« Kaliningrad : Les bruits de la guerre au coeur de l’Europe » | Médiapart, Paris, 2017

« Qui a peur de Kaliningrad ? Entre 1945 et 1991, ultra-militarisée et ultra-secrète, l’enclave soviétique sur la mer Baltique abritait le plus fort contingent militaire soviétique, des stocks d’armes conventionnelles et nucléaires, des centaines de casernes et l’école fédérale des services secrets. Avec l’élargissement vers l’Est en 2004, ce « trou noir » s’est retrouvé en plein cœur de l’Europe, entre Pologne et Lituanie, plus proche de Berlin que de Moscou.

L’enclave de Kaliningrad est de facto devenue un levier géopolitique de choix pour le Kremlin et une menace tangible, selon l’OTAN. Depuis l’annexion de la Crimée en 2014 et la guerre « hybride » menée par la Russie dans l’est de l’Ukraine, les pays de la région ont sombré dans l’inquiétude, parfois dans une paranoïa et « russophobie » galopante. À Vilnius et Varsovie, le service militaire obligatoire fait son grand retour, les budgets de la défense gonflent, des groupes paramilitaires surgissent, des systèmes de surveillance sont érigés aux frontières.

Face à « l’agressivité » du Kremlin, l’OTAN joue désormais la carte de la « dissuasion ». En se livrant à des démonstrations de force, l’organisation veut rassurer ses alliés. De son côté, Vladimir Poutine considère cette expansion de l’OTAN comme une « menace » sérieuse, justifiant le boom du patriotisme dans le pays.

Qui provoque qui ? Qui est l’ennemi ? Les deux camps sont passés maîtres dans l’art de se retourner la responsabilité de la montée des tensions. Cette guerre des nerfs entre Est et Ouest, à coups de déclarations menaçantes, de propagande médiatique et de course aux armements, multiplie les risques de déflagration.

Prune Antoine, accompagnée du photographe allemand Jan Zappner et du journaliste lituanien Gil Skorwid, a sillonné Kaliningrad, la Lituanie et la Pologne pour écouter ces bruits de la guerre. Des bruits qui ont déjà cette lourde conséquence : les habitants sont otages de cette escalade militaire et rhétorique. Comme si ces régions transfrontalières étaient devenues les champs de bataille d’un jeu de guerre qui hante tous les esprits. »

Episode 1 | A Kaliningrad, la guerre patriotique est au coin de la rue

Episode 2 | Une enclave sous très haute surveillance

Episode 3 | «  La propagande nous maintient dans un conte de fées militaire »

Episode 4 | En Pologne, revival du shopping et revival paramilitaire

Episode 5 | Des miradors plantés à la frontière, mais pour quoi faire ?

Episode 6 | «  Le temps de la paix éternelle n’est pas arrivé »

Episode 7 | La Lituanie s’en va t-en guerre

Episode 8 | L’OTAN, une nouvelle religion pour les pays de la région

Episode 9 | « La Lituanie doit rester vigilante sans sombrer dans la paranoïa »

Cette enquête récompensée par le Prix Philippe Chaffanjon a été financée par le Journalism Fund, une ONG soutenant le journalisme d’investigation cross-border en Europe.

« Les fantômes de Clausnitz, la honte de l’Allemagne » | l’Obs, Paris, 2016

Un an après le scandale planétaire provoqué par l’arrivée d’un bus de réfugiés sous les cris de haine des habitants, ce petit village de Saxe illustre toujours la fracture de l’Allemagne. Photo : Robert Michael.

« La première fois que Louay Khatoun, 15 ans, a aperçu Clausnitz, il s’est dit qu’il devait « se casser direct ». L’adolescent chiite qui, aux côtés de son père Majdi et son frère Ramzi était parvenu à échapper aux milices extrémistes sunnites de Tripoli, Liban, le résume simplement : « réussir l’aller simple pour l’Allemagne en 9 jours et 4 000 dollars » n’était certainement pas pour « finir chez les nazis ». Après trois mois passés dans un foyer d’accueil à Dresde, on annonce à la famille Khatoun qu’ils seront bientôt transférés à Clausnitz, 850 habitants, un bled situé dans l’ancienne région minière des Monts Métallifères, surnommée la « Sibérie saxonne », à une dizaine de kilomètres de la Tchéquie. « Un nulle part au milieu du froid et du vent avec le premier supermarché à 3 bornes et la gare à 4 », résume aujourd’hui Majdi.

Leur arrivée est un choc. Le soir du 18 février 2015, un bus, dont l’enseigne lumineuse « Reisegenuss » (plaisir de voyager) clignote dans la nuit glaciale parcourt les derniers virages qui sépare les Khatoun de leur nouvelle « maison ». Ils sont accompagnés d’une vingtaine d’autres demandeurs d’asile, des couples, des femmes venus de Syrie ou d’Afghanistan. A l’entrée de Clausnitz, « lieu d’histoire depuis 1210 », trois immeubles blancs sont balayés par les phares. Le chauffeur pile, la route est bloquée. Par la vitre, Louay voit une troupe de visages emmitouflés surgir et encercler progressivement le bus. D’un coup, les hommes se mettent à crier : « Wir sind das Volk » (« Nous sommes le peuple »), en levant les poings. Louay qui n’a pas peur ose une grimace, un doigt d’honneur. Au bout d’une heure d’une tension grandissante, la police prend la décision d’évacuer. Saisi par la nuque et bousculé par une matraque, il est traîné de force par la police à l’intérieur du foyer.

En 48 heures, cette scène filmée sur smartphone et mise en ligne sur Internet fera le tour du monde, assurant à Clausnitz son quart d’heure de célébrité planétaire. Un village « d’irréductibles nazis », une « tâche brune » dans un pays, où les actes anti-réfugiés ont explosé de 427% en 2015. Après le « conte d’été » des réfugiés, Clausnitz devient la « honte » de l’Allemagne. Des centaines de journalistes déboulent dans ce village bucolique perché sur des collines aux courbes douces, aux forêts verdoyantes et aux fermes aux façades coquettes fièrement rénovées. Au delà de Clausnitz, c’est la Saxe, cette région d’ex-RDA qui montrée du doigt. Ce « Land des idiots » où, entre la naissance de Pegida, à Dresde, les violences néo-nazies à Bautzen ou l’incendie d’un foyer de réfugiés à Freital, la haine des migrants semble se banaliser.

Dix mois plus tard, Clausnitz est plongée dans une omerta généralisée : un Land de frontières et de rivières où le silence y est à la fois d’or et de plomb. A la Bäckerei (boulangerie) ‘Merkel’, la boulangère secoue la tête. « Ne donnez pas nos noms, sinon ils vont revenir » Ils ? La « Lügenpresse » pour « presse menteuse », reprend t-elle. « On a été traité de ‘raciste’, on a reçu des lettres de menaces. Les médias ont exagéré, comme toujours quand il s’agit de l’Est… » Dans la rue principale qui serpente le long d’une rivière, Daniela Körner balade sa fille en poussette. « Moi, je n’ai rien contre les réfugiés », sourit-elle avant d’ajouter : « tant qu’ils ne vandalisent rien. »

Pour qualifier la méfiance de ses concitoyens, Michael Funke, le maire sans étiquette de Clausnitz, parle de « peur mutuelle de se toucher, deux mondes tellement différents. » Regard bleu acier et poigne de fer, Funke a opposé un mutisme obstiné à toutes les demandes d’interview. Il s’est remis difficilement de la « violence des médias, des attaques en dessous de la ceinture, du mal qui a été fait. » Clausnitz est un épisode qui illustre « la polarisation du pays à l’égard de la politique d’asile ». Presque un an plus tard, « le calme règne là-haut, les réfugiés sont autonomes, même s’ils ne parlent pas allemand et n’ont pas de travail ».

Charpentier de formation, Funke a grandi dans le coin à une époque où l’industrie du bois et les mines d’uranium tournaient à pleins tubes et où l’on comptait une « disko » (boîte de nuit) par village. Dans ces contrées isolées au climat rude, « où il ne se passe pas grand chose, à peine du soleil, seulement du vent et de la pluie », chacun se connaît. Il y a les familles implantées depuis des générations, d’autres qui descendent de ces « Vertriebene », ces réfugiés allemands expulsés des Sudètes ou de Silésie après 1945. Lors de l’effondrement de la transition au début des années 90, tout et tout le monde fout le camp. Aujourd’hui, l’économie reprend doucement avec le tourisme, les stations de ski, l’hôtellerie.

