Affaire Christiane K, la « mère diabolique » | Le Nouvel Observateur, 2022

En septembre 2020, l’affaire Christiane K. bouleverse l’Allemagne. Entre deux lockdowns, cette mère de 27 ans tue cinq de ses six enfants, l’un des pires infanticides jamais commis dans le pays. En novembre 2021, elle est condamnée à la perpétuité, une sanction exceptionnellement sévère. Ses avocats ont fait appel devant la Bundesgerichtshof de Karlsruhe, la Cour de Cassation fédérale.

« La première fois que j’ai entendu parler de Christiane K, j’essayais de télé- travailler en gardant ma fille qui avait choisi de faire son «Terrible Two » lors du confinement. C’était en septembre 2020 : on avait six mois de pandémie dans les pattes, mes journées ressemblaient à celle de la Femme Gelée d’Annie Ernaux, rythmée par les notifications des morts du Covid-19. Si la santé mentale globale a dégringolé pendant l’épidémie, les parents et surtout les femmes, ont payé le prix fort. Il n’y a pas une mère que je connais qui n’ait pas fini en burn out.

Christiane Kias elle, a vrillé dans les règles de l’art : entre deux lockdowns, elle a tué cinq de ses six enfants, l’un des pires infanticides qu’ait jamais connu l’Allemagne. La nouvelle a bouleversé le pays et fait le tour du monde, du Bild au Daily Mail sous ce titre : « Evil Mum » (la « mère diabolique »). En novembre 2021, au terme d’un procès durant lequel elle n’a pas prononcé un mot, elle a été condamnée par le tribunal de Wuppertal à la prison à perpétuité, 22 ans de réclusion incompressible. La plus lourde peine d’enfermement réservée en Allemagne aux terroristes et aux mauvaises mères de famille.

La sanction m’a intriguée. Quel danger cette femme représentait-elle pour la société au point de devoir passer le restant de ses jours en prison ? Même s’il n’existe pas de statistiques officielles, les infanticides ne sont pas rares : on estime qu’une centaine d’enfants sont tués chaque année par l’un ou l’autre de leurs deux parents. Un tous les trois jours, un chiffre stable. On sait que l’infanticide reste l’un des crimes les plus féminins, à 90% pour les nourrissons tués dans les 24 heures suivant leur naissance. Les enfants plus âgés sont tués eux en majorité par leurs pères.

Qui était cette femme ? Qu’est-ce qui pousse une mère à tuer ses enfants ? Un épuisement physique et émotionnel ? Une maladie mentale ? Les homicides sur mineurs de moins de 15 ans ont des ressorts singuliers. Mais l’intime s’inscrit toujours dans un contexte social et politique plus large. Aujourd’hui, on sait que les lockdowns successifs ont eu un effet dévastateur sur les femmes avec une explosion des violences domestiques (+30% pendant le premier confinement dans le monde selon des chiffres de l’ONU) et des agressions contre les enfants. En Allemagne, les crèches et les écoles sont restées fermées pendant huit mois d’affilée, entre octobre 2020 et mai 2021. Comme si les mesures de lutte contre la pandémie avaient été décidées par des responsables politiques ayant soit des balcons, soit pas d’enfants. Après l’avoir rencontrée en prison, Christiane Kias est devenue le symbole des violences feutrée qui se sont exercées dans des millions de foyers pendant les confinements. Et dans le tourbillon post-#MeToo, mis à mal par deux ans de pandémie, j’ai commencé à me demander à quel point la justice pénale était genrée. »

Episode 1 | « Sur WhatsApp, elle regarde la photo de profil de son ex. Son cœur fait un bond. »

Episode 2 | « Oui, envoie la police à la maison. Les enfants sont morts. »

Episode 3 | « Elle a trois défauts, elle est jeune et jolie. Elle plaide non coupable. »

Episode 4 | « A 16 ans, Christiane est une adolescente qui coule. Mais elle ne crie plus. »

Episode 5 | « La Hasselstrasse où elle vivait est le terminus de la ligne de bus. »

Lire la série en intégralité ici.

Peut-on vivre avec la guerre ? | Podcast Louie Media, 2022

Descendre dans l’abri anti-aérien, quitter sa maison en emportant ce qu’on peut sous le bras, laisser derrière soi une partie de sa famille… En Europe, on pensait ces images réservées aux livres d’histoire. Ailleurs, les conflits armés se succèdent. Quel est leur impact émotionnel ? Se transmet-il ? Peut-on apprendre à vivre avec la guerre ? Et après, comment se reconstruire, si c’est possible ?

