« Frau Petry, l’anti-Merkel » | l’Obs, Paris, 2016

Son parti Alternative pour l’Allemagne est devenu l’étendard de la fièvre anti-immigration et anti-establishment qui gagne le pays. Cette femme politique incarne la résurgence outre-Rhin d’une droite dure, flirtant avec les extrêmes. Photo: Jan Zappner.

La silhouette d’adolescente aux faux airs de Jeanne d’Arc, sourire ironique sur les lèvres, déboule au pas de course dans la salle de maquillage. Elle lance un « bonjour » sonore en français. Frauke Petry a 30 minutes pour l’entretien, elle qui n’affectionne guère la « Pinocchio presse ». Ensuite, elle montera sur scène dans cet ancien grenier à sel, qui accueille plus les mariages que les meeting politiques. La municipalité de Schwäbig Hall, Bade-Wurtemberg a envoyé six fourgons de police en guise de comité d’accueil. Des forces équipées de combinaisons spéciales sont garées devant l’entrée de la salle, prêtes à intervenir pour assurer la sécurité.

Frauke Petry est la femme la plus détestée d’Allemagne. En janvier, lorsqu’elle a suggéré que la police « en cas d’urgence, devrait pouvoir faire usage d’armes à feu pour empêcher les migrants d’entrer dans le pays », elle a brisé un tabou sur la véritable nature du parti qu’elle dirige depuis huit mois, l’Alternative für Deutschland (AfD//Alternative pour l’Allemagne). Dangereuse ? Provocatrice ? C’est une « pyromane » qui incite à la haine selon les médias allemands qui la clouent au pilori depuis des semaines. La dernière couverture choisie par le magazine Spiegel présente un montage-photo en contre-plongée de Petry sur fonds d’architecture Troisième Reich. Inspiration : Léni Riefenstahl.

« On me demande souvent si l’afD se sent responsable, voire coupable, de la radicalisation du discours en Allemagne », commence calmement Frauke Petry. « C’est facile de nous voir comme la cause d’un problème qui a commencé il y a des années. Le traumatisme d’avoir perdu la Seconde Guerre Mondiale explique certaines réticences de l’Allemagne à évoquer la question migratoire, de peur d’être taxé de nationalisme. »

Depuis les agressions sexuelles de masse à Cologne en janvier, l’Allemagne est au bord de la crise de nerfs, déchirée sur la question de l’accueil d’1,1 millions de réfugiés en 2015, un flot continu venu de Syrie ou des Balkans, qui ne se tarit pas. Malgré le courage politique de la Chancelière Angela Merkel et son incantation « Wir schaffen das » (nous allons y arriver), la « Willkommen’s Kultur » (culture de l’accueil) cède du terrain à une flambée de violences xénophobes : entre 2014 et 2015, les incendies d’asile de réfugiés et les agressions raciste ont été multipliés par 5.

Depuis trois semaines, Frauke Petry enchaîne les meetings électoraux. Les prochaines élections régionales du 13 mars qui auront lieu dans trois Länder, Bade Wurtemberg, Rhénanie Palatinat et Saxe-Anhalt- seront un test déterminant pour l’avenir de l’afD, le dernier né de la scène politique outre-Rhin. Formation anti-euro créée en 2013 à Dresde, reconvertie avec succès dans la rhétorique anti-migrants, l’afD est passé de 4,7% des sondages à 11% en 2016. Les Allemands semblent douter de la politique d’asile menée par leur Chancelière, au règne pourtant incontesté depuis 10 ans. 40% d’entre eux souhaitent que Merkel démissionne, selon un sondage de Fokus.

