« Russia : 24h avec les (autres) Pussy Riot » | M, le magazine du Monde, Paris, 2012

On n’en connaît que trois mais le groupe compte d’autres membres qui n’adhèrent pas toutes à la récente médiatisation du collectif féministe. Ce jour-là, les Pussy Riot préparent un nouveau coup. En soutien à leurs soeurs d’armes dont le sort sera scellé le 1er octobre.

« N’oubliez pas d’enlever vos puces de téléphone portable. Et ramenez du Coca-Cola et des Snickers. » Pour accéder au lieu « secret » de la prochaine action des punkettes les plus célèbres de Russie, en rase campagne, il faut conduire trois longues heures à travers les bouchons du périphérique moscovite. Dans la voiture, Katia, 30 ans, ingénieure en électronique et musicienne, qui a participé à la formation du groupe à l’automne dernier, regarde le défilé au ralenti de grosses enseignes lumineuses et de shopping malls. « Nous voulions surtout montrer que les femmes peuvent être égales aux hommes et occuper le premier plan dans l’opposition, comme les féministes des révolutions russes du début du siècle. »

Mais l’énergie créative des filles est un peu « redescendue » avec le tourbillon médiatique. Pour autant, Katia continue à soutenir trois amies condamnées à deux ans de prison pour leur « performance » anti-Poutine dans la cathédrale du Christ-Saint-Sauveur de Moscou en février dernier. « Nous ne voulons pas faire comme nos parents qui n’ont jamais ouvert la bouche durant toute l’époque soviétique. » Le trajet continue tandis que le soleil décline. Datchas. Bouleaux. HLM décrépis. Cheminées d’usines.

« Les Pussy Riot, c’est surtout Nadia », reprend Katia. Nadia, de son vrai nom Nadejda Tolokonnikova, 22 ans, la pasionaria russe la plus photogénique et la plus photographiée de-puis le procès, l’une des trois filles arrêtées en mars 2012. Nadia et son carré stylé, son poing levé et ses tee-shirts « No Pasaran ». « Le plus drôle, c’est que Pietrouchka ne croyait absolument pas au projet », s’amuse Katia. Depuis l’emprisonnement de Nadejda, c’est pourtant lui qui a « repris la direction des opérations ».

Pietrouchka, c’est Piotr Verzilov, 26 ans, le mari de Nadia, père de sa fille et l’un des fondateurs de Voïna – « guerre » en russe –, un collectif d’artistes contemporains connu depuis 2005 pour ses actions provocatrices et contestataires, entre Moscou et Saint-Pétersbourg. « Piotr est quelqu’un de très ambitieux qui adore les médias, remarque Katia. Il n’a jamais obtenu la célébrité dont il rêvait avec Voïna. Le groupe a fini par imploser suite aux conflits internes. »La voiture s’arrête devant un portail rouillé. Zone militaire. Des buissons surgit un homme mince, au regard bleu azur: « Hi! I am Peter. Follow me! » Il nous conduit jusqu’à une carcasse de béton éventrée. Au quinzième et dernier étage à ciel ouvert de cet « ancien hôpital du KGB » jamais achevé à la chute de l’URSS sont réunis une quinzaine de membres et sympathisants des Pussy Riot, pour une répétition générale.

L’ambiance est bon enfant, à mi-chemin entre l’après-midi barbecue et le squat punk. Il y a du Coca donc, des amplis, un MacBook Pro, une guitare et un micro, un tas de vêtements et un peu de désœuvrement. Ceux qui fil-ment. Ceux qui fument. Un peu plus loin, harnais et mousquetons sur leurs robes légères et leurs collants fluo, trois filles s’entraînent à descendre et à remonter en rappel la façade de l’immeuble, une trentaine de mètres à pic, coachées par deux alpinistes. Les autres réparent leurs « baklavas », ces fameuses cagoules en laine colorés qui sont la signature officielle des Pussy Riot. Un génial coup marketing. A la fois cheap et chic.Piotr, qui a interdit l’utilisation des portables sur place, est suspendu à l’un de ses trois iPhone. Il est « débordé avec tous ces journalistes », dit-il.