Funke ne nie pas « la montée de l’extrême droite » mais l’incident du bus révèle une chose plus grave : « quand le ‘haut’ dialogue de moins en moins avec le ‘bas’. » Funke qui a été « laissé en plan » ne comprend toujours pas pourquoi l’Etat « a choisi d’envoyer des réfugiés ne disposant d’aucun moyen de locomotion dans un village où rien n’est accessible à pied. » Pour préparer ses concitoyens dont il sait qu’ils mènent une « vie plus rustique » que cosmopolite, Funke organise un débat public : en janvier 2016, des habitants viennent demander des comptes à leur maire. D’où viennent ces réfugiés ? Un service de sécurité est-il prévu ? Quelles sont les étapes prévues pour leur intégration ? C’est un tollé, d’autant plus que Funke est dans l’incapacité de leur répondre. « Nous les élus locaux, nous sommes situé au plus bas échelon politique », dit-il. « Si nous prenons de la distance avec nos administrés, la sanction est directe, nous les perdons immédiatement. »

Thomas Hetze, 48 ans se souvient très bien de ce débat. C’est un géant blond au visage rond qui vit avec sa femme et ses 5 enfants dans un gros chalet rouge au toit pointu, à la lisière d’un bois touffu. Lorsque les médias ont appris que « Hetze » -dont le nom en allemand signifie « dénigrement »- était à la fois le nouveau directeur du foyer de réfugiés de Clausnitz et membre du parti Alternative für Deutschland, il est devenu l’ennemi public numéro un.

Lui, ne voit aucune « contradiction » entre son ancien job et son appartenance à un parti anti-réfugiés. « Si l’afD était raciste, je n’en ferais pas partie, » affirme t-il sans ciller, évoquant comme preuve de bonne foi ses innombrables voyages aux quatre coins du monde. Après la chute du Mur, Hetze se remémore une « quinzaine d’années politiquement neutres. Quand on a grandi avec la dictature du SED, pas moyen d’adhérer au moindre parti, » souligne t-il. Jusqu’à ce qu’il réalise que « les problèmes s’accumulent » et que les « promesses de l’Ouest doré » s’éloignent de plus en plus.

Hetze participe à des réunions de la CDU, du SPD, des Verts… »Des gens bien mais trop liés à leurs programmes ». A l’automne 2015, il se rend trois fois à Dresde avec les marcheurs de Pegida « pour voir ». Comme il déteste les discours tenus par les chefs de file du mouvement, il se tourne vers l’afD dont les « bureaux citoyens » ont poussé comme des champignons, 35 rien qu’en Saxe à la faveur des récents succès électoraux. Les thèmes abordés, « la Russie, le TTIP, l’immigration incontrôlée » lui plaisent. Thomas Hetze se reconnaît surtout dans la rhétorique « anti establishment » d’un parti populiste au programme opportuniste, passé de 4 à 14% des intentions de vote en moins de trois ans d’existence. Brouillant les cartes, le « loup déguisé en agneau » avance à grand pas outre-Rhin, avalant pêle-mêle les conservateurs déçus de la CDU, les laissés-pour-compte de la réunification ou les patriotiques néo-nazis.

A quel moment la « volonté de changer les choses » se transforme t-elle en haine de l’autre ? Dans un discours pour l’afD prononcé en novembre 2015, Thomas Hetze, « citoyen normal » fustige les « fonctionnaires corrompu et l’appareil d’Etat mafieux ». En décembre, il organise une table ronde contre la politique d’asile du gouvernement. « Je ne veux pas que dans un village de 300 habitants, il y ait 200 réfugiés qui débarquent, » justifie t-il. A la même époque, il postule pour devenir le directeur du foyer de réfugiés qui doit ouvrir à Clausnitz. « Je voulais aider ces gens fuyant la guerre. En raison de mon expérience dans les pays arabes, je me sentais faire le lien entre culture musulmane et allemande. »

Hetze obtient le job, « mon employeur était au courant de mes activités politiques » dit-il. Le 18 février 2015, Thomas Hetze est au foyer pour préparer l’arrivée des réfugiés. Par la fenêtre, il voit « 70 à 80 personnes du village se rassembler pour manifester contre Merkel », deux voitures bloquent la route. Sur un tracteur, on peut lire cette pancarte : « Notre Pays, Notre religion, Maison, Liberté, Tradition ». « Personnellement, je trouvais que ce n’était pas le bon endroit, ni le bon moment », murmure t-il, gêné. Selon le Spiegel, c’est son propre frère, Karsten Hetze, qui serait à l’origine de la protestation. « Personne ne pensait que cela dégénèrerait. Les hommes n’ont pas crié longtemps, à peine deux fois 30 secondes… »minimise t-il. Qui étaient-ils ? Hetze secoue la tête : « Personne ne les avait jamais vus. Ils étaient comme des fantômes. »

« Bien sûr que j’ai honte de ce qui s’est passé ! » reprend t-il. « Mais Clausnitz, c’est une histoire organisée qu’on a laissé dégénérer ». « On » ? Le maire du village qui a tardé. « Ce soir là, j’ai dû prendre la voiture et aller le chercher moi-même », affirme Hetze. Ou la police de Chemnitz qui « a attendu plus d’une heure pour réagir ». Ou un « complot du SPD. »

Replacé discrètement comme « jardinier », Thomas Hetze est désormais en congés prolongés. La police de Chemnitz qui avait déclaré en février que la « provocation des réfugiés était responsable de l’escalade » refuse désormais de commenter. En 2017, un procès aura lieu contre les propriétaires des véhicules ayant bloqué la voie publique. Depuis un an, la famille Khatoun attend. Leur demande d’asile n’a pas été acceptée, ni leurs demandes de transfert vers une « grosse ville ». Enregistré comme demandeurs d’asile en Saxe, la loi leur interdit de quitter la région. Louay qui parle désormais l’allemand, prend chaque matin le bus pour se rendre à l’école, à dix kilomètres. « Que je sois ici ou au Liban, cela ne change rien : je dois faire quelque chose de ma vie. » Une seule fois, il a dû sortir les poings, contre un garçon de sa classe qui l’avait traité de « kanake » (métèque). » Et depuis un mois, il sort avec Sandy, la plus « jolie fille de Clausnitz. »»

« Frau Petry, l’anti-Merkel » | l’Obs, Paris, 2016

Son parti Alternative pour l’Allemagne est devenu l’étendard de la fièvre anti-immigration et anti-establishment qui gagne le pays. Cette femme politique incarne la résurgence outre-Rhin d’une droite dure, flirtant avec les extrêmes. Photo: Jan Zappner.

La silhouette d’adolescente aux faux airs de Jeanne d’Arc, sourire ironique sur les lèvres, déboule au pas de course dans la salle de maquillage. Elle lance un « bonjour » sonore en français. Frauke Petry a 30 minutes pour l’entretien, elle qui n’affectionne guère la « Pinocchio presse ». Ensuite, elle montera sur scène dans cet ancien grenier à sel, qui accueille plus les mariages que les meeting politiques. La municipalité de Schwäbig Hall, Bade-Wurtemberg a envoyé six fourgons de police en guise de comité d’accueil. Des forces équipées de combinaisons spéciales sont garées devant l’entrée de la salle, prêtes à intervenir pour assurer la sécurité.

Frauke Petry est la femme la plus détestée d’Allemagne. En janvier, lorsqu’elle a suggéré que la police « en cas d’urgence, devrait pouvoir faire usage d’armes à feu pour empêcher les migrants d’entrer dans le pays », elle a brisé un tabou sur la véritable nature du parti qu’elle dirige depuis huit mois, l’Alternative für Deutschland (AfD//Alternative pour l’Allemagne). Dangereuse ? Provocatrice ? C’est une « pyromane » qui incite à la haine selon les médias allemands qui la clouent au pilori depuis des semaines. La dernière couverture choisie par le magazine Spiegel présente un montage-photo en contre-plongée de Petry sur fonds d’architecture Troisième Reich. Inspiration : Léni Riefenstahl.