« Mon premier roman commence à Kiev et l’un des deux personnages principaux s’appelle Mir (cela veut dire « paix » -ou « monde »- en russe.) C’est dire la place de l’Ukraine dans ma vie, réelle comme imaginaire.

Depuis le 24 février 2022, je suis kéblo. L’invasion des chars russes, les images de Marioupol ou les visages en larmes des réfugiés ont provoqué chez moi un tourbillon d’émotions. Impossible de rester neutre. Quand on vient d’une génération biberonnée a la paix, aux safe places et à Daft Punk, la possibilité d’une troisième guerre mondiale sonne un peu la fin de la récré.

J’en avais ma claque du grand jeu géopolitique, alors j’ai décidé de raconter l’événement de l’intérieur. Qu’est-ce que la guerre fait aux humains ? Quelles émotions réveille t-elle ? Quels souvenirs convoque t-elle ?

Je suis née en Lorraine, aux confins de la France et de l’Allemagne. De là ou je viens, il y a plus de monuments aux morts que de barista. Le long de cette zone-frontière de forêts et de faits divers, deux pays, deux voisins, se sont faits la guerre trois fois en moins d’un siècle (entraînant dans leur haine le monde entier.)

Aujourd’hui, je vis à Berlin, une capitale dont le nom seul résume les brutalités barbares du XXe siècle. Pourquoi l’Ukraine ravive t-elle chez moi, comme chez mes amis européens, une sorte d’intuition collective du désastre ?

Ce ne sont que quelques unes des raisons qui m’ont poussée à cette introspection sonore, à la fois intime et chorale. Partie de l’Ukraine, j’ai fait des détours par la Syrie, le Kosovo, Israël ou la Côte d’Ivoire et j’ai tendu le micro à ceux qui avaient vécu la guerre directement. Qu’est-ce qu’ils avaient ressenti ? Y-avait t-il des étapes entre le choc, la colère, la tristesse ou l’intensité ? Une timelime émotionnelle ? Un mode d’emploi ? Et nous qui la vivions par procuration sur nos smartphones, pouvions-nous aussi être touchés ?

Peut-on vivre avec la guerre ? Les uns au front, les autres derrière leurs écrans mais tous ensemble plongés dans un événement d’une violence improbable. »

Episode 1 | Spotify

Episode 2 | Spotify

Allemagne : Sur la piste brune de la Troisième Voie | Médiapart, Paris, 2021

Un an après l’attentat de Hanau, le 19 février 2020, où un terroriste d’extrême droite a tué neuf personnes dans deux bars à chicha, et à quelques mois des élections fédérales de 2021, reportage en dix épisodes et en immersion dans une section locale du parti néonazi qui monte en Allemagne : La Troisième Voie. Illustrations Piet. Côté coulisses de l’info, c’est par ici.

« La première fois que j’ai vu Tony Gentsch, j’ai pensé qu’il ressemblait à son job. Barbichette années 90, cheveux châtains hérissés au gel et voix de stentor. Dans une autre vie, Tony était boucher. Il est aujourd’hui l’une des têtes d’affiche du parti néo-nazi qui monte en Allemagne : Der Dritte Weg pour la III. Voie. C’est bizarre d’être la copie de son taf. Mais Tony, 36 ans, est un rescapé de « Die Wende », la réunification allemande, et il a appris très tôt à se fondre dans le paysage. De la gastronomie aux concerts de rock métal, de la taule au conseil municipal, du skinhead au gendre idéal, Tony le caméléon jongle avec les codes, les mots, les visages. Quand on a changé de pays, de passé et d’identité en une nuit, les changements de cap sont une formalité.

Fiché « ultra violent » et placé sous surveillance des services de renseignement, il trimballe sa carrure débonnaire dans les rues de Plauen, en Saxe, gouaille en bandoulière et New Balance aux pieds (ces sneakers pour hipsters reconverties en signe de reconnaissance de la scène radicale). Tony Gentsch, c’est l’archétype du chef de bande, sympa, jamais seul et toujours prêt à dépanner. Pas vraiment ce que l’on attend du représentant d’un parti antisémite, révisionniste et xénophobe. Mais écrire sur l’extrême droite, c’est entrer dans une dimension parallèle. Naviguer entre ce que l’on imagine, ce que l’on perçoit et ce que l’on sait. Si elle existe, la vérité doit probablement se trouver quelque part entre les trois. La réalité elle, est plus changeante qu’un fil Twitter. »

