#blueborder | Allianz Kulturstiftung+cafebabel.com, 2020

@Graphism Johan Giraud

What is the Mediterranean Sea? The frontier of Europe? A graveyard? or a space where anything is possible? #blueborder, a non-profit project produced by cafebabel.com and that I managed as an editor-in-chief, explore the youth of five Mediterranean islands: five cobblestones lost in the great blue, each with one foot in and one foot out of the European Union. 

What are the dreams of the young people living on these islands? What are their hopes? What are they fighting for? Isolated, yet at the same time anchored to their respective identities, Malta, Cyprus, Sicily, Crete and Corsica are much more than mass tourism destinations.From migration to environmental challenges to independence movements, these isles have often played an avant garde role in setting the pivotal questions that will define the future of Europe.

« La fille et le moudjahidine » | Editions Carnets Nord, Paris, 2015

Un portrait saisissant montrant les violentes contradictions d’une nouvelle génération d’aspirants moudjahidines, nés ou élevés en Europe, à la fois hyper-connectée et déconnectée de la réalité. Prune Antoine, journaliste française installée à Berlin, croise la route de Djahar en juin 2013. Son accent slave, son allure de boxeur du Caucase et son parcours d’intégration chaotique éveillent immédiatement la curiosité de la reporter. A priori, tout les oppose. Elle a choisi Berlin pour sa vie bohème, il est arrivé en Allemagne au terme d’un voyage de quatre jours au fond d’un camion. Elle cherche le dialogue par ses écrits, il se fait respecter grâce à ses poings. Elle est féministe, il est musulman salafiste.

Ce qui les rapproche, c’est d’être confronté, en tant qu’étranger, aux questions d’identité, de racines dans une Allemagne tiraillée autour de son modèle de ‘Willkommenskultur’. Seule ombre au tableau de cette amitié naissante : la radicalisation religieuse du jeune homme, via les réseaux sociaux, qui étonne puis inquiète Prune Antoine. Surtout lorsque Djahar lui annonce qu’il pense partir en Syrie faire le djihad.

La Fille & Le Moudjahidine, en vente ici. Couverture Giulio Zucchini.

PROLOGUE

Septembre 2014

« L’été indien tire ses dernières cartouches. Les rayons du soleil couchant dessinent des ombres sur le visage de Djahar, alors qu’il gare sa voiture derrière une authentique Trabant repeinte en rose. Il n’y a plus que dans les villes d’ex-RDA que ce genre de véhicule existe encore. En cette fin d’après-midi, il a décidé de m’emmener au « paradis ». C’est le nom donné à un nouveau square, inauguré par la municipalité en vue des célébrations pour le 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Les édiles n’ont pas lésiné pour que l’on s’y croie, dans le jardin d’Éden : rosiers luxuriants, buissons taillés en formes d’animaux et structures rondes en acier aux couleurs acidulées pom-pées sur Jeff Koons s’étalent sur une pelouse vert électrique.

« C’est pas mal, hein ? lance Djahar, un large sourire sur son visage rond.

– Les vieux ont l’air d’adorer », je réplique, en désignant des retraités trônant sur de délicats bancs en fer forgé, déambulateurs à portée de bras. Ils sont perdus dans la contemplation des fontaines en stuc et dodelinent de la tête sur un air d’opéra qui résonne dans l’air.

« J’ai un truc à te montrer, viens », dit-il en m’entraînant. Un peu à l’écart du jardin est installée une antique balancelle, garnie de lierre. Nous prenons place l’un à côté de l’autre, fesses calées dans des nacelles pastel, et Djahar sort son téléphone de la poche de son nouveau chino rouge vif. « T’as vu, j’ai le nouvel iPhone 6 ! » Il me le tend avec fierté. Les yeux perçants d’Oussama Ben Laden, très barbu et le visage engoncé dans la capuche d’une djellaba sombre, me regardent fixement.

« C’est quoi ton Ben Laden en fond d’écran ? je lui demande, mi-perplexe, mi-ironique.

– T’as maté la décapitation de James Foley par les mecs de l’État islamique ? rétorque-t-il, en ôtant ses lunettes Gucci.

– Non.

– Ça te dérange de voir des morts ? m’interroge-t-il en jetant un regard prudent autour de lui.

– C’est pas mon activité favorite.

– Alors, regarde!»