« On me demande souvent si l’afD se sent responsable, voire coupable, de la radicalisation du discours en Allemagne », commence calmement Frauke Petry. « C’est facile de nous voir comme la cause d’un problème qui a commencé il y a des années. Le traumatisme d’avoir perdu la Seconde Guerre Mondiale explique certaines réticences de l’Allemagne à évoquer la question migratoire, de peur d’être taxé de nationalisme. »

Depuis les agressions sexuelles de masse à Cologne en janvier, l’Allemagne est au bord de la crise de nerfs, déchirée sur la question de l’accueil d’1,1 millions de réfugiés en 2015, un flot continu venu de Syrie ou des Balkans, qui ne se tarit pas. Malgré le courage politique de la Chancelière Angela Merkel et son incantation « Wir schaffen das » (nous allons y arriver), la « Willkommen’s Kultur » (culture de l’accueil) cède du terrain à une flambée de violences xénophobes : entre 2014 et 2015, les incendies d’asile de réfugiés et les agressions raciste ont été multipliés par 5.

Depuis trois semaines, Frauke Petry enchaîne les meetings électoraux. Les prochaines élections régionales du 13 mars qui auront lieu dans trois Länder, Bade Wurtemberg, Rhénanie Palatinat et Saxe-Anhalt- seront un test déterminant pour l’avenir de l’afD, le dernier né de la scène politique outre-Rhin. Formation anti-euro créée en 2013 à Dresde, reconvertie avec succès dans la rhétorique anti-migrants, l’afD est passé de 4,7% des sondages à 11% en 2016. Les Allemands semblent douter de la politique d’asile menée par leur Chancelière, au règne pourtant incontesté depuis 10 ans. 40% d’entre eux souhaitent que Merkel démissionne, selon un sondage de Fokus.

Comme Angela Merkel, Frauke Petry est née en ex-RDA. La comparaison s’arrête là mais ce passé commun lui permet une « private joke ». « Madame Merkel me fait penser au comité central du SED à la fin du régime communiste », souligne Petry. Traduction : elle refuse de voir ce qui est en train de se passer. « Elle confond la morale avec l’Etat de droit. » L’afD veut imposer les contrôles aux frontières pour lutter contre l’immigration illégale mais Petry rejette l’étiquette de « populiste ». « Nous sommes un parti démocratique. Nous voulons changer la situation actuelle par les urnes. »

A l’Ouest, le discours de l’afD a plus de mal à prendre mais progresse. Schwäbig Hall, une bourgade prospère entre façades pastel et vallée verdoyante, renvoie une image idyllique, celle de l’Allemagne d’avant : ordonnée et paisible. « On essaie de nous mettre dans le coin des anti-migrants. Nous avons d’autres thèmes de campagne comme la politique familiale, l’énergie ou l’économie, » rétorque Petry. « Nous voulons surtout rapprocher les citoyens de la politique », souligne t-elle, en replaçant les pans de son tailleur strict, qui contredit son allure juvénile.

Ancienne chimiste, Frauke Petry a appris la politique comme le capitalisme, à l’instinct et sans mode d’emploi : aujourd’hui, comme un parfait produit de synthèse, elle connaît mieux que personne les codes et les habitudes des deux Allemagne, des aspirations traditionnelles du bourgeois de l’Ouest (Wessi) aux frustrations des perdants de la transition (Ossi). Née à Dresde en 1975, dans une vallée que l’on a longtemps surnommée « tal des ahnungslos », (la vallée des débiles) en raison de son enclavement géographique, Frauke Marquard a 14 ans au moment de la chute du Mur. L’expérience de la réunification sera « ratée » selon elle, par « manque de courage d’affronter les vrais problèmes », dit-elle. Elle déménage à l’Ouest, passe brillamment son bac et après des études de sciences à Göttingen, obtient son doctorat de génétique à l’université de Reading en Angleterre, avant d’épouser un pasteur, dont elle est aujourd’hui séparée.

Encore une fois, toute ressemblance avec le parcours d’Angela Merkel serait parfaitement fortuite. « Merkel a vécu exclusivement à l’Est », lance visiblement piquée Frauke Petry, qui revendique avec fierté sa « double culture. En outre, « mes parents n’étaient pas membres du parti communiste, plutôt des ennemis du régime. » Un héritage qui marque. A la fraction locale de l’afD de Dresde qu’elle dirige, les futurs membres du parti doivent répondre à un questionnaire où figure cette question : avez-vous été membre de la Stasi?

En 2007, Petry, qui a eu quatre enfants, se lance dans l’entreprenariat : elle monte sa boîte. Aux côté de sa mère, elle-aussi une ancienne chimiste, elle dépose un brevet pour produire des polyurethanes respectueux de l’environnement. Malgré une médaille de l’ordre national du mérite, les commandes se font rares, l’entreprise vacille. En 2013, inspirée par « son histoire personnelle d’une émigration de Est vers l’Ouest » et désireuse de « jeter des ponts entre les deux côtés », elle se lance en politique. Aux côtés de l’économiste néo-libéral Bernd Lücke, elle co-fonde L’Alternative für Deutschland (afD), un parti euro-sceptique, composé principalement d’économistes et qui, en pleine crise grecque, fustige le sauvetage de l’euro. Au même moment, Petry se déclare « insolvable », son entreprise est liquidée.

Visiblement, les arcanes de la politique lui vont mieux que l’économie de marché. L’ascension de Pétry, comme celle du parti, est fulgurante. En 2013, l’afD obtient des sièges dans cinq parlement régionaux (dans les Land du Brandenburg, de Saxe, de Thüringe, de Hamburg, et de Brême) et sept eurodéputés à Strasbourg. Petry préside la fraction locale de Dresde et siège comme députée au Parlement de Saxe. En juillet 2015, comme Angela Merkel avec son mentor, le leader de la CDU, Helmut Kohl, Frauke Petry tue le « père » : Bernd Lücke est écarté, Pétry prend les rênes d’un parti qui va mettre la barre à droite.

Sur ses tracts titrés ‘Du courage pour l’Allemagne’, le symbole de l’afD est une flèche rouge sur fonds bleu qui, après une sorte de demi-tour, file vers l’avant. Une métaphore graphique de la mutation opportuniste du parti. Presque trois ans après sa création, l’afD n’a toujours aucun programme officiel (« nous y travaillons », précise Petry) et papillonne au gré de l’agenda médiatique. Le parti exploite sans vergogne la crise des réfugiés, comme il avait surfé sur la crise de l’euro. Depuis septembre, c’est le jackpot, l’afD gagnerait 40 électeurs par jour et compte environ 19 000 membres.

Pour Robbie Leutzmann, fondateur de la plateforme afD Watch, « l’afD est un loup déguisé en agneau. L’absence de programme est une stratégie délibérée, afin de ratisser le plus large possible ». La formation qui se nourrit de l’insatisfaction croissante à l’égard de l’establishment devient même de plus en plus « radicale », juge t-il. « L’électorat réunit pêle-mêle conservateurs déçus de la CDU, en passant par les adeptes de la théorie du complot ou des nationalistes. » Beaucoup reprochent aujourd’hui à Frauke Petry de n’avoir rien fait contre la montée de l’extrême droite dans sa famille politique mais aussi en Saxe.

C’est à Dresde encore qu’est ainsi né Pegida, le mouvement anti-islam, qui se montre toujours plus extrémiste lors des Montagsdemo. Dans « la région de la honte, » la liste des violences contre les réfugiés s’allonge. A Clausnitz, un car de réfugiés terrorisés, est accueilli sous les hués de militants d’extrême droite qui hurlent « Wir Sind Das Volk » (« nous sommes le peuple, » un remix sauce nazie du slogan de la révolte pacifique de 1989). « L’afD est le bras démocratique des extrémistes, le versant politiquement correct de ceux qui mettent le feu aux asiles de réfugiés », juge encore Leutzmann. Petry nie tout « travail commun » avec Pegida. Selon une récente enquête de l’université de Dresde, 82% des manifestants de Pegida seraient membres de l’afD.

Frauke Petry a fait de la schizophrénie de l’Allemagne post-réunification son meilleur atout. Sa propre ambivalence reflète cette contradiction mais aussi les difficultés qu’elle a à tenir les éléments les plus « radicaux » de son parti. Si Frauke Petry,elle-même fille d’un « réfugié de guerre originaire de Silésie » (une ancienne région prusse aujourd’hui en Pologne) confie que « l’Allemagne peut être un pays d’immigration à condition de fixer des règles claires », son collègue, Björn Höcke, chef de la fraction du Land de Thüringe se montre nettement moins modéré : « Tant que nous sommes prêts à accepter ce surplus de population, rien ne changera dans le comportement reproductif des Africains. »

Frauke Petry rejette l’étiquette d' »extrême droite » mais juge le FN de Marine Le Pen « trop à gauche, trop social ». Frauke Petry est l’incarnation de la femme émancipée et prône l’idéal de la « famille de trois enfants » et le rejet du mariage gay. A la question de savoir si elle se sent féministe, Frauke Petry hésite. « Si vous entendez par féministe, la protection des femmes et de la famille alors, ma réponse est oui. Mais ce mot n’est pas très bien connoté en Allemagne…. » 80% de l’électorat de l’afD est constitué d’hommes, plutôt grisonnants, plutôt conservateurs. Sa méthode est un grand écart délicat à tenir. Et pour combien de temps encore ?

