. « Il n’y a pas d’avenir en Italie« , m’a répété mon cher ami Jules, originaire de Bologne et qui vit depuis dix ans en France. Contrairement aux vagues d’émigrations du 20e siècle, qui concernaient en priorité les régions pauvres et agricoles du sud, ce sont cette fois les Italiens originaires du nord industriel de la péninsule qui se cassent. Basta.

Quant à la riviera, elle n’a pas bougé d’un cil depuis les bains de mer des rombières du début du siècle : immuable et superbement décadente. La côte entre Camogli et Portofino est envahie de yachts, de touristes friqués qui font de leur mieux pour éviter le ballet des migrants clandestins. Entre les Porsche et la plage slaloment des dizaines d’Africains aux aguets qui vendent à la sauvette des bracelets multicolores et des lunettes Gucci. S’empressant de remballer et de déguerpir dès qu’ils aperçoivent les signore carabinieris.

D’abord contents d’être passés vivants de l’autre côté de la Méditerranée, comme ce Sénégalais qui criait « ciao bella » et s’est mis à parler en français après 5 minutes, ils déchantent vite face à un eldorado qui prend des airs de prison dorée. Lui était coincé depuis quatre ans dans un centre d’hébergement, privé d’emploi le temps que sa demande d’asile soit examinée par des autorités visiblement débordées. Rêvant le soir non pas de « dolce » mais de « deutsche vita ».

POLITIK

Sex is politic sauf peut-être outre-Rhin où le potentiel rouler-bouler des dirigeants flirte souvent avec le néant. Comparé à l’appétit pathologique de DSK pour les soubrettes, à la double vie de Mitterrand ou aux cabrioles « 5 minutes douche comprise » de Chichi, les potins croustillants sont, semble t-il, rares dans la vie politique schleue, dominée depuis presque une décennie par une Chancelière que MÊME ses compatriotes appellent ‘Mutti’ (Freud aurait adoré).

Je tiens à préciser que depuis le CHOC intersidéral de la publication de photos volées d’elle :

  1. à 20 ans, batifolant insouciante et nue sur une plage FKK (nudiste) de la mer Baltique
  2. vêtue d’une robe de soirée au décolleté de profundis pour une représentation d’opéra à Bayreuth,

on n’a plus jamais vu Madame Merkel autrement qu’en mère supérieure (tailleur-pantalon monochrome, boutonné jusqu’au cou).

Moralité luthérienne ou pulsions d’amibes ?

Force est de constater que les Teutons se montrent souvent CHALOUX de la rapidité des Français à placer le mot « bitte » dans une discussion, voire à ergoter sans fin sur la vie privée de leurs dirigeants. On pourrait croire qu’en Allemagne, les turpitudes amoureuses et autres liaisons dangereuses se déroulent sous le manteau. Ou alors CHAMAIS ? Détrompez-vous ! Votre rombière dévouée vous a concocté, en exclusivité, trois petites anecdotes de boudoirs qui racontent les ombres du pouvoir allemand.

LA BETTENCOURT TEUTONNE

« La cougar la plus riche d’Allemagne » qui se retrouve piégée par son gigolo a fait les gros titres en 2009. Suzanne Klatter, héritière de la dynastie BMW, une multi-milliardaire mariée et mère de trois enfants, se retrouve prisonnière d’un odieux chantage perpétré par son ex-amant, un bellâtre suisse, un brin plus jeune.
Menaçant de révéler leurs ébats et de publier des photos intimes, il exige (et empoche) secrètement de sa victime près de 7 millions d’euros. La vengeance est un plat qui se mange froid : le bougre, dont ce n’était pas la première affaire d’escroquerie sur oreiller, a depuis pris 6 ans de prison.

LE SEITENSPRUNG DU CHANCELIER

Helmut Schmidt, l’ancien Chancelier et désormais écrivain nonagénaire en cigare et Rollator, a sorti à l’hiver 2015 son autobiographie dans laquelle il confesse avoir entretenu une « affäre » durant son mariage pourtant jugé « modèle » (68 ans de noces avec sa « Loki », décédée d’un cancer en 2010).
Le « seitensprung » (adultère, ou littéralement « saut de côté ») de Schmidt a fait le tour des médias schleus avec cette punchline pudique: « dans les années 60 ou 70, j’ai eu une relation avec une autre femme. » Le bon Helmut, 93 ans, a entre temps présenté sa nouvelle compagne.

L’EMPIRE DU GLAUQUE

Dans le cadre d’une enquête mondiale sur un vaste réseau pédopornographique, ce député allemand, étoile montante du parti social-démocrate (SPD), a été accusé d’avoir visionné sur Internet des milliers d’images de mineurs nus. Son ordinateur a été confisqué, l’affaire est passée en justice et la carrière politique d’Edathy brisée net. Mais c’est toute la classe politique allemande, accusée de l’avoir couvert, qui a été éclaboussée par le scandale. Début mars, les poursuites contre Edathy ont été classées sans suite par un juge, en échange du versement 5 000 euros à une organisation de protection de l’enfance.

Last but not least, puisque je sens que vous adorez ces petites révélations horizontales, je vous offre DAS rumeur du moment -après le triste divorce des Schröder (l’ancien Chancelier à l’origine de l’Agenda 2010 et des réformes musclées qui ont fait de l’Allemagne « le meilleur élève économique » du Vieux Continent). On parle actuellement beaucoup du love come back des Wulff. Vous n’avez pas la moindre idée de ces personnes au nom…. d’aboiement canin ? Hé bien, sachez-le bande d’ignares, Christian Wulff et sa Bettina ont longtemps incarné LE couple de rêve au royaume des « Polit-Promis », alias les célébrités politiques allemandes.

