« Soroca : Le ‘Disneyland’ des Gitans » | Revue XXI, Paris, 2008

A Soroca, une petite ville de Moldavie, les Rroms aiment afficher leur prospérité. Des palais extravagants, des Mercedes dans les ornières… Il n’en fallait pas plus pour que la municipalité décide de se lancer dans le « tourisme manouche ». Photos Sebastian Meyer.

« Bienvenue à Soroca, la capitale des Rroms ! » Costume de mafieux, lunettes de soleil vissées sur le nez et chewing-gum inamovible, Viktor Sau, le maire fraîchement élu de cette petite bourgade moldave, a le sourire aux lèvres. Tandis que son chauffeur patiente en plein soleil, le quadragénaire évoque ses projets de « développement » avec de grands gestes enthousiastes. Enfant du pays devenu « multimillionnaire » du gaz, Viktor Sau s’est lancé en politique comme dans le ‘business’ : avec une stratégie et des investissements.

Sa nouvelle marotte ? Le tourisme. Aux « glorieux »  temps de l’URSS, Soroca, « sa » ville était l’étape obligée des apparatchiks qui partaient se délasser sur les rives de la Mer Noire. Aujourd’hui, la cité située au Nord du pays compte près de 40 000 habitants et semble endormie, alanguie sur les méandres du fleuve Nistru: une industrie en déroute, les jeunes qui partent… Viktor Sau a décidé d’enrayer ce déclin. Lui mise tout sur le tourisme et veut attirer les visiteurs, qu’ils soient Européens ou Russes. Pour captiver les étrangers, son slogan est déjà trouvé : « We Want To Be A European City ». Les atouts de la ville ne manquent pas: une forteresse bâtie en 1543 par Etienne le Grand et le ‘Cierge de la Reconnaissance’, un mirador en haut duquel on distingue les plaines voisines d’Ukraine. Sans oublier le petit musée des traditions qui a accueilli l’an passé « un million » de touristes, d’après son conservateur.

DisneyRrom

Mais la botte secrète de Viktor Sau, c’est une petite colline surplombant la ville et le fleuve: un monticule abrupt sur les flancs duquel ont poussé, comme par miracle durant la transition soviétique, plusieurs centaines de palais aux architectures extravagantes. Rien n’est trop kitsch, ni trop chic, c’est à qui possède la demeure la plus opulente, la plus décadente. Avalanche de stucs, balcons en marbre, villas d’inspiration russe ou gothique, fontaines à l’eau cristalline ou toits aux ornements argentés : un véritable décor de cinéma qui tranche dans une contrée où la réalité est plutôt glauque. La Moldavie est régulièrement qualifié de « pays le plus pauvre d’Europe » et les deux tiers de la population y vivent avec moins d’un dollar par jour.

Les habitants de ce Disneyland en carton pâte, ce sont les gitans. Les ‘Rroms de Soroca’ plus précisément, une communauté préservée et très VIP : voitures puissantes, dents en or et propriétés à colonnades. Loin, bien loin des traditionnels bidonvilles en bordure des grosses métropoles européennes. Officiellement, 15 000 tziganes vivraient sur le territoire moldave – ils seraient 200 000 officieusement – et les autorités sont peu enclines à leur reconnaître un quelconque statut. « Voleur », « menteur » et « sale » sont des épithètes utilisés sans complexes par les Moldaves. Si la Roumanie voisine, désignée comme la ‘troisième patrie’ des Rroms après l’Inde et Constantinople, est censée en abriter près 3 millions, les ‘Romanis’ restent globalement considérés comme une minorité négligeable, en butte aux discriminations et à l’indifférence des gouvernements. Pauvreté, exclusion sont leur lot quotidien en Europe de l’Est : en Moldavie, 90% d’entre eux sont sans emploi et n’ont ni accès à l’eau courante, ni à l’éducation. Partout, sauf à Soroca.

Capitalisme maison

Valeria Preda, 37 ans, un gitan qui se définit lui-même comme un ‘haut représentant’ de la communauté locale arbore une large carrure moustachue, rehaussée de bijoux scintillants. Lui s’est fait construire l’une des plus belles villas de la colline. L’une des plus voyantes aussi: trois étages inspirées du palais du tsar de Saint-Pétersbourg, des balcons à colonnes en marbre et moulures dorées au plafond, sans oublier les écrans plasma dans chaque pièce et un coin dédié à la machine à laver, ‘un luxe dans le coin’. Coût de la facture : un million d’euros, d’après son propriétaire. « Les travaux entamés il y a plusieurs années ne sont pas encore finis. On fait tout au fur et à mesure. En fonction des rentrées d’argent. » Pour le moment, les fenêtres n’ont pas encore de vitres.