Comme Angela Merkel, Frauke Petry est née en ex-RDA. La comparaison s’arrête là mais ce passé commun lui permet une « private joke ». « Madame Merkel me fait penser au comité central du SED à la fin du régime communiste », souligne Petry. Traduction : elle refuse de voir ce qui est en train de se passer. « Elle confond la morale avec l’Etat de droit. » L’afD veut imposer les contrôles aux frontières pour lutter contre l’immigration illégale mais Petry rejette l’étiquette de « populiste ». « Nous sommes un parti démocratique. Nous voulons changer la situation actuelle par les urnes. »

A l’Ouest, le discours de l’afD a plus de mal à prendre mais progresse. Schwäbig Hall, une bourgade prospère entre façades pastel et vallée verdoyante, renvoie une image idyllique, celle de l’Allemagne d’avant : ordonnée et paisible. « On essaie de nous mettre dans le coin des anti-migrants. Nous avons d’autres thèmes de campagne comme la politique familiale, l’énergie ou l’économie, » rétorque Petry. « Nous voulons surtout rapprocher les citoyens de la politique », souligne t-elle, en replaçant les pans de son tailleur strict, qui contredit son allure juvénile.

Ancienne chimiste, Frauke Petry a appris la politique comme le capitalisme, à l’instinct et sans mode d’emploi : aujourd’hui, comme un parfait produit de synthèse, elle connaît mieux que personne les codes et les habitudes des deux Allemagne, des aspirations traditionnelles du bourgeois de l’Ouest (Wessi) aux frustrations des perdants de la transition (Ossi). Née à Dresde en 1975, dans une vallée que l’on a longtemps surnommée « tal des ahnungslos », (la vallée des débiles) en raison de son enclavement géographique, Frauke Marquard a 14 ans au moment de la chute du Mur. L’expérience de la réunification sera « ratée » selon elle, par « manque de courage d’affronter les vrais problèmes », dit-elle. Elle déménage à l’Ouest, passe brillamment son bac et après des études de sciences à Göttingen, obtient son doctorat de génétique à l’université de Reading en Angleterre, avant d’épouser un pasteur, dont elle est aujourd’hui séparée.

Encore une fois, toute ressemblance avec le parcours d’Angela Merkel serait parfaitement fortuite. « Merkel a vécu exclusivement à l’Est », lance visiblement piquée Frauke Petry, qui revendique avec fierté sa « double culture. En outre, « mes parents n’étaient pas membres du parti communiste, plutôt des ennemis du régime. » Un héritage qui marque. A la fraction locale de l’afD de Dresde qu’elle dirige, les futurs membres du parti doivent répondre à un questionnaire où figure cette question : avez-vous été membre de la Stasi?

En 2007, Petry, qui a eu quatre enfants, se lance dans l’entreprenariat : elle monte sa boîte. Aux côté de sa mère, elle-aussi une ancienne chimiste, elle dépose un brevet pour produire des polyurethanes respectueux de l’environnement. Malgré une médaille de l’ordre national du mérite, les commandes se font rares, l’entreprise vacille. En 2013, inspirée par « son histoire personnelle d’une émigration de Est vers l’Ouest » et désireuse de « jeter des ponts entre les deux côtés », elle se lance en politique. Aux côtés de l’économiste néo-libéral Bernd Lücke, elle co-fonde L’Alternative für Deutschland (afD), un parti euro-sceptique, composé principalement d’économistes et qui, en pleine crise grecque, fustige le sauvetage de l’euro. Au même moment, Petry se déclare « insolvable », son entreprise est liquidée.

Visiblement, les arcanes de la politique lui vont mieux que l’économie de marché. L’ascension de Pétry, comme celle du parti, est fulgurante. En 2013, l’afD obtient des sièges dans cinq parlement régionaux (dans les Land du Brandenburg, de Saxe, de Thüringe, de Hamburg, et de Brême) et sept eurodéputés à Strasbourg. Petry préside la fraction locale de Dresde et siège comme députée au Parlement de Saxe. En juillet 2015, comme Angela Merkel avec son mentor, le leader de la CDU, Helmut Kohl, Frauke Petry tue le « père » : Bernd Lücke est écarté, Pétry prend les rênes d’un parti qui va mettre la barre à droite.

