Faire-part

Comme les journalistes sont désormais des entrepreneurs, les auteurs des VRP et des jongleurs, la case promo est incontournable. Alors yo les gros, je m’y colle, je sais pas trop comment publier les bans mais voilà, j’ai PONDU. Un livre.

Comme je suis TRES émue, je vais limiter la branlette  (et tenter de vous faire un debrief rapidos de ces neuf derniers mois.)

J’ai donc passé mon second hiver éclairée à la bougie à gratter un manuscrit, sans parler à personne (mais que faire d‘autre à Berlin en décembre ? ) L’année dernière, j’avais déjà produit un long récit sur une enquête de trois ans sur les trafics d’organes au Kosovo, que j’avais envoyé, le coeur plein d’espoir, à des dizaines d’éditeurs. L’unique réponse que j’avais reçue ? « MONSIEUR Prune, votre texte est intéressant mais nous sommes soumis à des impératifs économiques. Sachez que le Kosovo n’intéresse pas beaucoup les lecteurs et puis les trafics d’organes, convenons-en, ce n’est pas très gai dans l’ambiance actuelle. » J’avais acquiescé dans un mail poli signé « Mademoiselle Prune » (et fait un vigoureux bras d’honneur face à mon écran)

Depuis, je m’étais jurée que je ne contacterai plus jamais un éditeur (je me préparais un avenir radieux au call center). Sauf que pour ce second opus, ce sont les éditeurs qui sont venus à moi. Il faut être lucide, dans la vraie vie, cela n’arrive jamais. Je n’ai aucun mérite (par rapport au Kosovo j’entends), seulement la conjoncture astrale internationale a soigneusement bordé mon cul de nouilles.

J’ai eu un coup de moule (et j’ai beaucoup travaillé aussi, hein, je voudrais pas faire genre « je suis une créature éthérée qui cause en vers« )

Du coup, après neuf mois de taf, « La Fille & le Moudjahidine » est arrivée. Ce n’est pas un roman, ce n’est pas un essai, c’est un truc hybride entre les deux, un récit hors catégorie. C’est du journalisme long format, librement inspiré d’un des maîtres du genre, Ryszard Kapuściński. Subjectif et engagé (je dis « je » quoi).

Il raconte deux ans d’une amitié particulière entre une journaliste un brin greluche (oui, c’est bien moi) avec un gamin perdu du Caucase Nord, demandeur d’asile en Allemagne, un peu boxer, un peu gangster qui se radicalise, un dialogue entre une féministe et un salafiste, sur fonds de conflit entre Occident et monde musulman.

Vendu comme cela, le pitch fait bisounours méga-cliché : je réalise avec effroi que j’aurais dû greffer une bonne histoire de cul ou un truc plus trash avec de la drogue, des dj et des dance floors. Impossible. Je déteste le cool, la hype, la mode, je ne suis fidèle qu’à une chose : moi-même. Les langues de putes diraient probablement que j’appartiens à la classe « Bionade Bidermeier« , un néologisme sympa trouvé par un journaliste du Zeit pour caractériser les bobos vivant dans le quartier ultra-gentrifié de Pénis Berg. Ils auraient tout à fait raison. A trente ans passés, j’assume.

On vit très bien vivre à Berlin sans passer ses dimanche après-midi au Berghain sous spécial K. D’ailleurs, entre nous, il vaut mieux être sacrément clean pour écrire.

Oubliez les clichés de l’artiste défoncé qui pond par miracle son jet de 200 pages. L’écriture est un travail de chien. Un jeu sado-maso entre vous et vous où deux personnes, voire plus, échangent et s’affrontent constamment dans votre tête pour ne pas avoir à poser son cul devant un écran. « Allez, j’arrête, je vais voire boire un coup » ; « Tu finis ton chapitre ! » ; »Pfffttt, j’ai pas d’inspiration » ; »Bouge toi le cul morue » ; « Mais tout le monde s’en fout » ; « So what? » A ce moment précis, il est essentiel d’avoir un toit, des amis solides, un environnement stable (pour compenser une santé mentale vacillante).