Christian Wulff a été le plus « bref » président fédéral allemand entre 2010 et 2012, une distinction honorifique équivalent à celui de la Reine d’Angleterre qui lui a valu d’agiter les moignons lors de cérémonies officielles et de vider des flûtes de Champomy lors des pinces-fesses du Gotha. Ach, on ne lui demande pas grand-chose, au Président teuton. Son job, c’est d’être moralement nickel chrome, d’afficher une probité irréprochable, de représenter dignement le pays (de l’Holocauste et de la Stasi, pardon).

Un an avant d’arriver au Château (la meringue perchée sur la Spree qui lui sert de demeure officielle), Christian, un quinqua conservateur en pleine crise hormonale, quitte femme et enfants pour convoler avec sa nouvelle flamme, la blonde oblongue Bettina, ancienne attachée de presse et mère célibataire (et 20 ans plus jeune). A 36 ans, Bettina devient donc la plus jeune première dame de l’histoire du pays.

Jolie, lookée, sportive et surtout tatouée, elle fait tiquer les mégères bavaroises et les électeurs old school. Avec ses tenues glamour et son sourire ravageur, Betti fait souffler un vent de modernité et transforme l’image de son époux, jusqu’alors un cadre bon teint et un peu terne de la CDU.

Las, adieu, veaux, vaches et cochons ! En 2012, après avoir trinqué avec Obama et tous les grands de ce monde et déclaré que « l’islam fait partie de l’Allemagne« , Christian Wulff est poussé à la porte. Il est accusé de corruption. Je rappelle que dans la très rigide Allemagne, pomper sa thèse d’université peut coûter une carrière politique. Le nobliau bavarois en culotte de peau, Karl von Guttenberg, ex-poulain de Merkel atomisé par une banale histoire de plagiat, peut en témoigner.

Soupçonné d’avoir profité d’un crédit à taux préférentiel pour acheter sa maison, Wulff aurait ensuite tenté de faire pression sur le rédacteur en chef du Bild Zeitung afin d’empêcher la publication d’un article à son encontre. Pas de quoi fouetter un chat, mais les langues se délient et Christian Wulff se retrouve acculé pour abus de biens sociaux et inculpé en justice. Ployant sous le poids du scandale, il démissionne.

Du coup, son épouse 37°2, Betti est également jetée en pâture aux hyènes : son passé est fouillé intégralement, certains l’accusent d’être une garce arriviste, d’autres vont jusqu’à affirmer qu’elle est une ancienne prostituée du quartier rouge de Hambourg, ayant rencontré Wulff lors d’une partie fine.

Moins de sept mois après la disgrâce de son mari, atteinte du syndrome Rottweiler, Bettina publie son autobiographie sur son expérience de Première Dame, « Derrière le Protocole ». Les critiques sont unanimes, l’ouvrage est une daube, qualifiée par le Zeit de « punition pour toutes les commèresqui traîne la plus haute fonction gouvernementale allemande dans le trivial ». Evidemment, le brûlot devient un best-seller et les Wulff se séparent un an plus tard, en 2013. Rideau avant DAS coup de théâtre.

Aujourd’hui, le magazine people Bunte publie des paparazzades des dernières roucoulades « sooo romantik » en Italie des Wulff. Betti et Christian se seraient retrouvés, prêts à se donner une nouvelle chance. Et comme l’amour ne va pas sans chose publique, ces réconciliations pourraient signer le come back politique de l’ancien président déchu prédit déjà le Bild.

REFUGIES

‘Die Toten kommen’. ARGH. C’est la petite phrase de ce mois de juin à Berlin, placardée sur des affiches aux quatre coins de la ville, relayée par les réseaux sociaux, les médias locaux ou cette vidéo.

Elle signifie, « les morts arrivent ». Un titre bien flippant pour cette action artistique coup de poing, lancée par le Zentrum für politische Schönheit (ZPS), alias le ‘Centre pour la beauté politique’.

« Plus question de laisser les migrants morts en Méditerranée pourrir dans des chambres froides ou des sacs poubelle. Nous voulons les rapatrier au cœur de l’Europe, » ont déclaré les membres de ce collectif de théâtre radical qui n’y vont pas par quatre chemins. Leur objectif : ramener les victimes de l’immigration clandestine et les inhumer dans un cimetière-mémorial créé de toutes pièces devant la Bundeskanzleramt.

Sous les fenêtres d’Angela Merkel donc. Je vous entends déjà pousser de petits cris d’orfraie. Continuez à lire.

Dimanche 21 juin, sacrée « journée mondiale des réfugiés », les activistes du ZPS organisent une grande marche dans les rues de la capitale allemande. Cette semaine, les corps de clandestins décédés en Italie ou un Grèce, devraient recevoir une dernière demeure digne de ce nom : être enterrés dans des cimetières berlinois lors de cérémonies de recueillement, dont les lieux exacts et dates sont pour l’instant tenus secrets. Und Sonntag, après la démo et à coups de tractopelle, le ZPS va installer un mémorial géant devant le jardin de la Chancellerie, une série de tombes blanches en hommage au « migrant inconnu ».

Le week-end du solstice d’été 2015 risque de rester coincé en travers de la gorge de la Chancelière Playmobil. Mutti, qui organise d’ailleurs une conférence internationale sur le sort des réfugiés syriens au même moment, va-t-elle apprécier le spectacle ?

Le collectif artistique ZPS explique la genèse de sa nouvelle « grosse aktion », financée en partie par une campagne de crowdfunding, au quotidien Sueddeutsche Zeitung : « En Sicile, terre d’accueil de milliers de réfugiés, les activistes du Centre ont avec l’accord des familles et la participation des imams et prêtres locaux, exhumé les cadavres de ces disparus en mer, après les avoir récupérés dans des fosses communes, dans des sacs poubelles ou des chambres froides. Afin d’organiser pour ces victimes sans nom et sans visages des funérailles dignes de ce nom, ces restes ont été envoyés en Allemagne. Les cadavres sont aujourd’hui en route. »

Die Toten kommen n’est pas la première action du Centre pour la beauté politique, né en 2010. Sur son site Internet, ses membres revendiquent un « humanisme agressif », aspirent à « la beauté morale, la poésie politique et frapper les consciences ».