Le Dr Franz Eidl est un ancien membre de l’afD qui a quitté le parti en 2014 en raison de son virage radical. Selon lui, « Frauke Petry est conservatrice, pas xénophobe. Mais elle a été dépassée à droite. Désormais, elle doit hurler avec les loups. Sinon ils vont la dévorer. » L’organisateur vient chercher Frauke Petry qui se lève, souriante à l’idée d’échanger avec ses électeurs. « J’aime cette proximité. » Seul hic, dans la salle, c’est l’émeute : plusieurs centaines de participants patientent sous les cris des militants d’extrême gauche qui ont envahi la salle : « non au racisme’, ils scandent « Petry=nazi frau », les CRS doivent évacuer les lieux. Finalement, une petite scène de théâtre improvisée, sans micro, sans podium devant un public clairsemé. Elle est seule, pile au centre.

« Une poudrière sous la Baltique » | GEO Magazine, Paris, 2014

Son littoral déroule des plages splendides. Mais un secret explosif dort dans les eaux peu profondes de cette mer : des milliers de tonnes de munitions, vestiges de la Seconde Guerre Mondiale, y sommeillent. Photos Jan Zappner.

« Dans son appartement d’une morne banlieue de Klaipėda, en Lituanie, Bronius Kaseta feuillette son carnet de santé d’ancien citoyen soviétique, parsemé de caractères cyrilliques. Masqué par de lourdes montures, son regard s’arrête sur une page jaunie datée d’avril 1986 : «Ce jour-là, j’ai vraiment eu de la chance», se souvient-il. Kaseta, 78 ans, est un ancien marin qui a travaillé toute sa vie en mer Baltique. Chantiers navals, vaisseaux militaires, barques de pêcheurs… le port de Klaipėda était l’un des plus riches et des plus animés d’URSS. «Le boulot était dur mais tranquille», se souvient- il.

Jusqu’à «l’incident». L’équipage pêchait à quelques encablures des côtes lettonnes. «Lorsque nous avons remonté les filets, nous avons trouvé une vieille bombonne endommagée. Elle dégageait une substance visqueuse et malodorante.» Ils la rejetèrent à la mer mais très vite, Bronius et ses compagnons éprouvèrent des difficultés à respirer, des vertiges et des nausées. Leur peau commença à brûler, avant de se couvrir de cloques purulentes. «On doit revenir sur terre, sinon on va crever !» De retour au port, la voix cassée et souffrant de problèmes respiratoires aigus, Bronius fut immédiatement hospitalisé. Le diagnostic tomba : intoxication à l’ypérite, appelé aussi gaz moutarde. Les médecins lui recommandèrent du repos et des «décoctions d’herbe». Deux de ses compagnons furent transférés à Vilnius. Il ne les revit jamais.

L’accident n’avait rien d’une surprise. Car la Baltique, pour beaucoup la «seule mer véritablement européenne», qui réunit neuf pays et quatre-vingt-dix millions d’habitants, est aussi réputée être la mer la plus polluée du monde. Difficile de l’imaginer lorsqu’on observe, le long de ses 8 000 kilomètres de côtes, les paysages sauvages dont la beauté nordique inspira les romantiques comme le peintre allemand Caspar David Friedrich. Cette mer qui baigne quatre capitales (Copenhague, Stockholm, Tallinn, Helsinki) et l’ancien fief des tsars, Saint- Pétersbourg, déroule un panorama enchanteur, des plages de sable fin aux falaises de craies de Rügen, en Allemagne, des îles confettis du Danemark au bouillonnant port de Gdańsk, en Pologne, ou encore aux paysages lunaires de l’isthme de Courlande, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco…

Mais sous la surface des flots, la réalité est moins reluisante : environ un quart des fonds marins (voir carte) sont considérés comme «biologiquement morts», étouffés par la prolifération d’algues et le manque d’oxygène. Les rejets de l’agriculture et des industries littorales ainsi que le trafic maritime, transport de marchandises – qui a doublé entre 1997 et 2011 – ou circulation des ferries (150 millions de passagers par an), sont en partie en cause. Surtout, la Baltique est le dépositaire secret des haines qui ont embrasé le Vieux Continent au fil du XXe siècle : 50 000 tonnes d’armes chimiques et conventionnelles, héritage discret de la seconde guerre mondiale, tapisseraient ses fonds marins depuis 1945. Dont 13 000 tonnes de substances toxiques gisant entre quarante et cent mètres de profondeur, selon les chercheurs européens de Chemsea (Chemical Munitions Search and Assessment). En 2001, un scientifique russe de l’Institut d’océanologie de Moscou a établi qu’un sixième de cette quantité, si elle s’échappait en raison de la corrosion des munitions, suffirait à éradiquer toute forme de vie dans cette mer semi-fermée durant une centaine d’années.

Plus le temps passe, plus ce risque est grand. L’écosystème spécifique de la Baltique, sans marée ni courants, rend la disparition naturelle de ces déchets spéciaux impossible. Pire, il y a cinq ans, des journalistes suédois ont révélé que la Russie avait, entre 1989 et 1992, immergé secrètement des déchets militaires nucléaires au large des côtes suédoises – avec la bénédiction silencieuse des autorités de ce pays. A l’époque, se débarrasser de résidus radioactifs en mer était monnaie courante.

«Ici, tout le monde sait que la Baltique regorge d’armes chimiques, remarque Bronius Kaseta, le marin. Nous n’étions pas les premières victimes. Ni les dernières.» L’histoire a commencé avec la paix. Lors de la conférence de Potsdam en 1945, desti- née à régler le sort de l’Allemagne vaincue, les Alliés devaient régler quelques menus détails. Il fallait éliminer les surplus d’armes mais aussi les stocks de l’Allemagne nazie. «Hitler avait fait produire d’énormes quantités de munitions chimiques destinées au front de l’Est, près de 40 000 tonnes», rappelle Tadeusz Kaspérek, ancien ingénieur chimiste de l’armée polonaise et professeur à l’université de Gdańsk, auteur d’un livre sur le sujet. Du gaz moutarde principale- ment, du gaz tabun, lacrymogène et paralysant, et même du phosgène, aux propriétés suffocantes. «Les Alliés ont pensé que la meilleure solution serait de tout jeter à la mer, loin des populations, poursuit l’expert. Ils pensaient qu’avec le temps, les substances se dissoudraient dans l’eau, devenant inoffensives.»

«Out of sight, out of mind» («loin des yeux, loin du cœur»), affirme le dicton. Les vainqueurs s’engagèrent aussi à se débarrasser de leurs propres stocks d’armement. L’immersion en mer, déjà utilisée après 1918, devint le mode opératoire standard. «Les Américains et les Français ont bazardé leurs armes dans l’océan Atlantique au large de Biscaye, dans le golfe de Gascogne, les Anglais en mer du Nord et les Russes en mer Baltique», rappelle le professeur Kaspérek. Avant d’ajouter : «Les Anglais ont fait couler à pic des centaines de bateaux chargés de munitions dans le détroit du Skagerrak, entre la Norvège, la Suède et le Danemark. Et des équipages russes ont balancé des munitions en urgence et de manière éparpillée sur le trajet.»

Ces opérations se sont poursuivies jusque dans les années 1950, de nuit et sans aucune consigne de sécurité. Navires militaires et barques de pêcheurs réquisitionnés par l’armée rouge étaient chargés de munitions jusqu’à la gueule dans le port de Wolgast, en ex-RDA, puis mettaient le cap au nord, vers les îles de Bornholm et du Gotland, aux eaux réputées plus profondes, pour se débarrasser de leur cargaison toxique. Soixante-cinq ans plus tard, la quantité exacte d’armes immergées ainsi que leur localisation restent inconnues. «Les archives militaires de ces opérations sont protégées par un secret défense, prolongé jusqu’en 2017 par les ministères de la Défense britannique et américain», souligne Tadeusz Kaspérek. Tant que ces documents ne sont pas déclassifiés, personne ne peut rien prouver. Mais cet arsenal dormant est un secret de polichinelle pour les habitants de la région.