Djahar clique sur une icône de son téléphone : un clip vidéo s’ouvre. Zoom au milieu du désert. L’étendard sombre de l’EI, frappé du sceau de Mahomet, flotte devant la caméra. Un homme, l’otage et journaliste américain James Foley, retenu prisonnier en Syrie depuis des mois, porte une tenue orange. Il se tient à genoux devant un homme en noir. Résigné, James Foley fixe la caméra et s’adresse à Barack Obama, l’implorant de retirer les troupes américaines d’Irak. Coupé. Visage masqué et poignard à la main, le bourreau se met à haranguer les « infidèles mécréants » dans un anglais excellent. Puis il tire brutalement la nuque de James Foley en arrière et pose le couteau sur sa pomme d’Adam. « Mate comme il le décapite », souffle Djahar tout excité, baissant le son de son téléphone. Je lui donne un coup de coude. La traduction en arabe s’affiche en sous-titre des images de l’exécution de l’otage qui n’est pas montrée, seule- ment suggérée, dans un montage digne des meilleurs blockbusters américains. Des plans de coupe du désert, du bourreau puis de l’otage de dos, en variant les angles, défi- lent sur l’écran. Au bout de deux minutes de barbarie, retour caméra : la tête de l’otage roule sur le sol. Je détourne les yeux, la nausée au bord des lèvres.

« Pourquoi tu regardes cette merde ? Tu es en contact avec des gens de l’État islamique, maintenant ?

– Oui. Je ne sais pas ce que je vais faire s’ils me proposent de partir… »

Il soupire, laissant volontairement sa phrase en suspens. Je n’en crois pas mes oreilles.

« Ne me dis pas que tu veux partir en Syrie ?

– Tout bon musulman se doit de rejoindre la “Terre promise”.

– C’est quoi ces conneries, tu veux aller faire le djihad? lui lancé-je. Est-ce que tu parles arabe au moins ?

– Non.
– Mais qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas?
– Combattre les ennemis de l’islam et les chiens à la solde de Bachar el-Assad. »

Ma route a croisé celle de Djahar tout à fait par hasard, sur une plage berlinoise, à l’été 2013. La petite vingtaine d’années, dont plus de la moitié passée comme demandeur d’asile en Allemagne, Djahar se présente d’abord comme un « guerrier », un champion de boxe et de MMA (mixed martial arts), ces combats ultraviolents où l’on s’affronte sous des néons crus dans des cages en acier. D’origine caucasienne, il est diplômé en débrouille internationale : il a inter- rompu son apprentissage et préfère jouer au Parrain, vivotant de petits « casses de drogue » et de « missions au black ». Je suis vite séduite par le caractère ambivalent et lumineux du personnage, et je décide de le suivre quelques semaines pour un portrait au long cours. Je ne sais pas trop où je vais, ni ce que je cherche : ce qui m’intéresse d’abord chez lui, c’est son parcours d’intégration… et son rapport à la violence dans une société allemande très policée.

Au fil des mois, je vais découvrir que sa religion, l’islam salafiste, prend une place de plus en plus importante dans son quotidien, allant jusqu’à occulter ses petites copines ou son apprentissage. Sa radicalisation est calquée sur les soubresauts de l’actualité. D’abord fasciné par ses « frères moudjahidines » qui combattent dans le Caucase et menacent les JO de Sotchi, il commence à l’hiver 2014 à évoquer la Syrie et le one way ticket trip (voyage sans retour).

Tout au long de nos rencontres, j’essaie de comprendre les motivations de Djahar, son environnement, de mainte-nir un dialogue parce que, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, nous communiquons plutôt bien, chacun dans nos deux mondes qui, de l’extérieur, semblent s’être déclarés la guerre. Les débats sur l’islam embrasent l’Europe. En Allemagne, les manifestations de PEGIDA contre « l’islamisation du pays » réunissent des dizaines de milliers de personnes. Lorsque je termine d’écrire mon récit en janvier 2015, Djahar porte une longue barbe noire. Les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher créent une telle onde de choc et de peur que je reconsidère ma décision de publier : je ne sais plus si cela a du sens, si les impératifs de la lutte anti-terroriste ne vont pas hypothéquer la liberté de la presse et la protection de mes sources, si finalement Djahar n’est pas dangereux. J’ai finalement choisi de le raconter, lui et son quotidien écartelé. Parce que je crois qu’à son image, des centaines, voire des milliers d’autres gamins se trouvent sur le même fil du rasoir, à la merci d’un souffle qui peut les faire basculer. Et parce que ces Djahar nous disent quelque chose sur la société occidentale dans lesquelles nous leur offrons de vivre. »