Sur ses tracts titrés ‘Du courage pour l’Allemagne’, le symbole de l’afD est une flèche rouge sur fonds bleu qui, après une sorte de demi-tour, file vers l’avant. Une métaphore graphique de la mutation opportuniste du parti. Presque trois ans après sa création, l’afD n’a toujours aucun programme officiel (« nous y travaillons », précise Petry) et papillonne au gré de l’agenda médiatique. Le parti exploite sans vergogne la crise des réfugiés, comme il avait surfé sur la crise de l’euro. Depuis septembre, c’est le jackpot, l’afD gagnerait 40 électeurs par jour et compte environ 19 000 membres.

Pour Robbie Leutzmann, fondateur de la plateforme afD Watch, « l’afD est un loup déguisé en agneau. L’absence de programme est une stratégie délibérée, afin de ratisser le plus large possible ». La formation qui se nourrit de l’insatisfaction croissante à l’égard de l’establishment devient même de plus en plus « radicale », juge t-il. « L’électorat réunit pêle-mêle conservateurs déçus de la CDU, en passant par les adeptes de la théorie du complot ou des nationalistes. » Beaucoup reprochent aujourd’hui à Frauke Petry de n’avoir rien fait contre la montée de l’extrême droite dans sa famille politique mais aussi en Saxe.

C’est à Dresde encore qu’est ainsi né Pegida, le mouvement anti-islam, qui se montre toujours plus extrémiste lors des Montagsdemo. Dans « la région de la honte, » la liste des violences contre les réfugiés s’allonge. A Clausnitz, un car de réfugiés terrorisés, est accueilli sous les hués de militants d’extrême droite qui hurlent « Wir Sind Das Volk » (« nous sommes le peuple, » un remix sauce nazie du slogan de la révolte pacifique de 1989). « L’afD est le bras démocratique des extrémistes, le versant politiquement correct de ceux qui mettent le feu aux asiles de réfugiés », juge encore Leutzmann. Petry nie tout « travail commun » avec Pegida. Selon une récente enquête de l’université de Dresde, 82% des manifestants de Pegida seraient membres de l’afD.

Frauke Petry a fait de la schizophrénie de l’Allemagne post-réunification son meilleur atout. Sa propre ambivalence reflète cette contradiction mais aussi les difficultés qu’elle a à tenir les éléments les plus « radicaux » de son parti. Si Frauke Petry,elle-même fille d’un « réfugié de guerre originaire de Silésie » (une ancienne région prusse aujourd’hui en Pologne) confie que « l’Allemagne peut être un pays d’immigration à condition de fixer des règles claires », son collègue, Björn Höcke, chef de la fraction du Land de Thüringe se montre nettement moins modéré : « Tant que nous sommes prêts à accepter ce surplus de population, rien ne changera dans le comportement reproductif des Africains. »

Frauke Petry rejette l’étiquette d' »extrême droite » mais juge le FN de Marine Le Pen « trop à gauche, trop social ». Frauke Petry est l’incarnation de la femme émancipée et prône l’idéal de la « famille de trois enfants » et le rejet du mariage gay. A la question de savoir si elle se sent féministe, Frauke Petry hésite. « Si vous entendez par féministe, la protection des femmes et de la famille alors, ma réponse est oui. Mais ce mot n’est pas très bien connoté en Allemagne…. » 80% de l’électorat de l’afD est constitué d’hommes, plutôt grisonnants, plutôt conservateurs. Sa méthode est un grand écart délicat à tenir. Et pour combien de temps encore ?

Le Dr Franz Eidl est un ancien membre de l’afD qui a quitté le parti en 2014 en raison de son virage radical. Selon lui, « Frauke Petry est conservatrice, pas xénophobe. Mais elle a été dépassée à droite. Désormais, elle doit hurler avec les loups. Sinon ils vont la dévorer. » L’organisateur vient chercher Frauke Petry qui se lève, souriante à l’idée d’échanger avec ses électeurs. « J’aime cette proximité. » Seul hic, dans la salle, c’est l’émeute : plusieurs centaines de participants patientent sous les cris des militants d’extrême gauche qui ont envahi la salle : « non au racisme’, ils scandent « Petry=nazi frau », les CRS doivent évacuer les lieux. Finalement, une petite scène de théâtre improvisée, sans micro, sans podium devant un public clairsemé. Elle est seule, pile au centre.