Sur ses propres affaires justement, Valeria Preda qui n’hésite jamais à vanter la « solidarité » des habitants de la colline, se montre plutôt discret. Une vague entreprise de vêtements, une poignée d’employés. « Rien d’illégal du tout », jure t-il. Plus bas dans la ville, les langues se délient : certains parlent de «magouilles», de trafic de drogues ou de réseaux organisés de mendicité. Aux accusations de ses « frères » qui mendient dans les parcs de Chisinau, Preda rétorque que «s’ils sont pauvres, c’est parce qu’ils ne veulent pas travailler.» Ce qui est certain, c’est que les Rroms à Soroca ne comptent pas en leis : seulement en euros ou en dollars. « Ici, nous formons une grande famille. Et si l’un de nous est en difficulté, c’est notre devoir de l’aider. La justice des Tsiganes est plus efficace que les fonctionnaires de ce pays ». Silence embarrassé. « Vous voulez visiter ? »

Lorsqu’il fait le tour du quartier, trottinant sur ses mocassins en cuir vernis, Valeria Preda se conduit comme un vrai ‘people’, reconnu et salué, qui n’hésite d’ailleurs jamais à se délester de quelques leis pour aider les ‘voisins’. « Vous voyez cette petite bicoque là bas ? Rien que ça coûte 120 000 euros. Le coût des terrains est très élevé, seuls nos proches peuvent se payer des maisons ici », glisse, non sans fierté Preda. Nos proches, la ‘famille’ en somme. La flambée de l’immobilier local est une autre manière de rester entre soi, entre Rroms. Loin des ‘gadjos’. Et garder à la fois sa langue, son histoire, ses habitudes. Pour nombre de gitans, l’intégration est trop souvent un mot tabou. Cela signifie assimiler, c’est-à-dire perdre les traditions qui ont fondé l’identité de leur peuple.

Un roi en toc

Une fois quitté la rue principale, les chemins de la colline se font boueux, les détritus plus visibles. «C’est ici que vit le soi-disant Roi des Rroms » souffle, non sans ironie notre guide, avant de désigner une imposante bâtisse en briques rouges. Depuis des années, le maître des lieux, Artur Cerare, appelé aussi ‘Baruro’ [Baron], a l’autorité d’un patriarche. Et sa résidence est considérée comme le ‘petit château’ de la colline. Colonnades, grilles en fer finement forgé et voitures de collection dans la cour, dont l’une dit-on, aurait appartenu à l’ex-Premier Secrétaire du Parti, Yuri Andropov. Pour les journalistes étrangers, l’interview sera facturée 1 000 euros.

Mais pour connaître à moindre frais l’histoire de la richesse des Rroms de Soroca, il suffit de demander à Ion Duminica, professeur de ‘rromanologie’ à la faculté de Chisinau. « La légende de Soroca se confond avec celle de la ‘Coopérative 5’, une entreprise un peu spéciale tenue par les gitans dans les années 80 » raconte t-il. « A partir de matières et tissus provenant d’Ouzbékistan ou d’Azerbaïdjan, la C5 fabriquait de faux jeans Levi’s ou des baskets Adidas, des stocks de contrefaçon écoulés ensuite aux bons ‘camarades’ avides de liberté en Moldavie mais aussi en Ukraine ou en Russie. A la fin du régime communiste, l’entreprise prospère comme une multinationale. Les familles s’enrichissent, les palaces se multiplient… jusqu’à la chute de l’empire soviétique, en 1991.»

Depuis, malgré son faste apparent, la communauté manque d’argent. La majorité des palais sont à l’abandon, certains inachevés. Beaucoup n’ont ni eau courante, ni électricité. Quant aux propriétaires, ils sont partis en Russie pour lancer d’autres ‘business’ et ne reviennent que lors des fêtes religieuses ou familiales. Pendant leur absence, les clés sont laissées à des «proches». Dans les années 90, 6 000 Rroms vivaient sur la colline, ils ne sont plus que 2 000 aujourd’hui. Un monde en toc, des murs en albâtre et des maisons sans toits, le dieu dollar en étendard et des poubelles éventrées sur le trottoir. « Soroca aujourd’hui, ça n’est plus rien si ce n’est un symbole », dit encore Duminica.

Le nouveau maire Viktor Sau a lui bien compris la valeur de ce patrimoine chimérique. Les investissements, 50-50 avec les chefs des tziganes, sont déjà prêts. « Nous avons déjà commencé à refaire la route et l’éclairage. » D’ici une dizaine d’année, l’idée est de faire de l’endroit une « authentique zone touristique Rrom avec visite guidée, reconversion de palais en hôtel, concerts de musique manouche et université de ‘tziganologie’. Certains tours-opérateurs de Chisinau incluent d’ores et déjà un détour par l’endroit, rebaptisé « la colline aux gitans ». Plus accrocheur. Plus prometteur.