« Les fantômes de Clausnitz, la honte de l’Allemagne » | l’Obs, Paris, 2016

Un an après le scandale planétaire provoqué par l’arrivée d’un bus de réfugiés sous les cris de haine des habitants, ce petit village de Saxe illustre toujours la fracture de l’Allemagne. Photo : Robert Michael.

« La première fois que Louay Khatoun, 15 ans, a aperçu Clausnitz, il s’est dit qu’il devait « se casser direct ». L’adolescent chiite qui, aux côtés de son père Majdi et son frère Ramzi était parvenu à échapper aux milices extrémistes sunnites de Tripoli, Liban, le résume simplement : « réussir l’aller simple pour l’Allemagne en 9 jours et 4 000 dollars » n’était certainement pas pour « finir chez les nazis ». Après trois mois passés dans un foyer d’accueil à Dresde, on annonce à la famille Khatoun qu’ils seront bientôt transférés à Clausnitz, 850 habitants, un bled situé dans l’ancienne région minière des Monts Métallifères, surnommée la « Sibérie saxonne », à une dizaine de kilomètres de la Tchéquie. « Un nulle part au milieu du froid et du vent avec le premier supermarché à 3 bornes et la gare à 4 », résume aujourd’hui Majdi.

Leur arrivée est un choc. Le soir du 18 février 2015, un bus, dont l’enseigne lumineuse « Reisegenuss » (plaisir de voyager) clignote dans la nuit glaciale parcourt les derniers virages qui sépare les Khatoun de leur nouvelle « maison ». Ils sont accompagnés d’une vingtaine d’autres demandeurs d’asile, des couples, des femmes venus de Syrie ou d’Afghanistan. A l’entrée de Clausnitz, « lieu d’histoire depuis 1210 », trois immeubles blancs sont balayés par les phares. Le chauffeur pile, la route est bloquée. Par la vitre, Louay voit une troupe de visages emmitouflés surgir et encercler progressivement le bus. D’un coup, les hommes se mettent à crier : « Wir sind das Volk » (« Nous sommes le peuple »), en levant les poings. Louay qui n’a pas peur ose une grimace, un doigt d’honneur. Au bout d’une heure d’une tension grandissante, la police prend la décision d’évacuer. Saisi par la nuque et bousculé par une matraque, il est traîné de force par la police à l’intérieur du foyer.

En 48 heures, cette scène filmée sur smartphone et mise en ligne sur Internet fera le tour du monde, assurant à Clausnitz son quart d’heure de célébrité planétaire. Un village « d’irréductibles nazis », une « tâche brune » dans un pays, où les actes anti-réfugiés ont explosé de 427% en 2015. Après le « conte d’été » des réfugiés, Clausnitz devient la « honte » de l’Allemagne. Des centaines de journalistes déboulent dans ce village bucolique perché sur des collines aux courbes douces, aux forêts verdoyantes et aux fermes aux façades coquettes fièrement rénovées. Au delà de Clausnitz, c’est la Saxe, cette région d’ex-RDA qui montrée du doigt. Ce « Land des idiots » où, entre la naissance de Pegida, à Dresde, les violences néo-nazies à Bautzen ou l’incendie d’un foyer de réfugiés à Freital, la haine des migrants semble se banaliser.

Dix mois plus tard, Clausnitz est plongée dans une omerta généralisée : un Land de frontières et de rivières où le silence y est à la fois d’or et de plomb. A la Bäckerei (boulangerie) ‘Merkel’, la boulangère secoue la tête. « Ne donnez pas nos noms, sinon ils vont revenir » Ils ? La « Lügenpresse » pour « presse menteuse », reprend t-elle. « On a été traité de ‘raciste’, on a reçu des lettres de menaces. Les médias ont exagéré, comme toujours quand il s’agit de l’Est… » Dans la rue principale qui serpente le long d’une rivière, Daniela Körner balade sa fille en poussette. « Moi, je n’ai rien contre les réfugiés », sourit-elle avant d’ajouter : « tant qu’ils ne vandalisent rien. »