Nimbée par la brume, la petite île de Bornholm, au Danemark, déploie un panorama idyllique. Les maisons basses sont couronnées de toits bleus et rouges tandis que d’antiques fumoirs en pierre veillent sur des villages de pêcheurs. Dans les années 1980, cette île était le point le plus à l’Est du monde occidental, trans- formé en centre d’espionnage par les Américains qui cherchaient à percer les secrets dissimulés derrière le rideau de fer. La pêche y était la principale ressource : des milliers de chalutiers venus surtout du bloc soviétique se retrouvaient pour revendre la morue à des tarifs avantageux sur le port de Rønne. Jusqu’à peu, les accidents de pêcheurs avec la «poudrière sous-marine» étaient fréquents. Le sergent Jørgen Peter Henriksen, qui dirige une unité spéciale de la marine danoise, en a recensé 600 depuis 1964. Le plus grave eut lieu en 1999 : les marins d’un chalutier irlandais pêchant au large de l’île rapportèrent dans leurs filets un amas coagulé et visqueux dissimulé par les harengs, mais ne s’en aperçurent qu’après plusieurs heures de travail à fond de cale. Trop tard : gravement intoxiqués à l’ypérite, cinq matelots moururent.

Désormais, «il existe une procédure d’urgence en cas d’accident de pêche avec des munitions immergées : assistances civile et militaire sont prévues, ainsi qu’une indemnisation financière», explique le sergent Henriksen. Une fois l’accident signalé aux autorités maritimes, le Beredskabsstyrelsens, une brigade d’urgence, prend le relais : le périmètre est bouclé, les pêcheurs évacués, le navire immobilisé et nettoyé de fond en comble par des pompiers en scaphandre et masque de protection. Mais le transport de ces résidus au comportement imprévisible s’avère souvent trop dangereux. «Dans 99 % des cas, nous les rejetons à la mer dans des zones délimi- tées», confesse Henriksen. Sur la carte qu’il pointe du doigt, les alentours de Bornholm sont criblés de points rouges, correspondant à ces zones. Malgré les mises en garde, beaucoup de chalutiers continuent d’y pêcher. « Les pêcheurs disent qu’en rai- son de l’interdiction de navigation, la zone est plus calme et les poissons, plus nombreux, poursuit le sergent. Nous ne pouvons pas leur interdire. Le problème, c’est qu’avec leurs filets, ils disséminent encore plus les munitions.»

Le nombre d’accidents a dorénavant chuté à un ou deux cas isolés par an. «Les quotas de pêche européens ont considérablement réduit l’activité économique, explique le major Michael Grønbech- Dam, chef de la cellule “armes chimiques” du Beredskabsstyrelsens. Et tous les accidents ne sont pas signalés.» L’indemnisation danoise est réduite si l’accident a lieu en zone interdite et ne s’applique pas du tout aux chalutiers étrangers. Et en cas d’intervention, la pêche est jetée et le bateau immobilisé, parfois plusieurs jours. Un manque à gagner que les pêcheurs préfèrent éviter, en se taisant. «Notre système n’est pas parfait mais nous sommes les seuls à essayer de nettoyer la Baltique, ajoute Grønbech- Dam. La question n’est pas de savoir si une pollution massive se produira mais quand.»

Depuis trente ans, les biologistes alertent sur les séquelles que cette pollution invisible laisse sur la faune et la flore. La commission d’Helsinki (Helcom), qui réunit les neufs pays riverains de la Baltique et entend protéger l’environnement régional, publia en 1995 un premier rapport sur les munitions immergées. Le détroit du Skagerrak, l’est de l’île danoise de Bornholm et le sud de l’île suédoise du Gotland furent déclarés «zones dangereuses» pour la navigation et la pêche. Face aux inquiétudes des populations, la commission jugea alors qu’en raison des risques d’explosion, il était «plus prudent de laisser les munitions au fond de l’océan.»

Cette inertie contraste avec le boom économique de la Baltique : les chantiers s’y multiplient, suscitant de nouvelles inquiétudes. Exemple le plus controversé, le gazoduc Nord Stream qui, depuis 2011, relie la Russie à l’Allemagne avec ses deux tubes géants de 1 224 kilomètres posés sur les fonds marins. Budget : 8,5 milliards d’euros. Durée des travaux : quatre ans, financés par Gazprom avec les groupes européens Wintershall, E-On, Suez et Gasunie. Selon le discours officiel, le gazoduc n’a pas touché aux dépotoirs d’armes chimiques de Bornholm. Gazprom, en outre, n’a pas lésiné sur les «compensations» : plusieurs pro- jets d’ONG écologistes ont été financés par l’entre- prise dans la région, des pêcheurs se sont même vu offrir du matériel neuf… Ses ingénieurs ont aussi déminé le parcours dans le golfe de Finlande pour sécuriser la construction du pipeline.

Nord Stream, qui devrait bientôt se voir élargi à trois canalisations, n’est pas le seul chantier industriel pharaonique en cours. Quatorze parcs d’éoliennes offshore ont été construits ces dix dernières années, comme les impressionnants Baltic 1 et Baltic 2, à quelques milles des rives allemandes. Pour les faire fonctionner, plus de 7 000 kilomètres de câbles électriques seront déroulés d’ici à 2030. Rail Baltica, un projet ferroviaire européen ambitieux censé relier Tallinn (Estonie) à Varsovie (Pologne), prévoit aussi la construction d’un tunnel sous-marin entre Tallinn et Helsinki, en Finlande, une zone truffée de mines. Dans son étude publiée par le Nature Research Centre de Vilnius en 2009, et présentée l’année suivante au Parlement européen, la chercheuse lituanienne Janina Baršienė a constaté que «dans les zones où gisent les munitions, l’ADN des poissons a été modi-fié, attestant du probable impact environnemental des travaux offshore.» A ses yeux, aucun doute : «nous assistons à une pollution non contrôlée.»

Visage poupin, pipe au bec et Converse aux pieds, Jacek Bełdowski dirige l’institut d’océanologie de l’Académie polonaise des sciences, à Sopot. Nichée dans la baie de Gdańsk, cette chic station balnéaire polonaise est connue pour ses villas Art nouveau et son Molo, la plus longue jetée de bois d’Europe. Depuis 2011, Bełdowski pilote Chemsea : un projet de coopération et de recherche européen financé à hauteur de 4,8 millions d’euros par Bruxelles, qui réunit experts biologistes et officiers navals pour établir l’impact des munitions immergées sur la faune et la flore. Un peu par hasard et grâce à des témoignages d’anciens militaires de l’armée est-allemande, Bełdowski a pu identifier un nouveau dépotoir chimique presque sous les fenêtres de l’institut. « Une soixantaine de tonnes d’armes chimiques et conventionnelles auraient été déversées en 1946 dans la baie de Gdańsk, révèle-t-il. Mais la Russie refuse de nous fournir la moindre confirmation.»

Entre 2011 et 2013, en partenariat avec la Marine de son pays, le chercheur polonais a également dirigé six expéditions de recherche hydrographique autour des îles de Bornholm et de Gotland et dans la baie de Gdańsk. L’équipe a utilisé un matériel de pointe : véhicules sous-marins automatiques (AUV), caméras acoustiques, technologies sonar et ultra- sons déployés afin d’observer poissons, coques et sédiments. Les analyses toxicologiques ont été confiées à des laboratoires indépendants en Fin lande et en Suède. Et leurs conclusions sont sans appel : des mutations génétiques ont été confirmées sur les organes et les tissus des poissons à proximité des zones d’ensevelissement, confirmant les conclusions de la chercheuse lituanienne, même si aucune trace toxique n’a été retrouvée dans les sédiments. Plus grave : «Loin de se dissoudre, les éléments chimiques ont dégagé d’autres polluants toxiques sous l’effet de la corrosion et de l’absence d’oxygène : de l’arsenic, du mercure ou du plomb, précise Jacek Bełdowski. Et le TNT des explosifs est aujourd’hui classé parmi les substances fortement cancérigènes.» Les poissons pêchés dans ces zones devraient-ils être interdits à la consommation ? «Sonner l’alarme trop vite serait une catastrophe économique pour la région», tempère Bełdowski qui juge «délicat», au vu de la pollution généralisée de la mer Baltique, d’établir avec certitude un lien direct de causalité entre armes chimiques et contamination de la chaîne alimentaire. Le chercheur espère que le rapport Chemsea va inciter l’Europe à financer un nouveau projet pilote pour récupérer et détruire ces armes.