« L’heure d’été » | Ed. Anne Carrière, Paris, 2019 – réed. Points, 2020

Après avoir rencontré Mir, un photographe indépendant, lors d’un reportage à Kiev, Violette décide de quitter Paris pour le rejoindre et s’installer à Berlin. Violette et Mir, qui n’ont qu’un mot à la bouche : « Liberté ! », vont se chercher, se trouver, se perdre jusqu’à vivre une véritable histoire d’amour. « Pas d’attaches, pas de sentiment », semble être leur mantra. Mais avec l’âge, les questions existentielles se décalent…

L’heure d’été est le portrait d’une ville en ébullition, Berlin; c’est un concentré de joies, de doutes, d’espoirs et de désespoirs d’une génération – les Xennials, ceux nés entre 1977 et 1983 ; c’est aussi une chronique acide et lucide des multiples crises qui touchent l’Europe (crise des réfugiés, crise économique, crise des populismes…), à travers une piquante galerie de personnages secondaires. 

L’heure d’été, sous la direction de Jean-Baptiste Gendarme, figure parmi les finalistes du Prix Goncourt du Premier roman et du Prix Erckmann-Chatriand 2019. Couverture Manon Bucciarelli.

Disponible en grand format et en poche ici.

Beyond’91 | Advocate Europe+Allianz Kulturstiftung+cafebabel.com, 2017

25 years after the collapse of the Soviet Union, Beyond91′, a beautiful editorial project translated into 7 languages, that I coordinated as editor-in-chief, explores Eastern Europe through the eyes of the ‘Perestroika Generation’. Along those seven cross-border stories produced by fourteen incredibly talented journalists and photographers from Eastern Europe, Beyond91′ wants to unveil contemporary societies of Russia, Belarus, Ukraine, Moldova, Lithuania, Estonia and Latvia at a crucial time.


A running exhibition Beyond91 Portraits of the Perestroïka Generation was presented in Berlin, Brussels and Paris. Beyond’91 was shortlisted for the CIVIS Media Preis 2018.

« Kosovo : Cadavre exquis au pays des merles noirs » | cafebabel.com, Paris, 2014

@Illustrations Adrien Le Cöarer

Au début des années 2000, le Kosovo a-t-il été le théâtre d’un trafic d’organes, perpétré par la guérilla kosovare sur des prisonniers serbes ? En une décennie, pas moins de six enquêtes de Pristina à Belgrade en passant par Bruxelles, se sont succédées sur ce crime macabre : une succession d’investigations à tiroir qui ouvre plus d’interrogations que de certitudes. Sans cadavre, ni témoins, l’affaire gêne la reconnaissance de l’indépendance du pays.

« Il se prend pour James Bond ou quoi ? Quel plouc ! » La première fois que j’ai vu Ilir, il déambulait vers les contrôles de sécurité de l’aéroport de Vienne avec la démarche typique du caïd. Blouson noir, jean clair, bombant les épaules et roulant soigneusement des mécaniques. Pas très grand mais sûr de lui et aussi imperturbable que Javier Bardem en tueur cinglé dans No Country for Old Men.

La deuxième fois que je l’aperçois, Ilir se débat avec les vigiles, juste avant la salle d’embarquement du vol à destination de Tirana, Albanie. Crachant un allemand maladroit et agitant son passeport, il est finalement autorisé à pénétrer dans le sas d’inspection escorté par deux malabars de la sécurité. Assis dans un coin du terminal, sous les néons, Ilir s’absorbe d’un air boudeur dans la contemplation de son portable. Et des passagères en jupes et talons.

Ce n’est qu’en montant dans la carlingue étroite du petit avion à hélices, que je réalise que le James Bond de l’aéroport – incarnation même du mafieux des Balkans que je m’étais promis d’éviter durant mon séjour – sera mon voisin direct durant le vol. Recroquevillé sur son siège, il n’a pas enlevé son manteau. Son regard vert très clair est coupant et sans émotion. L’avion décolle et son portable sonne. Il décroche et commence à chuchoter. Sa voix est étouffée par les vrombissements du moteur. Un clin d’oeil plus tard, nous commençons à discuter. J’explique que je suis journaliste et que je viens visiter la région. »

Episode 1 | Ilir

Episode 2 | C’est une maison jaune…

Episode 3 | La mission MINUK

Episode 4 | Le légiste

Episode 5 | Madame la Procureur Del Ponte

Episode 6 | Silvana

Episode 7 | Buffet froid à Lugano avec Dick Marty

Episode 8 | Sur le pont de Mitrovica

Episode 9 | Au téléphone avec un espion

Episode 10 | Le témoin X

Episode 11 | Bons baisers de Bruxelles

Episode 12 | Et maintenant ?