Pour qualifier la méfiance de ses concitoyens, Michael Funke, le maire sans étiquette de Clausnitz, parle de « peur mutuelle de se toucher, deux mondes tellement différents. » Regard bleu acier et poigne de fer, Funke a opposé un mutisme obstiné à toutes les demandes d’interview. Il s’est remis difficilement de la « violence des médias, des attaques en dessous de la ceinture, du mal qui a été fait. » Clausnitz est un épisode qui illustre « la polarisation du pays à l’égard de la politique d’asile ». Presque un an plus tard, « le calme règne là-haut, les réfugiés sont autonomes, même s’ils ne parlent pas allemand et n’ont pas de travail ».

Charpentier de formation, Funke a grandi dans le coin à une époque où l’industrie du bois et les mines d’uranium tournaient à pleins tubes et où l’on comptait une « disko » (boîte de nuit) par village. Dans ces contrées isolées au climat rude, « où il ne se passe pas grand chose, à peine du soleil, seulement du vent et de la pluie », chacun se connaît. Il y a les familles implantées depuis des générations, d’autres qui descendent de ces « Vertriebene », ces réfugiés allemands expulsés des Sudètes ou de Silésie après 1945. Lors de l’effondrement de la transition au début des années 90, tout et tout le monde fout le camp. Aujourd’hui, l’économie reprend doucement avec le tourisme, les stations de ski, l’hôtellerie.

Funke ne nie pas « la montée de l’extrême droite » mais l’incident du bus révèle une chose plus grave : « quand le ‘haut’ dialogue de moins en moins avec le ‘bas’. » Funke qui a été « laissé en plan » ne comprend toujours pas pourquoi l’Etat « a choisi d’envoyer des réfugiés ne disposant d’aucun moyen de locomotion dans un village où rien n’est accessible à pied. » Pour préparer ses concitoyens dont il sait qu’ils mènent une « vie plus rustique » que cosmopolite, Funke organise un débat public : en janvier 2016, des habitants viennent demander des comptes à leur maire. D’où viennent ces réfugiés ? Un service de sécurité est-il prévu ? Quelles sont les étapes prévues pour leur intégration ? C’est un tollé, d’autant plus que Funke est dans l’incapacité de leur répondre. « Nous les élus locaux, nous sommes situé au plus bas échelon politique », dit-il. « Si nous prenons de la distance avec nos administrés, la sanction est directe, nous les perdons immédiatement. »

Thomas Hetze, 48 ans se souvient très bien de ce débat. C’est un géant blond au visage rond qui vit avec sa femme et ses 5 enfants dans un gros chalet rouge au toit pointu, à la lisière d’un bois touffu. Lorsque les médias ont appris que « Hetze » -dont le nom en allemand signifie « dénigrement »- était à la fois le nouveau directeur du foyer de réfugiés de Clausnitz et membre du parti Alternative für Deutschland, il est devenu l’ennemi public numéro un.

Lui, ne voit aucune « contradiction » entre son ancien job et son appartenance à un parti anti-réfugiés. « Si l’afD était raciste, je n’en ferais pas partie, » affirme t-il sans ciller, évoquant comme preuve de bonne foi ses innombrables voyages aux quatre coins du monde. Après la chute du Mur, Hetze se remémore une « quinzaine d’années politiquement neutres. Quand on a grandi avec la dictature du SED, pas moyen d’adhérer au moindre parti, » souligne t-il. Jusqu’à ce qu’il réalise que « les problèmes s’accumulent » et que les « promesses de l’Ouest doré » s’éloignent de plus en plus.