Il y a urgence. En janvier dernier, Carola Erler, une Allemande d’une quarantaine d’années, rentrait d’une longue balade sur une plage, près d’Usedom. Elle avait collecté des dizaines de morceaux d’ambre. Emblème de la mer Baltique, cette résine végétale fossilisée aux reflets mordorés est utilisée pour fabriquer des colliers ou des porte-bonheur. Carola posa son butin sur la cheminée, et vit son salon s’embraser. Elle fut gravement brûlée à la main, l’espace entre son annulaire et son majeur n’était plus que chair et nerfs à vifs. Enfant du pays, Carola connaissait son histoire mais n’aurait jamais pensé y être confrontée : «Le centre secret de recherches nazi de Peenemünde, situé à quarante kilomètres de là, avait été bombardé par les Anglais, dit-elle. Des milliers de bombes au phosphore stockées dans l’usine ont explosé avant de se répandre dans la mer.» Or, le phosphore a exactement les mêmes couleur et consistance que l’ambre. En contact avec une source de chaleur, comme une main, la peau à travers la poche d’un maillot de bain – ou a fortiori une cheminée allumée –, il s’enflamme à 1 300 degrés en quelques secondes. Cette arme chimique a été utilisée lors des récents conflits en Irak ou en Afghanistan. En cas d’exposition à de fortes doses de ce poison, les organes subissent des dommages irréversibles.

Elle aussi victime l’an dernier d’une brûlure au phosphore sur une plage proche d’Usedom, Inge Bermann (l’identité a été changée) se rend chaque mois dans un hôpital de Berlin. La surveillance médicale à vie inclut prises de sang régulières, radios et séances de rééducation. Inge est furieuse contre le gouvernement et a décidé d’attaquer en justice le Land du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale : «L’Allemagne est sans doute le pays le plus réglementé du monde. Au nom du principe de précaution, il existe des lois sur tout. Mais pour les armes chimiques, on fait l’autruche ?» Les îles sauvages d’Usedom et de Rügen attirent en été des millions de touristes qui profitent de la baignade, alanguis dans les fameux «Strandkörben», ces fauteuils de plage en osier tressé et à rayures bleues et blanches apparus à la Belle Epoque, qui parsèment ses plages. Cachées derrière les dunes, quelques pancartes les incitent à se montrer «pru- dents», lorsqu’ils ramassent ce qu’ils pensent être de l’ambre. Des dizaines d’accidents ont déjà lieu sur la rive sud de la Baltique, jusqu’en Lituanie, sans qu’aucune campagne d’information ne soit menée. Pour le biologiste allemand Stefan Nehring, les autorités étouffent délibérément la vérité : «On a fait croire qu’il ne restait aucun résidu chimique de munition dans les eaux territoriales allemandes. Régler le problème coûterait trop cher.»

Expert mondial du sujet et activiste engagé, Terrance P. Long dirige depuis 2004 l’ONG International Dialogue on Underwater Munitions. Selon lui, il s’agit du «problème écologique majeur des décennies à venir. Il concerne tous les océans du monde et de nombreux lacs d’eau douce.» Ainsi, dans ceux de Thoune, de Brienz ou des Quatre- Cantons, l’armée suisse a récemment reconnu avoir immergé quelque 8 000 tonnes d’obus jusqu’au milieu du XXe siècle. L’Adriatique mais aussi le Pacifique sont également concernés par ces dépotoirs toxiques. A la suite d’expérimentations d’armes chimiques de l’armée américaine dans l’île de Vieques, à Porto Rico, dans les années 1960, des études menées par les autorités de santé locales ont relevé un taux de cancers sept fois plus élevé qu’ailleurs, rappelle Long. «L’armée et l’industrie disposent de techniques sous-marines qui per- mettent de collecter et détruire ces armes, insiste- t-il. Il faut une action politique collective.» Son argument : la destruction des munitions immergées ouvrirait des perspectives économiques. La conquête des fonds marins commence. Et la Baltique n’a pas fini de livrer ses secrets. »

« Bosnie : les femmes violées n’ont pas trouvé la paix » | Le Monde Magazine, Paris, 2011

Des milliers de femmes, victimes de viols systématiques durant la guerre, restent prisonnières de la honte. Seize ans après la fin du conflit, elles peinent toujours à faire reconnaître leur préjudice. Photos : Jan Zappner.

Elle n’a pas de prénom. Pas de visage non plus. « No photos, please ! » Assise dans une petite salle peu éclairée, sa psychologue à ses côtés, la « femme de Tuzla » sera donc une voix, enrouée par les cigarettes et les médicaments. Une voix pour raconter la guerre qui a éclaté en Bosnie-Herzégovine, il y a bientôt vingt ans. En avril 1992, elle a 35 ans, travaille comme femme de chambre dans un hôtel et vit paisiblement avec sa mère près de Zvornik, à la frontière serbe. «Le printemps était déjà là lorsque les tchetniks [nationalistes serbes]sont arrivés et ont envahinotre village.»Elle s’enfuit dans les bois,au milieu des « hurlements ». A son retour, tout est détruit : « Notre maison avait été incendiée, il y avait des cadavres partout et… j’ai vu la tête de ma nièce dans les toilettes. »

Elle s’interrompt, fouille nerveusement dans son sac en plastique, allume une cigarette. « Je ne veux pas donner plus de détails. »Elle fond en larmes avant de reprendre le fil de son récit : « Déguisée en paysanne serbe, je suis partie en ville acheter des médicaments pour ma mère. Des soldats m’ont reconnue, m’ont emmenée de l’autre côté de la rivière Drina [en territoire ennemi], dans une maison. L’un a dit : “Regardez, je vous ai ramené une autre bialinka [musulmane, terme d’argot utilisé durant la guerre].” Ils ont commencé à rire, m’ont déshabillée, en m’insultant.» Allongée sur un sommier en bois, elle est violée à de multiples reprises et reste prisonnière durant plusieurs semaines. « Ils me faisaient des promesses : “Dis-nous où se cache ton mari et tu seras libre.” Face à la honte, j’aurais préféré qu’ils me tuent. »

Quinze ans plus tard, la « femme de Tuzla» n’a plus rien. Ni travail ni famille. Elle ne peut vivre sans ses anxiolytiques ni sa thérapeute, qu’elle appelle au moindre problème. Cauchemars, idées suicidaires, flash-back, elle reste persuadée qu’on veut lui « cracher au visage » pour ce qu’elle a « fait ». Elle n’est pas la seule. Selon un rapport d’Amnesty International, entre 20000 et 30000 femmes, principalement musulmanes, auraient été violées durant la guerre en ex-Yougoslavie, entre 1992 et 1995.

Si le viol a été reconnu comme crime de guerre par la Cour pénale internationale de La Haye, seuls treize procès pour ce chef d’accusation ont eu lieu depuis les faits dans tout le pays. Omerta, ignorance, justice défaillante… Seize ans après les accords de Dayton qui ont mis fin aux combats, la majorité des agresseurs, souvent des voisins ou des connaissances, sont libres. Leurs victimes, elles, restent enfermées dans la culpabilité et la honte.« Personne ne sait comment gérer la guerre et les traumatismes qu’elle engendre. Ni les victimes ni les soignants », explique Augustina Rahmanovic, cheveux blonds coupés au carré et regard doux. Depuis quatorze ans, elle travaille comme psychologue pour Vive Zene, (« Que vivent les femmes » en serbe), une ONG créée en 1994 par des militantes allemandes. Conçue au départ comme un centre médical d’urgence à Tuzla, « capitale des réfugiés », ViveZene est aujourd’hui spécialisée dans l’aide aux femmes en difficulté. Ce lieu de « thérapie et de réhabilitation » propose hébergement, assistance juridique, consultations gynécologiques ou soutien psychologique. « Dans le cas de ces femmes, ce n’est pas tant le viol que la stigmatisation qui est difficile à accep-ter, glisse Augustina Rahmanovic. Nombre de victimes ont été blâmées par leur belle-famille puis rejetées par leur mari. »