En novembre dernier, lors des célébrations des 25 ans de la chute du Mur, ils avaient déjà démonté des croix d’hommage aux morts du Mur pour en faire des mémorials dédiés aux victimes du « nouveau rideau de fer » : ces clandestins noyés aux portes de l’Europe, encore.

Le collectif auto-proclamé « incubateur le plus innovant de nouvelles formes d’action théâtrales » alterne performances, actions et usage des réseaux sociaux. Un poil branlette, très berlinois, dans la droite lignée du théâtre d’avant-garde de la Volksbühne et de son engagement politique, parfois violent et sans compromis (avec beaucoup de pipi-caca ou des jolis pénis nus sur scène).

Malgré leur côté « politically correct« , force est d’admettre que les Allemands sont non seulement pionniers mais qu’ils excellent dans cette mouvance du théâtre radical. En 2000, l’enfant terrible, le regretté Christoph Schlingensief (décédé en 2010 à 49 ans) avait déjà monté un spectacle de théâtre interactif à Berlin où il mettait en scène des demandeurs d’asile. Le public était invité à décider des expulsions à prononcer : qui et vers quel pays.

Cette fois-ci, peu importe les frontières entre fiction et réalité. Die Toten kommen est une action qui dérange, et c’est tout ce qui compte. « Krass » comme on dit en allemand. Un choc. Dans son clip choc, les activistes entendent « présenter sous les yeux de l’opinion publique européenne le résultat d’un massacre bureaucratique. »Et rendre un peu de dignité à ces migrants qui sont morts du rêve qui devait justement les sauver : l’exil en Europe.

« Die Toten kommen » est une salutaire piqure de rappel pour nous tous. Replaçant une réalité bien glauque juste sous nos yeux. Peut-être parce que ces naufrages, ces rafiots qui coulent semaine après semaine, sont devenus une routine. Les centres d’accueil en Italie et en Grèce sont débordés, malgré la bonne volonté des habitants du Sud et leur générosité. Et nous restons loin, comme blasés, anesthésiés.

Combien de morts aux portes de l’Europe ? Depuis le début de l’année 2015, plus de 40 400 immigrés clandestins ont débarqué en Italie, et 1 770 hommes, femmes et enfants sont morts ou ont disparu en tentant la traversée, selon le décompte de l’Organisation internationale pour les migrations.

C’est trente fois plus qu’en 2014. Ce ne sont que des chiffres. Au-delà des statistiques, il y a cette insupportable question : que faisons-nous de leurs cadavres ? Il n’existe pas d’enterrement ni de procédure officielle. On ne sait rien sur eux et on veut en savoir le moins possible. N’est-ce pas la manière de traiter ses morts qui témoigne du degré d’humanité d’une société ?

Nos pays de l’Union européenne qui sont libres, en paix et plus ou moins riches, mettent un point d’honneur à respecter les droits de l’homme. Mais à quel prix et avec quelle violence notre paix et notre prospérité sont-ils défendus ?

Des cadavres gonflés dans des sacs poubelles ? Entreposés dans des frigos réfrigérés, des morgues de fortunes ou jetés à la hâte dans des fosses communes ?

Sur la scène politique, le torchon brûle déjà et la zizanie a commencé entre les Vingt Huit. A Vintimille, la France ne veut pas ouvrir ses frontières, l’Italie se sent trahie, et le fougueux Matteo Renzi a d’ores et déjà menacé ses acolytes européens d’un plan B en cas de « non répartition équitable » de l’afflux de migrants entre pays européens.

Dimanche 21 juin, à Berlin, en Sicile ou en Grèce, rappelez-vous, c’est l’été mais aussi la journée mondiale des réfugiés. Avec des sacs poubelles sous nos fenêtres.

VOYAGES

Petit coquin de lecteur, quelle joie de te retrouver en cette rentrée ! J’ai pas mal voyagé ces derniers mois, ce qui explique mon absence du blog : j’ai ainsi beaucoup pris l’avion, ce qui m’a permis à la fois de soigner ma phobie des airs  (de trois lexo+choléra, je suis passée à de petits couinements d’excitation, le nez collé au hublot lors du décollage), tout en collectant impressions et visions de « projets » multiples ( indeed, je n’ai rien branlé).

Comme je plane toujours en « book blues », ce qui freine un brin mes envolées littéraires, je vais te raconter mon été sous forme de gallerie-photo « d’émotions brutes » (dixit mon mec, photographe quand il évoque son art.)

En août, je suis partie pour deux virées le long de la frontière avec Kaliningrad, puis aux quatre coins de la Lituanie : des journées GI Joe, entourée de sémillants militaires aux culs moulés dans leurs uniformes, du tank cahotant, des pierogis en pagaille, de l’aventure bref, tous les ingrédients étaient réunis pour une enquête néo-guerre froide du tonnerre dont je reparlerai très bientôt.

Cap ensuite sur la Grèce (ou plutôt la « graisse » au vu de mes mollets), où l’Astre qui partage mes Nuits et moi-même n’avons croisé fin septembre aucun canot pneumatique, ni enfant mort sur les plages. Pardon.

Trois semaines durant, j’ai écumé, émerveillée et déjà conquise les magies du Péloponnèse : du verdoyant golfe de Méssénie au Magne désertique, en passant par le point le plus au Sud de l’Europe, le port sauvage de Porto Kagio (« l’entrée du royaume d’Hadès » selon la mythologie), avant de finalement se détendre dans le le lagon d’Elafonissos, musarder dans la cité antique de Naplie et enfin rejoindre la capitale Athènes.