Hetze participe à des réunions de la CDU, du SPD, des Verts… »Des gens bien mais trop liés à leurs programmes ». A l’automne 2015, il se rend trois fois à Dresde avec les marcheurs de Pegida « pour voir ». Comme il déteste les discours tenus par les chefs de file du mouvement, il se tourne vers l’afD dont les « bureaux citoyens » ont poussé comme des champignons, 35 rien qu’en Saxe à la faveur des récents succès électoraux. Les thèmes abordés, « la Russie, le TTIP, l’immigration incontrôlée » lui plaisent. Thomas Hetze se reconnaît surtout dans la rhétorique « anti establishment » d’un parti populiste au programme opportuniste, passé de 4 à 14% des intentions de vote en moins de trois ans d’existence. Brouillant les cartes, le « loup déguisé en agneau » avance à grand pas outre-Rhin, avalant pêle-mêle les conservateurs déçus de la CDU, les laissés-pour-compte de la réunification ou les patriotiques néo-nazis.

A quel moment la « volonté de changer les choses » se transforme t-elle en haine de l’autre ? Dans un discours pour l’afD prononcé en novembre 2015, Thomas Hetze, « citoyen normal » fustige les « fonctionnaires corrompu et l’appareil d’Etat mafieux ». En décembre, il organise une table ronde contre la politique d’asile du gouvernement. « Je ne veux pas que dans un village de 300 habitants, il y ait 200 réfugiés qui débarquent, » justifie t-il. A la même époque, il postule pour devenir le directeur du foyer de réfugiés qui doit ouvrir à Clausnitz. « Je voulais aider ces gens fuyant la guerre. En raison de mon expérience dans les pays arabes, je me sentais faire le lien entre culture musulmane et allemande. »

Hetze obtient le job, « mon employeur était au courant de mes activités politiques » dit-il. Le 18 février 2015, Thomas Hetze est au foyer pour préparer l’arrivée des réfugiés. Par la fenêtre, il voit « 70 à 80 personnes du village se rassembler pour manifester contre Merkel », deux voitures bloquent la route. Sur un tracteur, on peut lire cette pancarte : « Notre Pays, Notre religion, Maison, Liberté, Tradition ». « Personnellement, je trouvais que ce n’était pas le bon endroit, ni le bon moment », murmure t-il, gêné. Selon le Spiegel, c’est son propre frère, Karsten Hetze, qui serait à l’origine de la protestation. « Personne ne pensait que cela dégénèrerait. Les hommes n’ont pas crié longtemps, à peine deux fois 30 secondes… »minimise t-il. Qui étaient-ils ? Hetze secoue la tête : « Personne ne les avait jamais vus. Ils étaient comme des fantômes. »

« Bien sûr que j’ai honte de ce qui s’est passé ! » reprend t-il. « Mais Clausnitz, c’est une histoire organisée qu’on a laissé dégénérer ». « On » ? Le maire du village qui a tardé. « Ce soir là, j’ai dû prendre la voiture et aller le chercher moi-même », affirme Hetze. Ou la police de Chemnitz qui « a attendu plus d’une heure pour réagir ». Ou un « complot du SPD. »

Replacé discrètement comme « jardinier », Thomas Hetze est désormais en congés prolongés. La police de Chemnitz qui avait déclaré en février que la « provocation des réfugiés était responsable de l’escalade » refuse désormais de commenter. En 2017, un procès aura lieu contre les propriétaires des véhicules ayant bloqué la voie publique. Depuis un an, la famille Khatoun attend. Leur demande d’asile n’a pas été acceptée, ni leurs demandes de transfert vers une « grosse ville ». Enregistré comme demandeurs d’asile en Saxe, la loi leur interdit de quitter la région. Louay qui parle désormais l’allemand, prend chaque matin le bus pour se rendre à l’école, à dix kilomètres. « Que je sois ici ou au Liban, cela ne change rien : je dois faire quelque chose de ma vie. » Une seule fois, il a dû sortir les poings, contre un garçon de sa classe qui l’avait traité de « kanake » (métèque). » Et depuis un mois, il sort avec Sandy, la plus « jolie fille de Clausnitz. »»