Dans cette société patriarcale, le déshonneur ajoute à la douleur. En 2005, la sortie du film Sarajevo, mon amour, de Jasmila Zbanic, brisait le silence. Récompensé par un Ours d’or au Festival de Berlin, il racontait le quotidien d’une femme et de sa fille née d’un viol durant la guerre. Sous la pression des associations de défense des femmes, le gouvernement de la Fédération de Bosnie a adopté un an plus tard une loi accordant le statut de « vic-time civile » aux femmes violées, garantissant un soutien logistique et une pension de 250 euros par mois. Celles qui ont osé remplir un dossier l’ont souvent fait en secret, pour ne pas blesser leur famille ou rendre « leur époux jaloux». D’autres n’ont pas voulu témoigner à nouveau des violences subies. Au final, seules 1 500 femmes se sont officiellement identifiées et bénéficient de cette aide sociale. Juriste pour l’ONG suisse Trial, Selma Korjevic s’arrache souvent les cheveux : « En République serbe de Bosnie [l’autre entité politique constituant la Bosnie-Herzégovine], les victimes des viols n’existent officiellement pas. Le nombre d’affaires restées sans suite est effarant, que ce soit par inefficacité, corruption ou incompétence du système judiciaire. Ces femmes veulent mener une vie normale ; pourquoi devraient-elles affronter leur passé au cours de procédures longues pour une issue incertaine ? »

A Lipije, un hameau de l’est du pays, les collines verdoyantes sont piquetées d’habitations en ruine, une petite mosquée domine le paysage autrefois bucolique. Bacha Salihovic, 70 ans, jette du bois dans le poêle et apporte des cafés brûlants accompagnés de chocolat allemand. « On a tout, ici. » Malgré son rire sonore, Bacha n’oubliera jamais les neuf jours qu’elle a passés, en 1992, au début de la guerre, avec 450 autres habitants, dans une maison du voisinage transformée en camp de concentration. Sa joue porte la marque d’une brûlure de cigarette et son avant-bras a été ébouillanté. Elle a été torturée, battue, violée par « des jeunes qui voulaient me faire manger mon foulard», dit-elle. Aujourd’hui, elle en parle avec rage mais sans haine. Car « Allah » lui a donné la force de « ne jamais montrer [sa] peur ». Réfugiée, puis exilée outre-Rhin avec son mari et son fils, Bacha est revenue en 2000 à Lipije. La maison qui servit de camp est toujours là. Porte verrouillée, fenêtres béantes, elle est couverte de graffitis d’enfants. « La propriétaire vit en ville et elle ne veut pas la vendre », grommelle Bacha. Devant l’entrée, une stèle en marbre a été érigée, financée par les habitants en hommage à leurs parents ou voisins. Le nom de Bacha figure bien sur le mémorial, mais elle n’a toujours pas obtenu du tribunal son statut de victime civile. « On me demande de prouver que j’ai été violée. Dix-neuf ans après ? Avec quoi ? » Elle est consciente de ses droits. « Mais je n’ai pas la force de me battre contre l’administration de ce pays. »

Sarajevo. Les immeubles flambant neufs du gouvernement ruissellent sous une pluie battante. Dans son bureau, Saliha Duderija, la vice-ministre des droits de l’homme, en poste depuis 2008, est lucide. « Beaucoup ne croient plus dans le système judiciaire de notre pays. Mais nous voulons rendre effectif le droit élémentaire à obtenir réparation. Des milliers de citoyennes ont été victimes. Il ne s’agit pas d’argent mais bien de reconnaissance. » En partenariat avec le Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap) et l’Union européenne, Duderija planche sur un projet de fonds d’indemnisation, qui devrait être soumis à l’approbation du conseil des ministres au printemps. L’idée : « Simplifier la procédure pour obtenir le statut de victime et offrir un réel soutien financier et social pour les femmes sur l’ensemble du territoire de Bosnie-Herzégovine. » Budget : inconnu.

L’aide internationale se concentre sur des conflits plus «récents », en Irak ou en Afghanistan. Or l’argent manque cruellement, le gouvernement bosnien n’a pas un mark (la monnaie locale) en poche. « La société bosniaque ne veut plus être otage de son passé », lance Faris Hadrovic, le représentant du Fnuap. Certes, il y a d’autres problèmes plus urgents à régler, comme le chômage (45,5 % de la population active) ou l’émigration massive. Mais la récente polémique suscitée par le tournage du film réalisé par Angelina Jolie, une histoire d’amour interethnique sur fond de conflit yougoslave, laisse supposer que les « tensions »religieuses ou ethniques sont loin d’être résolues. A l’automne, l’antenne locale du Fnuap a lancé une grande campagne de sensibilisation sur le thème des femmes victimes de viols. « Jusqu’à maintenant, il n’y a eu aucune volonté politique de régler cette question. »

Et pourtant, il y a urgence. Car une autre « bombe à retardement » mine l’avenir du pays : les enfants nés de ces exactions. Au lendemain de la guerre, la communauté musulmane a émis une fatwa (avis en droit coranique) décla-rant que les femmes violées étaient des shahida, des martyres de l’islam. Conséquence : tous les musulmans se doivent de respecter et de soutenir ces femmes dans le processus de guérison. Si la fatwa a aidé à l’intégration de ces victimes, le sujet des enfants nés des viols reste un tabou ultime. Selon Fadila Memisevic, historienne pour l’ONG Society for Threatened People, 30 % des femmes violées, soit environ 7000 d’entre elles, seraient tombées enceintes de leurs agresseurs et nombreuses sont celles qui n’ont pas avorté. « Ces bébés sont devenus des ado-lescents en âge de comprendre et la majorité d’entre eux ne savent rien de leur paternité. »

« Je ne l’ai dit à personne mais tout le monde sait que ma fille n’est pas de mon mari. J’entends les commentaires quand j’étends mon linge. C’est pourquoi je l’ai envoyée étudier dans une autre ville. » Toute de noir vêtue, Velma (le prénom a été changé) fume nerveusement. Elle aimerait être capable de « parler publiquement de tout ça », mais son regard se brouille lorsqu’on lui demande de raconter la guerre. A l’hiver 1992, alors âgée de 22 ans, elle est violée par un soldat croate, un « ancien camarade de classe ». En trop mauvais état physique, elle ne peut avorter. Durant sa grossesse, elle trouve refuge au centre d’accueil d’urgence de l’ONG Medica Mondiale, dans l’enclave « relativement préservée » de Zenica, une ville industrielle à 60 kilomètres de Sarajevo. Après l’accouchement, elle décide de confier l’enfant à l’adoption. Trois mois plus tard, elle se rétracte, signe un papier officiel et reprend sa fille – « Elle est à moi ». Velma travaille alors dans un café puis elle rencontre son mari, « un homme merveilleux ». Depuis, sa relation avec sa fille est « fusionnelle, même si pendant longtemps je n’ai pas pu la prendre dans mes bras. Dieu merci, elle me ressemble. Mais je n’aime pas ses yeux ».

Lorsque sa fille fête ses 14 ans, elle décide de lui dire la vérité : « Il valait mieux qu’elle l’apprenne de ma bouche. » Depuis, l’adolescente qui va avoir 17 ans suit une thérapie : « Elle pense être responsable de ce qui m’est arrivé. » Velma n’a jamais pu avoir d’autres enfants, même si « les médecins disent que tout est normal ». Elle se console en se disant qu’elle a « accompli son devoir ». Sa fille reste sa « priorité numéro 1 » et son avenir n’est certainement pas en Bosnie. Depuis des années, Velma se bat pour émigrer en Italie en famille. « Mais obtenir des visas relève de l’impossible », se désolait-elle en décembre. Cependant l’Union européenne lève enfin les obstacles : l’obligation de visas pour les citoyens de Bosnie a depuis été levée dans les 25 pays de l’espace Schengen. »

« Soroca : Le ‘Disneyland’ des Gitans » | Revue XXI, Paris, 2008

A Soroca, une petite ville de Moldavie, les Rroms aiment afficher leur prospérité. Des palais extravagants, des Mercedes dans les ornières… Il n’en fallait pas plus pour que la municipalité décide de se lancer dans le « tourisme manouche ». Photos Sebastian Meyer.

« Bienvenue à Soroca, la capitale des Rroms ! » Costume de mafieux, lunettes de soleil vissées sur le nez et chewing-gum inamovible, Viktor Sau, le maire fraîchement élu de cette petite bourgade moldave, a le sourire aux lèvres. Tandis que son chauffeur patiente en plein soleil, le quadragénaire évoque ses projets de « développement » avec de grands gestes enthousiastes. Enfant du pays devenu « multimillionnaire » du gaz, Viktor Sau s’est lancé en politique comme dans le ‘business’ : avec une stratégie et des investissements.