Criques désertes, eau cristalline, températures caniculaires, plages de sable fin sur laquelle je me suis roulée avec bonheur, enduite d’huile de bronzage (je ne nage pas, la mer m’angoisse) : l’atmosphère a été propice aux batifolages aquatiques, comme à la relaxation et je me suis sentie revivre, telle une déesse antique en bikini ( le visage boursouflé par une crise acnéïque, consécutive à l’absorption de « frites maison » à tous les repas.)

Nulle question de se se faire un trip archéologique ou culturel, le seul objectif de ma journée se résumait à trouver la « bitch des beach » (traduction : la meilleure plage), voire éviter l’intoxication alimentaire (en mode digital detox, sans Tripadvisor donc)

Comme Bild le conseillait à ses ressortissants en vadrouille dans la région, l’Astre a choisi de ne CHAMAIS montrer son passeport à nos geôliers hôtes. Du coup, on se faisait passer pour des Français : on parlait très fort et surtout, on râlait grave. Personne ne nous a lynché mais un commerçant du charmant village de Kardamyli qui vendait toute la presse allemande n’a pu masquer un rictus de déception lorsque je lui ai demandé Le Monde : il m’a confié préférer « les touristes Teutons, plus riches et surtout moins radins » que les Frouzes *.

Après la Grèce, je suis repartie au Maroc participer au premier « Forum méditerranéen de Jeunes Leaders« , un dialogue réunissant de jeunes Français et Marocains. Papotage, Champomy et réseautage entre « personnalités d’avenir » (sic) issues de la société civile, économique, politique des deux côtés de la Méditerranée se sont retrouvées à Essaouira pour se friender sur Facebook disserter gaiement sur la radicalisation, l’exclusion et l’écologie.

Il y aurait beaucoup à dire sur le Maroc et ses contradictions incroyables : son fossé insupportable entre super-riches planqués dans leur ryad et pauvres des bidonvilles, l’influence tentaculaire de la famille royale et plus de la moitié des femmes du pays analphabètes. J’y reviendrai. Pour l’instant, je me demande si me qualifier de « jeune leader » signifie que j’ai un jour une chance de diriger… la… Corée du Nord ?

D’ici là, je suis enfin de retour à Berlinpinpin où je vais profiter d’octobre jaune, le mois où la Hauptstadt est plus séduisante que jamais, dans la morsure mordorée de l’automne.

(*) Comme certains esprits chagrins menacent d’appeler la LICRA parce que j’écris « Schleu » à propos des Allemands, j’ai décidé dans un souci d’équité, d’utiliser le sobriquet « Frouzes » utilisé par les petits Suisses pour désigner les Français.

 

TRENTE ANS ET DES POUSSIERES

Comme beaucoup, je n’y étais pas. N’empêche, je suis touchée en plein coeur. Le fait de vivre à l’étranger en l’occurence ne change rien. Ou plutôt si : le décalage entre ce que l’on sent à l’intérieur ( choc intersidéral ) et la normalité de l’extérieur (hipsters moustachus ricanant devant leur latte macchiatto ) devient carrément insupportable. Comme beaucoup, j’ai passé mon week end dans un état de stress post-traumatique, en pyjama et perfusée aux chaînes d’info.

Pour un vendredi 13, la soirée à Berlin avait pourtant bien commencé : des amis, quelques litrons de rouge à l’apéro plus quiche maison tomates-reblochon et une petite partie de Question pour un champion (QPCU) qui nous attendait.

Un parfait dîner de Gaulois bobos trentenaires en somme.

La conversation battait son plein sur nos prochains déguisements pour notre soirée au KitKatClub, quand a résonné le premier couinement, une alerte sur un Iphone. Lire vaguement inquiète ces mots ‘fusillade à Paris‘, checker Twitter, Facebook, que dalle sur le site du monde.fr, penser à un règlement de compte puis rallumer une cigarette et se resservir de la glace au chocolat.

Au bout de dix minutes, sentir monter un sale pressentiment : prendre une gorgée de vin et demander à la cantonade qu’on allume quand même FranceInfo « juste pour voir« . Puis ce cri (signe de fin du monde) : « on peut mettre BFM sur l’ordi, t’as installé un proxy?« 

Regarder comme hypnotisée, le cauchemar qui recommence : the same sale shit again and again. Ces bandeaux d’alerte jaunes et noirs qui défilent, la voix noué des présentateurs, les absurdes témoins « random » qui se succèdent pour raconter ce qu’ils ont vu (rien), les images en boucle de flics et les sirènes de pompiers qui clignotent dans les rues parisiennes.

Entendre incrédule « Bataclan », « prise d’otages », « stade de France », « kamikazes », « multiples attaques dans 10è, 11è« . S’emparer nerveusement de son téléphone pour tracker les amis en vadrouille dans la nuit parisienne  : „Put1, ca va, t ou?’ Appeler ceux qui ne répondent pas. Tracker sur les réseaux sociaux où sont les autres. Sentir la peur qui grandit dans son ventre, ce déjà-vu insupportable, moins dix mois après Charlie.

Cette impression de fin du monde, d’impuissance totale, de perte de repères.

Se raccrocher à l’alcool et à Googlenews pour grapiller la moindre info (heureusement parce que TF1 diffuse toujours le match de football France-Allemagne), fixer BFM sur l’écran de la télé, BBC sur la tablette, les reux rougis finir par tituber avant de se serrer dans les bras, voilà le genre de soirées « inoubliables » qu’on passe depuis janvier 2015 entre expat’. Je suis rentrée chez soi sur les coups de trois heures du matin, Iphone vissé sur l’oreiller, en comptant les morts au lieu des moutons.

Pas d’erreur, j’appartiens bien à la génération 11 septembre. Facebook a bien grandi avec nous : fini, les « poke » drague, maintenant on déroule son fil pour s’assurer que ses amis sont « en vie ».