Jusqu’ici, la promotion du groupe a été un sans-faute: procès ultra-médiatisé, soutien d’artistes internationaux comme Sting, Björk ou les Red Hot Chili Peppers et manifestations de soutien aux quatre coins du monde, comme sur les réseaux sociaux. l’action répétée ce soir doit justement être un remerciement aux artistes internationaux qui ont soutenu le groupe. La vidéo, une descente en rappel durant laquelle un portrait de Poutine est incendié, a été diffusée le 6 septembre lors des MTV Music Awards, à New York. « Une ode à la liberté d’expression », glisse Piotr. Et à la culture de masse. Car la génération MTV existe aussi en Russie: ces « kids » sans peur et pleins de reproches, nés dans les années 1980, lors du baby-boom de la Perestroïka et de l’effondrement du système, ont grandi entre transition post-communiste et hyperconsommation.

De ces deux mondes, Piotr Verzilov a surtout emprunté au nouveau. Il possède un passeport canadien, un anglais parfait, et le sourire carnassier. Des atouts pour organiser la contestation. C’est lui qui centralise les entrevues avec les filles, décide des médias prioritaires, papote avec Paul McCartney ou Yoko Ono et, depuis peu, donne lui-même des interviews pour évoquer son par-cours d’artiste rebelle. Forcément, cela en agace certains. « Piotr est une anguille. Si vous arrivez à l’avoir en interview, attendez-vous à une addition salée », glisse une correspondante locale. « Depuis qu’il a reçu un coup de téléphone de Madonna, il a pris la grosse tête », souligne une autre activiste de l’opposition. Piotr serait ainsi devenu une sorte de « pimp ». Un mac. « Mais les filles du groupe ne le laisseront pas faire! », affirme la militante.

Ce soir, Piotr a organisé un entretien avec le prestigieux magazine Time. Minuit dans une galerie d’art de la capitale, reconvertie en studio photo. Sept membres des Pussy Riot – le groupe compte à l’origine une vingtaine de personnes – sont là. « A Moscou, la résistance devient trendy », souligne Terminator, l’une d’elles. Aujourd’hui, « il y a beaucoup de filles qui se présentent pour participer à nos prochaines actions ». Longtemps critiquées au sein même de l’opposition, elles sont devenues en Occident le visage des anti-Poutine. Même si en Russie, en raison du conservatisme et de la place de la religion, leur action reste plutôt mal perçue. Les journalistes de Time arrivent. Ils ne sont pas les seuls. Tous les correspondants étrangers à Moscou, de la BBC à Spiegel, sont là. Piotr, qui connaît chacun par son prénom, maîtrise l’art du « teasing ».

Il est 2 heures du matin, équipes de télévision et photographes font la queue à l’extérieur. Soixante ou trente minutes d’interview, en fonction de l’importance du média. Pendant la séance photo, Piotr s’assure que les photo-graphes ne sont pas gênés par les cameramen ou claque des doigts pour faire sortir du cadre un membre du collectif. Le discours sur le féminisme est bien rodé. Mais si devant la caméra elles se déclarent « no logo » et « anti-leader », la réalité est tout autre: les Pussy Riot seront bientôt une « marque déposée ». Une procédure d’enregistrement de leur nom a été lancée, officiellement pour des questions de propriété intellectuelle. L’objectif, selon les avocats du groupe, est de défendre l’image et les titres de musique composés par le groupe. Néanmoins, « la marque pourrait valoir jusqu’à 10 millions de dollars », estime déjà un producteur local. Ceux qui utiliseront leur nom pourraient verser des royalties.

Ce retournement de situation provoque déjà des tensions. Au royaume du « fric c’est chic » de l’ère Poutine, les Pussy sont-elles en train de se brader? « Nous nous sommes engagées politiquement, d’une manière artistique et underground. Notre idée est de lutter contre le système patriarcal et corrompu de la Russie, et non de faire du business », souligne ainsi Delia. Membre originel du groupe, elle se réjouit de l’accueil réservé aux filles par la Dokumenta de Kassel, le Palais de Tokyo à Paris et bientôt le centre d’art contemporain Vinzavod de Moscou. Delia prépare un documentaire sur les coulisses du groupe qui pourrait être projeté lors de la prochaine Berlinale. Selon elle, les performances des Pussy Riot se voulaient exclusivement « féministes et engagées ». Le succès et les retombées médiatiques n’étaient pas « prévus ».

Mais le coup de fil de Madonna a tout changé. La chanteuse américaine voulait que les filles fassent la première partie de son concert en août dernier à Moscou. « Nous en avons beaucoup discuté. Cette invitation ne devait pas être acceptée parce qu’elle aurait marqué le début d’une vocation mercantile, raconte Delia. Maintenant, c’est trop tard, le capitalisme a gâché les relations entre les gens. A Moscou comme ailleurs, tout est à acheter, ou à vendre. »