Parce qu’écrire du long, c’est compliqué : on est terriblement seul, on est irritable, on a les mollets hypertrophiés (pour ceux qui ont choisi de compenser par le sport au lieu de la psychanalyse.) Et encore, je précise que je n’ai pas écrit de fiction, c’est une histoire REELLE. Pendant trois mois, je me suis rendue tous les jours à la bibliothèque municipale (sans Internet) où je crachais mon chapitre par semaine, en observant les vieux pervers fouiner au rayon ‘selbst entwicklung’ (développement personnel).

Donc, la genèse d’un bouquin signifie tu avances, tu recules, tu luttes, tu cèdes, tu crèves, tu reprends la main, tu gruges ton surmoi, ton moi, ton ça. Une discipline de fer, une humeur roulette russe où tu frôles successivement en moins de deux minutes le génie et les chiottes. Des moments de grâce où tu as un flow de sa race. Tu kiffes. D’autres où tu butes sur une putain de virgule pendant trois jours. Tu baddes. Un trou noir sur fonds de page blanche où les questions existentielles sur la construction d’une phrase mobilisent toute ton énergie. Pourquoi ? Je ne sais toujours pas.

Ami lecteur, je t’épargne la question du sponsoring de ton exil sur ton île mentale, sinon on en aurait jamais fini.

En fait, si maintenant je sais pourquoi je me suis coltinée tout ça. J’avais rencontré Djahar, ce type incroyable qui méritait plus qu’un papier traditionnel. C’était juste un personnage, un « character bigger than life » comme disent les ricains, une trajectoire individuelle qui rejoignait la grande Histoire ( Charlie Hebdo, islam parano…) Tout cela, je ne le savais pas au départ. Je l’ai accompagné car il m’intéressait. Tout simplement. On m’a demandé si c’était « sexuel » avec lui. Pas du tout. C’était purement humain. Une belle rencontre. De l’ambivalence. De la profondeur.

Une fois le gouffre de l’écriture passée, un live est aussi une histoire d’équipe. Sans ma famille, mes amis et l’astre sublime qui partage mes nuits, cela aurait été chaud les marrons d’écrire ce livre. Merci à eux. Merci aussi aux big bros MA et Hervé d’Inouï, une chouette maison d’édition numérique canadienne, qui a cru à mon synopsis, m’a soutenue durant TOUTE l’écriture et a publié la première version en ligne en mars dernier.

Nos dialogues durant six mois se sont résumés à :

« – Je suis au bout du rouleau.

– Mais non, ça va aller.

– J’y arriverai pas.

– Mais si, ça va aller. »

– Je suis nulle.

– Mais non, ça va aller.

– Et cette virgule, bordel, je fais comment putain?

– Ca va aller. »

Merci ensuite à Carnets Nord, une jolie maison d’édition parisienne qui, convaincue par le manuscrit, a pris le relais. M’a demandé d’étoffer le texte, de contextualiser davantage, et m’a ensuite guidée dans les méandres des relectures, des épreuves, du plan média etc…. Lorsque j’ai reçu les exemplaires dont la couverture a été imaginée par l’un de mes meilleurs ami, Jules Courgette (ti amo G), j’ai un peu chouiné. L’ouvrage est assez petit et mince (un…nain ?), je suis à la fois très fière, un peu vidée et je flippe ma race de laisser ce pauvre ange dans la jungle des librairies. J’imagine que c’est ce que ressentent toutes les jeunes mères.

Librairie place de Clichy (JK)

D’après mes copines arty, je suis plongée en plein « book blues », cette phase merdique qui suit l’expulsion d’une ‘oeuvre’. Comparable au baby blues, on se sent fatiguée, bizarrement à sec, angoissée.

« La Fille & le Moudjahidine » est finalement sorti dans les librairies de Navarre le 05 juin 2015. C’est mon plus beau cadeau d’anniversaire. Mazel Tov. Du coup, mes bons jambons fidèles lecteurs, je compte sur vous pour écouler les stocks.

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