Cette enquête récompensée par le Prix Louise Weiss a été soutenue par le Journalism Fund, une ONG soutenant le journalisme d’investigation en Europe.

« Russia : 24h avec les (autres) Pussy Riot » | M, le magazine du Monde, Paris, 2012

On n’en connaît que trois mais le groupe compte d’autres membres qui n’adhèrent pas toutes à la récente médiatisation du collectif féministe. Ce jour-là, les Pussy Riot préparent un nouveau coup. En soutien à leurs soeurs d’armes dont le sort sera scellé le 1er octobre.

« N’oubliez pas d’enlever vos puces de téléphone portable. Et ramenez du Coca-Cola et des Snickers. » Pour accéder au lieu « secret » de la prochaine action des punkettes les plus célèbres de Russie, en rase campagne, il faut conduire trois longues heures à travers les bouchons du périphérique moscovite. Dans la voiture, Katia, 30 ans, ingénieure en électronique et musicienne, qui a participé à la formation du groupe à l’automne dernier, regarde le défilé au ralenti de grosses enseignes lumineuses et de shopping malls. « Nous voulions surtout montrer que les femmes peuvent être égales aux hommes et occuper le premier plan dans l’opposition, comme les féministes des révolutions russes du début du siècle. »

Mais l’énergie créative des filles est un peu « redescendue » avec le tourbillon médiatique. Pour autant, Katia continue à soutenir trois amies condamnées à deux ans de prison pour leur « performance » anti-Poutine dans la cathédrale du Christ-Saint-Sauveur de Moscou en février dernier. « Nous ne voulons pas faire comme nos parents qui n’ont jamais ouvert la bouche durant toute l’époque soviétique. » Le trajet continue tandis que le soleil décline. Datchas. Bouleaux. HLM décrépis. Cheminées d’usines.

« Les Pussy Riot, c’est surtout Nadia », reprend Katia. Nadia, de son vrai nom Nadejda Tolokonnikova, 22 ans, la pasionaria russe la plus photogénique et la plus photographiée de-puis le procès, l’une des trois filles arrêtées en mars 2012. Nadia et son carré stylé, son poing levé et ses tee-shirts « No Pasaran ». « Le plus drôle, c’est que Pietrouchka ne croyait absolument pas au projet », s’amuse Katia. Depuis l’emprisonnement de Nadejda, c’est pourtant lui qui a « repris la direction des opérations ».

Pietrouchka, c’est Piotr Verzilov, 26 ans, le mari de Nadia, père de sa fille et l’un des fondateurs de Voïna – « guerre » en russe –, un collectif d’artistes contemporains connu depuis 2005 pour ses actions provocatrices et contestataires, entre Moscou et Saint-Pétersbourg. « Piotr est quelqu’un de très ambitieux qui adore les médias, remarque Katia. Il n’a jamais obtenu la célébrité dont il rêvait avec Voïna. Le groupe a fini par imploser suite aux conflits internes. »La voiture s’arrête devant un portail rouillé. Zone militaire. Des buissons surgit un homme mince, au regard bleu azur: « Hi! I am Peter. Follow me! » Il nous conduit jusqu’à une carcasse de béton éventrée. Au quinzième et dernier étage à ciel ouvert de cet « ancien hôpital du KGB » jamais achevé à la chute de l’URSS sont réunis une quinzaine de membres et sympathisants des Pussy Riot, pour une répétition générale.

L’ambiance est bon enfant, à mi-chemin entre l’après-midi barbecue et le squat punk. Il y a du Coca donc, des amplis, un MacBook Pro, une guitare et un micro, un tas de vêtements et un peu de désœuvrement. Ceux qui fil-ment. Ceux qui fument. Un peu plus loin, harnais et mousquetons sur leurs robes légères et leurs collants fluo, trois filles s’entraînent à descendre et à remonter en rappel la façade de l’immeuble, une trentaine de mètres à pic, coachées par deux alpinistes. Les autres réparent leurs « baklavas », ces fameuses cagoules en laine colorés qui sont la signature officielle des Pussy Riot. Un génial coup marketing. A la fois cheap et chic.Piotr, qui a interdit l’utilisation des portables sur place, est suspendu à l’un de ses trois iPhone. Il est « débordé avec tous ces journalistes », dit-il.