Entre la gueule de bois et l’impression de s’être pris un building sur la tronche, déambuler le samedi matin au marché bio du quartier schicki-micki de Prenzlauer Berg prend des airs surréalistes : les noctambules en lunettes noires et les familles preppy regardent avec stupéfaction mes cheveux gras, mes cernes marqués et ma mine défaite. J’ai lhabitude.

Après Charlie et l’HyperCasher, je m’étais étonnée de la difficulté à partager le traumatisme de l’attentat avec les Allemands. Restés un peu en retrait, rationnels, froids. J’avais cru alors qu’après NY, Madrid, Londres ou Utøya, il commençait à se forger une sorte de solidarité européenne autour du terrorisme.

Ben, pas des masses en fait.

Ce week end, les chaînes allemandes n’ont pas interrompu leurs programmes, les conversations sur l’évènement sont restées très superficielles, même si les médias ont recouvert leurs Une de bleu, blanc, rouge. Le fossé entre « tout est tellement normal » dehors et la fracture que je ressens à l’intérieur est vertigineux. Je me demande si les gens seraient aussi calmes s’il y avait 130 morts par kalachnikov à Kreuzberg un samedi soir.

Je n’ose pas les interroger (je suis trop polie).

Le samedi soir, crise d’instinct grégaire, je file faire un tour à l’Ambassade de France à Berlin allumer quelques bougies : la porte de Brandebourg se pare de bleu, blanc, rouge mais nous sommes loin des 18 000 personnes réunies sur la Pariser Platz en janvier dernier.

Putain, serions-nous en train de nous « habituer » au terrorisme ?

A l’heure des comptes, je réalise que mes proches vont « bien« , autant dire un putain de miracle. Je pense fort aux autres, je lis de très beaux témoignages, certains qui transpercent comme des balles, d’autres qui glissent comme des larmes. Leurs auteurs sont souvent jeunes, ils y ont perdu un ami, connaissait quelqu’un ou auraient dû se retrouver là.

Parce que cette fois-ci, pas d’erreur possible, chacun sait que cela aurait pu être lui.

Les six attaques de ce vendredi 13 novembre, 129 morts, 333 blessés (pour l’instant) ont massacré un mode de vie, et plus encore, une jeunesse. Celle des trente ans et des poussières. Un verre en terrasse, un concert de rock, un restau entre potes : rien de plus banal, un vendredi soir normal à Paris. Les lieux visés par les djihadistes, de la cantine foodie du Petit Cambodge à la salle mythique du Bataclan, en passant par la terrasses du bar Le Carillon ne figurent pas dans les guides touristiques : non loin de l’épicentre bobo des 10è et 11è, ils sont pourtant indissociables d’une certaine jeunesse française.

Il suffit de calculer l’âge moyen des morts du carnage. Sur les photos qui commencent à circuler, impossible de se tromper : ils ont tous l’air d’être des potes.

Au fur et à mesure que les médias mettent à jour la liste des victimes, ces visages souriants en mode selfie ou profil Facebook apparaissent. Je suis loin, donc je clique et vis au rythme de ces physionomies et de leurs histoires qui envahissent mon imaginaire : ces trentenaires qui, vendredi 13, ont été butés dans les rues de Paris, parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment.

Le lendemain, Libération titre « Génération Bataclan » pour rendre hommage aux victimes, « une génération cosmopolite, fêtarde, ouverte« . Je me demande pourquoi tout le monde fait semblant de ne pas voir que ceux qui ont tiré ont le même âge que ceux qui sont tombés. 

Cette remarque fait mal, dérange, est presque insupportable. Parce que franchement y a t-il le moindre point commun entre l’épopée barbare de ces kamikazes sous MD, embrigadés dans les armées sanguinaires de Daesh et ces fêtards de tous les horizons, ravis de se retrouver dans les rues de la capitale, pour s’en mettre une belle et célébrer le début du week end ?

J’ai envie de dire „que dalle“. Personnellement, j’aimerais bien me faire les barbus, les découper en petits morceaux lentement, en les écoutant hurler comme des chiens (pardon).

Par contre, si je veux me montrer raisonnable, force est de constater qu’on parle bien de la même génération.

Des mecs entre 20 et 35 ans ans qui dégomment froidement des mecs de leur âge ou presque.

Nés en même temps ou presque, dans le même pays, biberonnés aux mêmes séries télé débiles, grandis aux mêmes écoles, avec à peu de choses près, le même référentiel politico-culturel français.

Comme les deux faces d’une seule et même génération. Frères et pourtant ennemis jurés.

Si l’on poétise, ceux qui sont tombés sont les enfants des nuits parisiennes, l’incarnation de la légèreté, d’une liberté teintée d’insouciance et d’insolence. Ceux qui ont tiré sont les enfants de la fracture sociale, de la petite criminalité et de l’intégration en panne (comme s’il existait un profil « standard » du jeune « djihadiste » parce que franchement entre les frères Tsarnaïev, Mohammed Merah ou les frères Kouachi, le parcours « gagnant » exclusion-prison-radicalisation est tellement similaire qu’on frôle le cliché ).

Ces deux mondes n’ont rien à voir l’un avec l’autre, ce sont deux camps qui s’affrontent à mort, entre les lumières du canal Saint-Martin et l’obscurité des banlieues HLM et le second a visiblement décidé d’éliminer le premier. C’est une histoire de haine et de jalousie, tragique comme comme Abel et Caïn ( je cite la…Bible, c’est dire mon état de choc)

Depuis dimanche, la psychose s’est emparée de Paname. Et ma colère monte : alors, c’est à cela que va ressembler notre quotidien, demain ? Une „guerre“ ? Vraiment ? L’état d’urgence, la fermeture des frontières, les perquisitions, la peur au ventre ? Un remake d’une gorgée de bière contre une AK47. C’est cela le monde dont nous héritons de nos pères, les heureux baby-boomers ? Les hommes politiques sont-ils tous des Chronos ? Prêts à dévorer leurs enfants ? Faire payer « leurs » guerres » par « nos » morts ?