Episode 1 | En ex-RDA, les néo-nazis font leur miel des espoirs déçus

Episode 2 | Un boucher au conseil municipal

Episode 3 | La Saxe, laboratoire de la scène radicale allemande

Episode 4 | En Allemagne, l’extrême droite se soulève contre la «dictature du corona»

Épisode 5 | Ladies first : comment les extrémistes de la III Voie séduisent les femmes

Épisode 6 | Une ratonnade sur fonds de #blacklifematters

Épisode 7 | Promenons-nous dans les bois

Episode 8 | Retour sur la cavale sanglante de la NSU

Episode 9 | AfD, complotistes et neo-nazis, les liaisons dangereuses

Episode 10 | 30 ans de réunification et une nouvelle déflagration

« La fille et le moudjahidine » | Editions Carnets Nord, Paris, 2015

Un portrait saisissant montrant les violentes contradictions d’une nouvelle génération d’aspirants moudjahidines, nés ou élevés en Europe, à la fois hyper-connectée et déconnectée de la réalité. Prune Antoine, journaliste française installée à Berlin, croise la route de Djahar en juin 2013. Son accent slave, son allure de boxeur du Caucase et son parcours d’intégration chaotique éveillent immédiatement la curiosité de la reporter. A priori, tout les oppose. Elle a choisi Berlin pour sa vie bohème, il est arrivé en Allemagne au terme d’un voyage de quatre jours au fond d’un camion. Elle cherche le dialogue par ses écrits, il se fait respecter grâce à ses poings. Elle est féministe, il est musulman salafiste.

Ce qui les rapproche, c’est d’être confronté, en tant qu’étranger, aux questions d’identité, de racines dans une Allemagne tiraillée autour de son modèle de ‘Willkommenskultur’. Seule ombre au tableau de cette amitié naissante : la radicalisation religieuse du jeune homme, via les réseaux sociaux, qui étonne puis inquiète Prune Antoine. Surtout lorsque Djahar lui annonce qu’il pense partir en Syrie faire le djihad.

La Fille & Le Moudjahidine, en vente ici. Couverture Giulio Zucchini.

PROLOGUE

Septembre 2014

« L’été indien tire ses dernières cartouches. Les rayons du soleil couchant dessinent des ombres sur le visage de Djahar, alors qu’il gare sa voiture derrière une authentique Trabant repeinte en rose. Il n’y a plus que dans les villes d’ex-RDA que ce genre de véhicule existe encore. En cette fin d’après-midi, il a décidé de m’emmener au « paradis ». C’est le nom donné à un nouveau square, inauguré par la municipalité en vue des célébrations pour le 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Les édiles n’ont pas lésiné pour que l’on s’y croie, dans le jardin d’Éden : rosiers luxuriants, buissons taillés en formes d’animaux et structures rondes en acier aux couleurs acidulées pom-pées sur Jeff Koons s’étalent sur une pelouse vert électrique.

« C’est pas mal, hein ? lance Djahar, un large sourire sur son visage rond.

– Les vieux ont l’air d’adorer », je réplique, en désignant des retraités trônant sur de délicats bancs en fer forgé, déambulateurs à portée de bras. Ils sont perdus dans la contemplation des fontaines en stuc et dodelinent de la tête sur un air d’opéra qui résonne dans l’air.

« J’ai un truc à te montrer, viens », dit-il en m’entraînant. Un peu à l’écart du jardin est installée une antique balancelle, garnie de lierre. Nous prenons place l’un à côté de l’autre, fesses calées dans des nacelles pastel, et Djahar sort son téléphone de la poche de son nouveau chino rouge vif. « T’as vu, j’ai le nouvel iPhone 6 ! » Il me le tend avec fierté. Les yeux perçants d’Oussama Ben Laden, très barbu et le visage engoncé dans la capuche d’une djellaba sombre, me regardent fixement.

« C’est quoi ton Ben Laden en fond d’écran ? je lui demande, mi-perplexe, mi-ironique.

– T’as maté la décapitation de James Foley par les mecs de l’État islamique ? rétorque-t-il, en ôtant ses lunettes Gucci.

– Non.

– Ça te dérange de voir des morts ? m’interroge-t-il en jetant un regard prudent autour de lui.

– C’est pas mon activité favorite.

– Alors, regarde!»