Jusqu’ici, la promotion du groupe a été un sans-faute: procès ultra-médiatisé, soutien d’artistes internationaux comme Sting, Björk ou les Red Hot Chili Peppers et manifestations de soutien aux quatre coins du monde, comme sur les réseaux sociaux. l’action répétée ce soir doit justement être un remerciement aux artistes internationaux qui ont soutenu le groupe. La vidéo, une descente en rappel durant laquelle un portrait de Poutine est incendié, a été diffusée le 6 septembre lors des MTV Music Awards, à New York. « Une ode à la liberté d’expression », glisse Piotr. Et à la culture de masse. Car la génération MTV existe aussi en Russie: ces « kids » sans peur et pleins de reproches, nés dans les années 1980, lors du baby-boom de la Perestroïka et de l’effondrement du système, ont grandi entre transition post-communiste et hyperconsommation.

De ces deux mondes, Piotr Verzilov a surtout emprunté au nouveau. Il possède un passeport canadien, un anglais parfait, et le sourire carnassier. Des atouts pour organiser la contestation. C’est lui qui centralise les entrevues avec les filles, décide des médias prioritaires, papote avec Paul McCartney ou Yoko Ono et, depuis peu, donne lui-même des interviews pour évoquer son par-cours d’artiste rebelle. Forcément, cela en agace certains. « Piotr est une anguille. Si vous arrivez à l’avoir en interview, attendez-vous à une addition salée », glisse une correspondante locale. « Depuis qu’il a reçu un coup de téléphone de Madonna, il a pris la grosse tête », souligne une autre activiste de l’opposition. Piotr serait ainsi devenu une sorte de « pimp ». Un mac. « Mais les filles du groupe ne le laisseront pas faire! », affirme la militante.

Ce soir, Piotr a organisé un entretien avec le prestigieux magazine Time. Minuit dans une galerie d’art de la capitale, reconvertie en studio photo. Sept membres des Pussy Riot – le groupe compte à l’origine une vingtaine de personnes – sont là. « A Moscou, la résistance devient trendy », souligne Terminator, l’une d’elles. Aujourd’hui, « il y a beaucoup de filles qui se présentent pour participer à nos prochaines actions ». Longtemps critiquées au sein même de l’opposition, elles sont devenues en Occident le visage des anti-Poutine. Même si en Russie, en raison du conservatisme et de la place de la religion, leur action reste plutôt mal perçue. Les journalistes de Time arrivent. Ils ne sont pas les seuls. Tous les correspondants étrangers à Moscou, de la BBC à Spiegel, sont là. Piotr, qui connaît chacun par son prénom, maîtrise l’art du « teasing ».

Il est 2 heures du matin, équipes de télévision et photographes font la queue à l’extérieur. Soixante ou trente minutes d’interview, en fonction de l’importance du média. Pendant la séance photo, Piotr s’assure que les photo-graphes ne sont pas gênés par les cameramen ou claque des doigts pour faire sortir du cadre un membre du collectif. Le discours sur le féminisme est bien rodé. Mais si devant la caméra elles se déclarent « no logo » et « anti-leader », la réalité est tout autre: les Pussy Riot seront bientôt une « marque déposée ». Une procédure d’enregistrement de leur nom a été lancée, officiellement pour des questions de propriété intellectuelle. L’objectif, selon les avocats du groupe, est de défendre l’image et les titres de musique composés par le groupe. Néanmoins, « la marque pourrait valoir jusqu’à 10 millions de dollars », estime déjà un producteur local. Ceux qui utiliseront leur nom pourraient verser des royalties.

Ce retournement de situation provoque déjà des tensions. Au royaume du « fric c’est chic » de l’ère Poutine, les Pussy sont-elles en train de se brader? « Nous nous sommes engagées politiquement, d’une manière artistique et underground. Notre idée est de lutter contre le système patriarcal et corrompu de la Russie, et non de faire du business », souligne ainsi Delia. Membre originel du groupe, elle se réjouit de l’accueil réservé aux filles par la Dokumenta de Kassel, le Palais de Tokyo à Paris et bientôt le centre d’art contemporain Vinzavod de Moscou. Delia prépare un documentaire sur les coulisses du groupe qui pourrait être projeté lors de la prochaine Berlinale. Selon elle, les performances des Pussy Riot se voulaient exclusivement « féministes et engagées ». Le succès et les retombées médiatiques n’étaient pas « prévus ».

Mais le coup de fil de Madonna a tout changé. La chanteuse américaine voulait que les filles fassent la première partie de son concert en août dernier à Moscou. « Nous en avons beaucoup discuté. Cette invitation ne devait pas être acceptée parce qu’elle aurait marqué le début d’une vocation mercantile, raconte Delia. Maintenant, c’est trop tard, le capitalisme a gâché les relations entre les gens. A Moscou comme ailleurs, tout est à acheter, ou à vendre. »