Cet attentat qui n’est ni le premier, ni le dernier raconte surtout une génération brisée, l’histoire d’une jeunesse coupée en deux. A Paris, mais aussi Madrid, Berlin, Londres ou ailleurs, au-delà de ce Vieux Continent qui semble dorénavant en état de désintégration avancée. Une jeunesse européenne qu’il faudrait de toute urgence réconcilier.

TOLERANCE ZERO

Ach. Depuis le Réveillon de la Saint-Sylvestre 2016, les Schleus découvrent le harcèlement de rue et cela ne leur plait pas, mais alors pas du tout. L’émotion est vive outre-Rhin depuis la vague d’agressions sexuelles sans précédent qui a eu lieu à Cologne la nuit du 31 décembre. Les médias tournent en boucle, évoquant une « nuit de la honte » selon le Berliner Kurier ou scandant « nos femmes ne sont pas des proies » comme le Spiegel. Le scandale monte, au fur et à mesure que se succèdent les témoignages, comme celui de Maria, 22 ans, rapporté par Bild.

« Ils ont commencé par nous peloter directement. Leurs mains allaient vraiment partout. J’ai senti un doigt dans chaque orifice de mon corps. J’ai crié au secours et ils se moquaient de moi.« 

D’après la Bolizei, plus de « mille personnes » seraient impliquées dans ces agressions qui se seraient déroulées devant la gare centrale et sur le parvis de la cathédrale de Cologne, parmi la foule rassemblée pour admirer les feux d’artifices du 31 janvier. Des bandes d’hommes ivres entre 18 et 35 ans, auraient agressé sexuellement, puis délesté les victimes de leur portefeuille. Une centaine de femmes ont porté plainte pour touche pipi, actes de harcèlement, d’attouchements sexuels et vols. Un viol aurait même été commis.

Illico presto, la Mère Supérieure Merkel a a téléphoné à la maire de Cologne pour lui faire part de «son indignation face à ces actes de violence insupportables et à ces agressions sexuelles». Celle-ci a un peu flippé et conseillé aux femmes de « garder une distance d’une longueur de bras » avec des individus suspects (le hashtag #einarmlang a fait les bonheurs de Twitter) Pour l’heure, c’est toute l’Allemagne, sa classe politique et ses citoyens, qui s’indigne, s’insurge, se révolte et crie au scandale.

L’enquête suit son cours, l’épluchage des vidéos filmées par les caméras de surveillance permettra bientôt d’identifier les agresseurs. Comme certains témoins évoquent déjà des agresseurs d’apparence ‘nord-africaine’, de type ‘arabes’, le débat risque de dégénèrer. La société allemande étant tendue comme un string depuis l’arrivée de 1,1 millions de réfugiés en 2015, la polémique sera probablement récupérée par les petits nazis de Pegida ou l’AfD, le parti d’extrême droite qui monte. Des histoires de mains dans la culotte vont être utilisées pour stigmatiser les réfugiés et alimenter la fronde anti-immigration.

Soit. Il est insupportable de déposséder les femmes et d’instrumentaliser leur corps à des fins politiques, enfin surtout, racistes. Mais cet évènement doit nous interpeller. Et faire réagir. Parce que concrètement, de quoi parle t-on ?

D’agression sexuelles en pleine rue. D’harcèlement, d’insultes sexistes, d’attouchements génitaux, de viol. Allez lire mon tumblr de chevet, le mythique payetaschnek, sobrement sous titré ‘tentatives de drague en milieu urbaine’ et vous comprendrez un peu mieux.

Extraits :

« Toi, j’te baise. »

Nice — en partant au travail, de bon matin. Après m’avoir regardée de haut en bas…. (J’étais en jean, bottes plates, doudoune.)

« Hey mademoiselle ! C’est combien ? Ca doit pas être bien cher, vu ta gueule… Eh reviens, je peux payer hein ! Sale pute ! »

Grenoble — en rentrant seule chez moi a 22h, deux gars en voiture qui s’arrêtent à coté de moi.

Quelle fille de Navarre ne connaît pas ce type de réflexion ?

Je dois avouer que depuis que je vis à Berlin, la notion même de « harcèlement de rue » a totalement disparu de ma mémoire et de mon environnement. J’ai totalement oublié les sifflements, les « t bonne » ou « tu baises », voire les moments de panique en entendant des pas derrière moi (et en agrippant mon trousseau de clés)

Certes, je ne suis plus...très…jeune.

Mais durant mes folles années parisiennes, j’ai tout vu : du pervers en imper qui se frotte à toi dans la ligne 12 bondée, à l’ouvrier qui ‘doit recoudre sa braguette’ (sic) dans une laverie de Montmartre, pendant que je suis tranquillement assise à lire ‘Guerre & Paix’. Quand je finis par lever la tête en me disant « c’est bizarre quand même son histoire de raccommodage« , il s’astique cosy friendly en me fixant. A ma grande surprise, je suis restée très calme. Je lui ai dit ( avec une voix de stentor )

– « Enfin, Monsieur, il y a des endroits pour cela. C’est inadmissible. Sortez d’ici. » Il a décampé direct mais c’est après que j’ai développé un traumatisme à l’égard de la « couture ».

Aucune de ces joyeusetés ne m’est jamais arrivée en huit ans chez les Teutons. Au début, on me disait juste de ‘faire gaffe‘ vers la station de Kotti (Kottbusser Tor dans le quartier de Kreuzberg), parce qu’il y avait pas mal « d’histoire de drogues ». Hé bien, franchement les amis, sortir du métro en jupette vers 3h du mat à Kotti ressemblait à une promenade de santé : les punks à chiens me saluaient gentiment et les petites frappes me tenaient la porte. Même les toxicos avaient l’air sympa.