Djahar clique sur une icône de son téléphone : un clip vidéo s’ouvre. Zoom au milieu du désert. L’étendard sombre de l’EI, frappé du sceau de Mahomet, flotte devant la caméra. Un homme, l’otage et journaliste américain James Foley, retenu prisonnier en Syrie depuis des mois, porte une tenue orange. Il se tient à genoux devant un homme en noir. Résigné, James Foley fixe la caméra et s’adresse à Barack Obama, l’implorant de retirer les troupes américaines d’Irak. Coupé. Visage masqué et poignard à la main, le bourreau se met à haranguer les « infidèles mécréants » dans un anglais excellent. Puis il tire brutalement la nuque de James Foley en arrière et pose le couteau sur sa pomme d’Adam. « Mate comme il le décapite », souffle Djahar tout excité, baissant le son de son téléphone. Je lui donne un coup de coude. La traduction en arabe s’affiche en sous-titre des images de l’exécution de l’otage qui n’est pas montrée, seule- ment suggérée, dans un montage digne des meilleurs blockbusters américains. Des plans de coupe du désert, du bourreau puis de l’otage de dos, en variant les angles, défi- lent sur l’écran. Au bout de deux minutes de barbarie, retour caméra : la tête de l’otage roule sur le sol. Je détourne les yeux, la nausée au bord des lèvres.

« Pourquoi tu regardes cette merde ? Tu es en contact avec des gens de l’État islamique, maintenant ?

– Oui. Je ne sais pas ce que je vais faire s’ils me proposent de partir… »

Il soupire, laissant volontairement sa phrase en suspens. Je n’en crois pas mes oreilles.

« Ne me dis pas que tu veux partir en Syrie ?

– Tout bon musulman se doit de rejoindre la “Terre promise”.

– C’est quoi ces conneries, tu veux aller faire le djihad? lui lancé-je. Est-ce que tu parles arabe au moins ?

– Non.
– Mais qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas?
– Combattre les ennemis de l’islam et les chiens à la solde de Bachar el-Assad. »

Ma route a croisé celle de Djahar tout à fait par hasard, sur une plage berlinoise, à l’été 2013. La petite vingtaine d’années, dont plus de la moitié passée comme demandeur d’asile en Allemagne, Djahar se présente d’abord comme un « guerrier », un champion de boxe et de MMA (mixed martial arts), ces combats ultraviolents où l’on s’affronte sous des néons crus dans des cages en acier. D’origine caucasienne, il est diplômé en débrouille internationale : il a inter- rompu son apprentissage et préfère jouer au Parrain, vivotant de petits « casses de drogue » et de « missions au black ». Je suis vite séduite par le caractère ambivalent et lumineux du personnage, et je décide de le suivre quelques semaines pour un portrait au long cours. Je ne sais pas trop où je vais, ni ce que je cherche : ce qui m’intéresse d’abord chez lui, c’est son parcours d’intégration… et son rapport à la violence dans une société allemande très policée.

Au fil des mois, je vais découvrir que sa religion, l’islam salafiste, prend une place de plus en plus importante dans son quotidien, allant jusqu’à occulter ses petites copines ou son apprentissage. Sa radicalisation est calquée sur les soubresauts de l’actualité. D’abord fasciné par ses « frères moudjahidines » qui combattent dans le Caucase et menacent les JO de Sotchi, il commence à l’hiver 2014 à évoquer la Syrie et le one way ticket trip (voyage sans retour).

Tout au long de nos rencontres, j’essaie de comprendre les motivations de Djahar, son environnement, de mainte-nir un dialogue parce que, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, nous communiquons plutôt bien, chacun dans nos deux mondes qui, de l’extérieur, semblent s’être déclarés la guerre. Les débats sur l’islam embrasent l’Europe. En Allemagne, les manifestations de PEGIDA contre « l’islamisation du pays » réunissent des dizaines de milliers de personnes. Lorsque je termine d’écrire mon récit en janvier 2015, Djahar porte une longue barbe noire. Les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher créent une telle onde de choc et de peur que je reconsidère ma décision de publier : je ne sais plus si cela a du sens, si les impératifs de la lutte anti-terroriste ne vont pas hypothéquer la liberté de la presse et la protection de mes sources, si finalement Djahar n’est pas dangereux. J’ai finalement choisi de le raconter, lui et son quotidien écartelé. Parce que je crois qu’à son image, des centaines, voire des milliers d’autres gamins se trouvent sur le même fil du rasoir, à la merci d’un souffle qui peut les faire basculer. Et parce que ces Djahar nous disent quelque chose sur la société occidentale dans lesquelles nous leur offrons de vivre. »