« La fille et le moudjahidine » | Editions Carnets Nord, Paris, 2015

Un portrait saisissant montrant les violentes contradictions d’une nouvelle génération d’aspirants moudjahidines, nés ou élevés en Europe, à la fois hyper-connectée et déconnectée de la réalité. Prune Antoine, journaliste française installée à Berlin, croise la route de Djahar en juin 2013. Son accent slave, son allure de boxeur du Caucase et son parcours d’intégration chaotique éveillent immédiatement la curiosité de la reporter. A priori, tout les oppose. Elle a choisi Berlin pour sa vie bohème, il est arrivé en Allemagne au terme d’un voyage de quatre jours au fond d’un camion. Elle cherche le dialogue par ses écrits, il se fait respecter grâce à ses poings. Elle est féministe, il est musulman salafiste.

Ce qui les rapproche, c’est d’être confronté, en tant qu’étranger, aux questions d’identité, de racines dans une Allemagne tiraillée autour de son modèle de ‘Willkommenskultur’. Seule ombre au tableau de cette amitié naissante : la radicalisation religieuse du jeune homme, via les réseaux sociaux, qui étonne puis inquiète Prune Antoine. Surtout lorsque Djahar lui annonce qu’il pense partir en Syrie faire le djihad.

La Fille & Le Moudjahidine, en vente ici. Couverture Giulio Zucchini.

PROLOGUE

Septembre 2014

« L’été indien tire ses dernières cartouches. Les rayons du soleil couchant dessinent des ombres sur le visage de Djahar, alors qu’il gare sa voiture derrière une authentique Trabant repeinte en rose. Il n’y a plus que dans les villes d’ex-RDA que ce genre de véhicule existe encore. En cette fin d’après-midi, il a décidé de m’emmener au « paradis ». C’est le nom donné à un nouveau square, inauguré par la municipalité en vue des célébrations pour le 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Les édiles n’ont pas lésiné pour que l’on s’y croie, dans le jardin d’Éden : rosiers luxuriants, buissons taillés en formes d’animaux et structures rondes en acier aux couleurs acidulées pom-pées sur Jeff Koons s’étalent sur une pelouse vert électrique.

« C’est pas mal, hein ? lance Djahar, un large sourire sur son visage rond.

– Les vieux ont l’air d’adorer », je réplique, en désignant des retraités trônant sur de délicats bancs en fer forgé, déambulateurs à portée de bras. Ils sont perdus dans la contemplation des fontaines en stuc et dodelinent de la tête sur un air d’opéra qui résonne dans l’air.

« J’ai un truc à te montrer, viens », dit-il en m’entraînant. Un peu à l’écart du jardin est installée une antique balancelle, garnie de lierre. Nous prenons place l’un à côté de l’autre, fesses calées dans des nacelles pastel, et Djahar sort son téléphone de la poche de son nouveau chino rouge vif. « T’as vu, j’ai le nouvel iPhone 6 ! » Il me le tend avec fierté. Les yeux perçants d’Oussama Ben Laden, très barbu et le visage engoncé dans la capuche d’une djellaba sombre, me regardent fixement.

« C’est quoi ton Ben Laden en fond d’écran ? je lui demande, mi-perplexe, mi-ironique.

– T’as maté la décapitation de James Foley par les mecs de l’État islamique ? rétorque-t-il, en ôtant ses lunettes Gucci.

– Non.

– Ça te dérange de voir des morts ? m’interroge-t-il en jetant un regard prudent autour de lui.

– C’est pas mon activité favorite.

– Alors, regarde!»