Sa nouvelle marotte ? Le tourisme. Aux « glorieux »  temps de l’URSS, Soroca, « sa » ville était l’étape obligée des apparatchiks qui partaient se délasser sur les rives de la Mer Noire. Aujourd’hui, la cité située au Nord du pays compte près de 40 000 habitants et semble endormie, alanguie sur les méandres du fleuve Nistru: une industrie en déroute, les jeunes qui partent… Viktor Sau a décidé d’enrayer ce déclin. Lui mise tout sur le tourisme et veut attirer les visiteurs, qu’ils soient Européens ou Russes. Pour captiver les étrangers, son slogan est déjà trouvé : « We Want To Be A European City ». Les atouts de la ville ne manquent pas: une forteresse bâtie en 1543 par Etienne le Grand et le ‘Cierge de la Reconnaissance’, un mirador en haut duquel on distingue les plaines voisines d’Ukraine. Sans oublier le petit musée des traditions qui a accueilli l’an passé « un million » de touristes, d’après son conservateur.

DisneyRrom

Mais la botte secrète de Viktor Sau, c’est une petite colline surplombant la ville et le fleuve: un monticule abrupt sur les flancs duquel ont poussé, comme par miracle durant la transition soviétique, plusieurs centaines de palais aux architectures extravagantes. Rien n’est trop kitsch, ni trop chic, c’est à qui possède la demeure la plus opulente, la plus décadente. Avalanche de stucs, balcons en marbre, villas d’inspiration russe ou gothique, fontaines à l’eau cristalline ou toits aux ornements argentés : un véritable décor de cinéma qui tranche dans une contrée où la réalité est plutôt glauque. La Moldavie est régulièrement qualifié de « pays le plus pauvre d’Europe » et les deux tiers de la population y vivent avec moins d’un dollar par jour.

Les habitants de ce Disneyland en carton pâte, ce sont les gitans. Les ‘Rroms de Soroca’ plus précisément, une communauté préservée et très VIP : voitures puissantes, dents en or et propriétés à colonnades. Loin, bien loin des traditionnels bidonvilles en bordure des grosses métropoles européennes. Officiellement, 15 000 tziganes vivraient sur le territoire moldave – ils seraient 200 000 officieusement – et les autorités sont peu enclines à leur reconnaître un quelconque statut. « Voleur », « menteur » et « sale » sont des épithètes utilisés sans complexes par les Moldaves. Si la Roumanie voisine, désignée comme la ‘troisième patrie’ des Rroms après l’Inde et Constantinople, est censée en abriter près 3 millions, les ‘Romanis’ restent globalement considérés comme une minorité négligeable, en butte aux discriminations et à l’indifférence des gouvernements. Pauvreté, exclusion sont leur lot quotidien en Europe de l’Est : en Moldavie, 90% d’entre eux sont sans emploi et n’ont ni accès à l’eau courante, ni à l’éducation. Partout, sauf à Soroca.

Capitalisme maison

Valeria Preda, 37 ans, un gitan qui se définit lui-même comme un ‘haut représentant’ de la communauté locale arbore une large carrure moustachue, rehaussée de bijoux scintillants. Lui s’est fait construire l’une des plus belles villas de la colline. L’une des plus voyantes aussi: trois étages inspirées du palais du tsar de Saint-Pétersbourg, des balcons à colonnes en marbre et moulures dorées au plafond, sans oublier les écrans plasma dans chaque pièce et un coin dédié à la machine à laver, ‘un luxe dans le coin’. Coût de la facture : un million d’euros, d’après son propriétaire. « Les travaux entamés il y a plusieurs années ne sont pas encore finis. On fait tout au fur et à mesure. En fonction des rentrées d’argent. » Pour le moment, les fenêtres n’ont pas encore de vitres.

Sur ses propres affaires justement, Valeria Preda qui n’hésite jamais à vanter la « solidarité » des habitants de la colline, se montre plutôt discret. Une vague entreprise de vêtements, une poignée d’employés. « Rien d’illégal du tout », jure t-il. Plus bas dans la ville, les langues se délient : certains parlent de «magouilles», de trafic de drogues ou de réseaux organisés de mendicité. Aux accusations de ses « frères » qui mendient dans les parcs de Chisinau, Preda rétorque que «s’ils sont pauvres, c’est parce qu’ils ne veulent pas travailler.» Ce qui est certain, c’est que les Rroms à Soroca ne comptent pas en leis : seulement en euros ou en dollars. « Ici, nous formons une grande famille. Et si l’un de nous est en difficulté, c’est notre devoir de l’aider. La justice des Tsiganes est plus efficace que les fonctionnaires de ce pays ». Silence embarrassé. « Vous voulez visiter ? »

Lorsqu’il fait le tour du quartier, trottinant sur ses mocassins en cuir vernis, Valeria Preda se conduit comme un vrai ‘people’, reconnu et salué, qui n’hésite d’ailleurs jamais à se délester de quelques leis pour aider les ‘voisins’. « Vous voyez cette petite bicoque là bas ? Rien que ça coûte 120 000 euros. Le coût des terrains est très élevé, seuls nos proches peuvent se payer des maisons ici », glisse, non sans fierté Preda. Nos proches, la ‘famille’ en somme. La flambée de l’immobilier local est une autre manière de rester entre soi, entre Rroms. Loin des ‘gadjos’. Et garder à la fois sa langue, son histoire, ses habitudes. Pour nombre de gitans, l’intégration est trop souvent un mot tabou. Cela signifie assimiler, c’est-à-dire perdre les traditions qui ont fondé l’identité de leur peuple.

Un roi en toc

Une fois quitté la rue principale, les chemins de la colline se font boueux, les détritus plus visibles. «C’est ici que vit le soi-disant Roi des Rroms » souffle, non sans ironie notre guide, avant de désigner une imposante bâtisse en briques rouges. Depuis des années, le maître des lieux, Artur Cerare, appelé aussi ‘Baruro’ [Baron], a l’autorité d’un patriarche. Et sa résidence est considérée comme le ‘petit château’ de la colline. Colonnades, grilles en fer finement forgé et voitures de collection dans la cour, dont l’une dit-on, aurait appartenu à l’ex-Premier Secrétaire du Parti, Yuri Andropov. Pour les journalistes étrangers, l’interview sera facturée 1 000 euros.

Mais pour connaître à moindre frais l’histoire de la richesse des Rroms de Soroca, il suffit de demander à Ion Duminica, professeur de ‘rromanologie’ à la faculté de Chisinau. « La légende de Soroca se confond avec celle de la ‘Coopérative 5’, une entreprise un peu spéciale tenue par les gitans dans les années 80 » raconte t-il. « A partir de matières et tissus provenant d’Ouzbékistan ou d’Azerbaïdjan, la C5 fabriquait de faux jeans Levi’s ou des baskets Adidas, des stocks de contrefaçon écoulés ensuite aux bons ‘camarades’ avides de liberté en Moldavie mais aussi en Ukraine ou en Russie. A la fin du régime communiste, l’entreprise prospère comme une multinationale. Les familles s’enrichissent, les palaces se multiplient… jusqu’à la chute de l’empire soviétique, en 1991.»

Depuis, malgré son faste apparent, la communauté manque d’argent. La majorité des palais sont à l’abandon, certains inachevés. Beaucoup n’ont ni eau courante, ni électricité. Quant aux propriétaires, ils sont partis en Russie pour lancer d’autres ‘business’ et ne reviennent que lors des fêtes religieuses ou familiales. Pendant leur absence, les clés sont laissées à des «proches». Dans les années 90, 6 000 Rroms vivaient sur la colline, ils ne sont plus que 2 000 aujourd’hui. Un monde en toc, des murs en albâtre et des maisons sans toits, le dieu dollar en étendard et des poubelles éventrées sur le trottoir. « Soroca aujourd’hui, ça n’est plus rien si ce n’est un symbole », dit encore Duminica.

Le nouveau maire Viktor Sau a lui bien compris la valeur de ce patrimoine chimérique. Les investissements, 50-50 avec les chefs des tziganes, sont déjà prêts. « Nous avons déjà commencé à refaire la route et l’éclairage. » D’ici une dizaine d’année, l’idée est de faire de l’endroit une « authentique zone touristique Rrom avec visite guidée, reconversion de palais en hôtel, concerts de musique manouche et université de ‘tziganologie’. Certains tours-opérateurs de Chisinau incluent d’ores et déjà un détour par l’endroit, rebaptisé « la colline aux gitans ». Plus accrocheur. Plus prometteur.