En 2012, j’ai eu une piqûre de rappel en partant vivre à Brux’hell. Il y avait ce quartier d’Anneessens, en plein centre ville, où après avoir semé quelques emmerdeurs relous, j’ai refusé de remettre les pieds après 18h. Tout le monde le savait, tout le monde avait l’air de trouver cela normal. Résultat : incurie politique totale.

Fin 2012, une étudiante en cinéma vivant à Anneessens, Sofie Peters, décide de poster une vidéo : en caméra cachée, elle filme les remarques sexistes auxquelles elle est confrontée dans les rues de la capitale de l’Europe.

La vidéo fait le tour du monde. Sofie Peters fustige « l’inaction publique face à un problème universel« . Les médias s’emparent du sujet, les magazines féminins en tête, chacun fait mine de s’étonner de ce nouveau fléau de la vie urbaine moderne, la parole se libère.

Hé oui, tous les jours, en France ou ailleurs, des femmes, peu importe leur âge ou leur physique, sont confrontées au harcèlement dans rue. De l’insulte sexiste à la violence sexuelle.

Toutes mes copines ont leur petite histoire borderline à raconter. Elles ont intégré des stratégies psychologiques, caractéristiques de victimes. Qui n’enfile pas de pantalons pour « que ce soit plus difficile en cas de viol » ? Qui ne porte jamais de talons pour pouvoir « courir plus vite » ? Qui calcule ses itinéraires en fonction des zones qui « craignent » ? Qui trottine les yeux baissés pour éviter de « provoquer » le nouveau Guy Georges ?

A Paris, j’ai appris qu’on utilisait ce sympathique nouveau mot : ‘frotteur’. Exemple : « – Putain, je suis rentrée en métro, y’avait un frotteur. » Eloquent (et sympa), non ?

En fait, franchement, moi, je me fous de savoir qui ils sont ces « frotteurs ». D’où ils viennent, où ils habitent, leur profil, comment les éviter etc….Personnellement, je veux juste qu’ils prennent cher ces bâtards. Qu’ils se prennent une bonne amende dans le cul, qu’ils se fassent défoncer leur race par les keufs, qu’ils raquent leur mère (voire les envoyer au trou)

En France, les témoignages ont beau se démultiplier, les associations comme Stop Harcèlement de Rue mener des actions coup de poings pour sensibiliser les mentalités..personne ne s’est érigé publiquement contre ces pratiques. Je rappelle qu’il s’agit de…heuh…défendre la liberté des femmes à …simplement déambuler dans l’espace public.

Oh, il y a bien eu quelques petits plans d’actions sympa (et inutiles) mais personne n’a jamais fait du harcèlement de rue une priorité, voire une infraction punissable. Comme si après tout, cela faisait partie de la normalité. Bien sûr, on ne va pas encombrer les tribunaux en plus, c’est dur à prouver, non ? Et puis après tout, si tu portes une jupe courte, c’est que le viol, tu l’as bien cherché, non ?

Le débat sur les violences auxquelles les femmes sont soumises dans l’espace public n’est pas nouveau. La différence, c’est que l’Allemagne s’élève haut et fort contre cela. Personne ici, que ce soit les dirigeants politiques, les juges ou la police n’a l’intention de tolérer des actes qui sont devenus quotidiens dans d’autres villes, d’autres pays. La condamnation est unanime, les sanctions devraient être exemplaires. Les Schleus ont visiblement trouvé leur réponse, elle s’appelle tolérance zéro. Je dis bravo.

SCHLEU BIZ

De retour en Allemagne, j’y ai repris, non sans enthousiasme, ma vie de freelance en peignoir et string panthère, pardon mes activités médiatiques. De manière parfaitement arbitraire, j’ai décidé de baptiser cette chronique de rentrée # « Schleu Biz » (© GZ). Car force est de constater que le Schleu fait recette.

Lorsque je suis partie m’installer en Allemagne il y a 7 ans et demi, l’évocation de la patrie des Saucisses Molles n’évoquait guère l’excitation de mon entourage. Mes sympathiques amis ne manquaient jamais de souligner avec des rires de hyènes que j’allais devenir « une grosse en Birkenstock qui salue les passants en levant le bras ». Avec les rédacteurs en chef, cela n’avait pas vraiment été la fête du slip non plus, à l’idée de passer quelques piges depuis la Hauptstadt : « L’Allemagne, quelle idée ! Tu vas manger de la choucroute ? »  (silence gêné)

Une fois sur place, lorsqu’entre deux reportages follement excitants sur les femmes violées en Bosnie ou les « euro-orphelins » polonais, j’allais boire des binouzes avec les correspondants locaux, ils finissaient généralement par fondre en larmes et m’avouer qu’ils se faisaient chier comme des rats morts, au vu de l’actualité allemande. Le dernier grand évènement hot, ç’a avait été la chute du Mur, 25 ans plus tôt, et ils avaient sacrément raté le coche, les pauvres bougres.

Depuis, ils devaient se coltiner annuellement en novembre le direct Porte de Branden-bourre pour « la commémoration » de la réunification, avec des bougies et des Ossis en gros plan. Il y avait bien eu l’organisation et la liesse du Mondial de football en 2006 et les cuissots musclés du jeune joueur  Schweinsteiger (dont le patronyme signifie ‘grimpeur de porc’). Depuis, c’était le calme plat. Même l’évènement majeur de 2008, la crise financière mondiale, n’est JAMAIS arrivé outre-Rhin.