Djahar clique sur une icône de son téléphone : un clip vidéo s’ouvre. Zoom au milieu du désert. L’étendard sombre de l’EI, frappé du sceau de Mahomet, flotte devant la caméra. Un homme, l’otage et journaliste américain James Foley, retenu prisonnier en Syrie depuis des mois, porte une tenue orange. Il se tient à genoux devant un homme en noir. Résigné, James Foley fixe la caméra et s’adresse à Barack Obama, l’implorant de retirer les troupes américaines d’Irak. Coupé. Visage masqué et poignard à la main, le bourreau se met à haranguer les « infidèles mécréants » dans un anglais excellent. Puis il tire brutalement la nuque de James Foley en arrière et pose le couteau sur sa pomme d’Adam. « Mate comme il le décapite », souffle Djahar tout excité, baissant le son de son téléphone. Je lui donne un coup de coude. La traduction en arabe s’affiche en sous-titre des images de l’exécution de l’otage qui n’est pas montrée, seule- ment suggérée, dans un montage digne des meilleurs blockbusters américains. Des plans de coupe du désert, du bourreau puis de l’otage de dos, en variant les angles, défi- lent sur l’écran. Au bout de deux minutes de barbarie, retour caméra : la tête de l’otage roule sur le sol. Je détourne les yeux, la nausée au bord des lèvres.

« Pourquoi tu regardes cette merde ? Tu es en contact avec des gens de l’État islamique, maintenant ?

– Oui. Je ne sais pas ce que je vais faire s’ils me proposent de partir… »

Il soupire, laissant volontairement sa phrase en suspens. Je n’en crois pas mes oreilles.

« Ne me dis pas que tu veux partir en Syrie ?

– Tout bon musulman se doit de rejoindre la “Terre promise”.

– C’est quoi ces conneries, tu veux aller faire le djihad? lui lancé-je. Est-ce que tu parles arabe au moins ?

– Non.
– Mais qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas?
– Combattre les ennemis de l’islam et les chiens à la solde de Bachar el-Assad. »

Ma route a croisé celle de Djahar tout à fait par hasard, sur une plage berlinoise, à l’été 2013. La petite vingtaine d’années, dont plus de la moitié passée comme demandeur d’asile en Allemagne, Djahar se présente d’abord comme un « guerrier », un champion de boxe et de MMA (mixed martial arts), ces combats ultraviolents où l’on s’affronte sous des néons crus dans des cages en acier. D’origine caucasienne, il est diplômé en débrouille internationale : il a inter- rompu son apprentissage et préfère jouer au Parrain, vivotant de petits « casses de drogue » et de « missions au black ». Je suis vite séduite par le caractère ambivalent et lumineux du personnage, et je décide de le suivre quelques semaines pour un portrait au long cours. Je ne sais pas trop où je vais, ni ce que je cherche : ce qui m’intéresse d’abord chez lui, c’est son parcours d’intégration… et son rapport à la violence dans une société allemande très policée.

Au fil des mois, je vais découvrir que sa religion, l’islam salafiste, prend une place de plus en plus importante dans son quotidien, allant jusqu’à occulter ses petites copines ou son apprentissage. Sa radicalisation est calquée sur les soubresauts de l’actualité. D’abord fasciné par ses « frères moudjahidines » qui combattent dans le Caucase et menacent les JO de Sotchi, il commence à l’hiver 2014 à évoquer la Syrie et le one way ticket trip (voyage sans retour).

Tout au long de nos rencontres, j’essaie de comprendre les motivations de Djahar, son environnement, de mainte-nir un dialogue parce que, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, nous communiquons plutôt bien, chacun dans nos deux mondes qui, de l’extérieur, semblent s’être déclarés la guerre. Les débats sur l’islam embrasent l’Europe. En Allemagne, les manifestations de PEGIDA contre « l’islamisation du pays » réunissent des dizaines de milliers de personnes. Lorsque je termine d’écrire mon récit en janvier 2015, Djahar porte une longue barbe noire. Les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher créent une telle onde de choc et de peur que je reconsidère ma décision de publier : je ne sais plus si cela a du sens, si les impératifs de la lutte anti-terroriste ne vont pas hypothéquer la liberté de la presse et la protection de mes sources, si finalement Djahar n’est pas dangereux. J’ai finalement choisi de le raconter, lui et son quotidien écartelé. Parce que je crois qu’à son image, des centaines, voire des milliers d’autres gamins se trouvent sur le même fil du rasoir, à la merci d’un souffle qui peut les faire basculer. Et parce que ces Djahar nous disent quelque chose sur la société occidentale dans lesquelles nous leur offrons de vivre. »