Qui se souvient des années 2009, 2010, 2011, 2012, ici ? Il y a eu la réélection attendue de Mutti Merkel, plus indéboulonnable qu’un dictateur africain, pour la troisième fois en une décennie. Quelques images de football, du salon de l’auto, encore de la chute du Mur et un petit scandale cosy en 2011 sur fonds de révolutions arabes et de tsunami nucléaire au Japon : le nobliau en culotte de peau, Karl-Theodor Zu Gutenberg, ministre des Affaires étrangères chopé en flag’ pour avoir pompé sa thèse de doctorat a été jeté aux tigres (de l’oubli).

Bref, ces dernières années, l’actu en Allemagne s’est résumée à un long fleuve tranquille. Pas la moindre engueulade télévisée, pas de gros débats de société, ou alors « touchours bien poli », pas d’insulte, du consensus à tout prix et un coefficient d’attractivité proche du néant (sans parler des pulsions sexuelles d’amibes de ses dirigeants #DSK).

La société allemande a longtemps été plutôt policée, voire corsetée. Perfusée à la culpabilité (ce qui est très pratique pour avoir raison dans les dîners mondains). Les hommes politiques ou d’affaires y privilégient une apparence de respectabilité, enrobée de moralité et de respect des règles. Cela ne signifie pas qu’ils ne truquent pas la compta. Mais qu’ils sont très fort (ET fourbes) pour maquiller les comptes. Comme tout le monde. Et s’il n’est ni meilleur ni pire que les Grecs, la spécificité du Teuton, c’est qu’il ne veut pas de vagues. D’ailleurs, il a horreur de la polémique et préfère l’ennui au bruit.

De désespoir, certains correspondants étrangers ont fini par déménager à Bagdad -ou ont monté des start ups. D’autres sont restés fidèles au poste. Et ils ont fini par halluciner devant la place prise par Berlin dans les médias internationaux ces deux dernières années.

En 2015, la ronde de l’actu outre-Rhin a donné le vertige aux journos de France et de Navarre : entre la montée des islamophobes de Pegida, le crash de la GermanWings, la crise grecque, le boom de l’immigration et aujourd’hui encore le « sKandale Volkswagen ». Brusquement, l’Allemagne intéresse et fascine. On envoie des envoyés spéciaux au fin fonds de la Saxe, on réclame des experts sur les plateaux télés pour expliquer des mots compliqués. Certes, on en parle beaucoup et souvent mal : la superficialité de la broyeuse médiatico-politique hexagonale flirte parfois avec les pires clichés, voire l’anti-germanisme primaire dans les cas les plus irrécupérables (Mélenchon + Marine le Pen).

Ce n’est pas parce que les autorités ont décidé d’héberger des réfugiés syriens dans les petits jardins de Dachau que Schleu = nazi. Néanmoins, entre Coupe du Monde, performances économiques et leadership européen, nos voisins menacent de devenir insupportables de perfection. Les observateurs hésitent et se déchirent : que ze basse t-il en Germania ? Le pays est-il le premier de la classe européenne ? Un modèle à suivre ? Un contre-exemple ?

Au printemps dernier, le journaliste français basé à Berlin Sébastien Vannier a publié un excellent ouvrage intitulé : Les Allemands Décomplexés, une série de portraits et de reportages sur les récentes évolutions de la société allemande. On ne pouvait choisir un meilleur terme que celui de « décomplexé ». Oui, quelque chose a changé au Royaume teutonique. Une libération à pas de velours. Discrète mais sûre d’elle, la nouvelle Allemagne cherche ses marques : sur l’immigration, sur son rôle à jouer sur la scène internationale, sur l’Europe. « Surprenants, visionnaires, gagneurs, les Allemands d’aujourd’hui se tournent résolument vers l’avenir, » écrit ainsi Vannier. « La réussite économique du pays et le dynamisme retrouvé de sa capitale, Berlin, fascinent et dépoussièrent radicalement l’image du pays ».

Cette identité en mutation explique les revirements, les volte-face et les tâtonnements. L’Allemagne est en quête de sa place en Europe et dans le monde. Un brin faux-cul, un brin perdue, un brin Janus. Un pacifiste, champion de l’exportation d’armes. Une « terre d’accueil » qui ferme ses frontières dix jours plus tard. Un pays qui plaide pour le respect de l’environnement et traficote ses berlines.

L’erreur des Français, de plus en plus rabougris, est toujours la même depuis 1870 : idéaliser l’Allemagne ou la clouer au pilori. Dans les médias, la chancelière Playmobil est devenu l’emblème de la schizophrénie actuelle, une sorte d’épouvantail, de bouc émissaire pour tous ceux qui n’ont rien compris à la nouvelle (et bizarre) Allemagne. De la crise grecque où elle a fait figure de « Walkyrie de l’Austérité » (à abattre) au drame des migrants syriens, durant lequel elle est devenue une sorte de Mère Supérieure européenne, en lice pour décrocher le prix Nobel de la paix.

Il est vrai que sur le coup des « canots », Mutti réputée pour sa lenteur, a carrément choqué le chaland. Ses compatriotes d’abord, les Français ensuite, ses partenaires européens enfin. Comment cette Ossi au regard sabre laser, réputée pour sa prudence et son sens du calcul, a-t-elle-cédé aux sirènes de l’émotion ? De l’expérimentation ? En ouvrant grande la porte de l’Allemagne aux réfugiés syriens, elle est pourtant la seule dirigeante européenne à avoir fait montre d’une once d’humanité et de courage politique. Tel un Indiana Jones en jupons, elle s’est jetée dans la bataille en déclarant, je cite  : »‘wir schaffen das« , « on va y arriver ». Une citation historique en Allemagne.

Car ici, on ne prend pas de décision sans au moins avoir une solution B et C plus un « plan » quinquennal : tout doit être mûrement pesé, analysé et réfléchi. Il semblerait que Frau Bundeskanzlerin ait changé, tout comme l’Allemagne d’ailleurs. On pensait les Schleus organisés, prévisibles et légèrement ennuyeux. Les années à venir risquent de prouver le contraire.